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Bärfuss, la Suisse à nu
L’écrivain alémanique avait défrayé la chronique en 2008 avec son roman sur le Rwanda. Il est enfin disponible en français.
«Aller aux Etats-Unis a été plus facile que franchir la barrière de rösti.» Le ton est amusé, mais le regard dubitatif. L’écrivain bernois Lukas Bärfuss vient de terminer une lecture bilingue au Théâtre de Vidy, à Lausanne, devant 26 personnes. La salle désormais vide a quelque chose d’incongru: Hundert Tage, son roman publié en 2008 et couronné de succès outre-Sarine et en Allemagne, est paru le mois dernier en français. A Paris. Et en 3000 exemplaires, contre 20 000 copies de la version originale tirées à ce jour. La littérature «suisse», une vue de l’esprit?
Aide au génocide. C’est pourtant un roman qui concerne tous les habitants de ce pays. Cent jours, cent nuits s’applique en effet à retourner la peinture lénifiante de la Suisse humanitaire, «sans histoires» et disciplinée, cachée derrière les grandes nations. Le constat est mordant: «Notre chance fut toujours que, pour chaque crime auquel un Suisse avait pris part, une crapule encore plus grande avait trempé dans l’affaire, qui attirait sur elle toute l’attention. (…)»
Le contexte? Rwanda, début des années 90. Le protagoniste, David Hohl, effectue sa première mission avec la Direction du développement et de la coopération (DDC). Dans cette «Suisse de l’Afrique», avec ses vaches et ses collines, les idéaux de David se heurtent à un quotidien morne, un lieu de travail qui a tout de «l’enterrement protestant». L’arrivée de la guerre – les rebelles tutsis gagnant progressivement du terrain sur le Gouvernement hutu – commence par exciter ce fonctionnaire qui semble avoir pour seule distraction «la grande baise» avec une Rwandaise étudiant à Bruxelles, Agathe. Mais bientôt arrive l’horreur: les cent jours du génocide des Tutsis, qui «avait seulement l’air d’un chaos (…), mais était en réalité un enfer parfaitement organisé, conçu, préparé».
Lukas Bärfuss a «fait des recherches sur tout», pour ce livre. «J’ai consulté les archives fédérales, j’ai parlé avec les coopérants. Mais il y a comme une fente dans leur conscience, qui m’a obligé à écrire ce roman.» Et par cette «fente» se glisse la charge la plus virulente du livre. Si le Gouvernement hutu a pu tuer autant et aussi vite, c’est grâce à l’aide au développement, grâce, spécialement, à la Suisse, qui a investi plus et depuis plus longtemps que tous les autres pays dans le régime: «Nous leur installions le téléphone grâce auquel ils donnaient les ordres de meurtre; nous leur construisions les routes sur lesquelles les assassins roulaient vers leurs victimes.»
Je suis Suisse! D’une ironie glaçante, Bärfuss fait pourtant survivre son personnage, qui dénonce avec sarcasme l’aveuglement de la DDC, grâce à son passeport. Belge, ancien colonisateur, il serait mort. Mais, parce qu’il crie au premier signe de danger: «Suisse, je suis Suisse!» et qu’il endosse une chemise «rouge avec une grande croix blanche» au moment de fuir Kigali, David parviendra à un camp de réfugiés au Congo et sauvera sa peau. Mais pas ses idéaux.
«Je ne suis pas David Hohl, je ne veux pas changer la politique de la DDC, assure l’écrivain. Mais j’ai accepté ce raccourci pour que mon livre fasse débat.» Pari tellement réussi que, une fois la polémique passée, voilà que plus personne ne parle du texte. Un texte impitoyable, qui jette son réalisme en pleine face du lecteur à chaque fois que celui-ci croit pouvoir se reposer sur un certain romantisme africain. Un peu plus «ramassé» et cohésif, le roman aurait cependant gagné en force de frappe. Celle-ci est diluée par un manque de transitions et par certaines inconsistances, trop obscures, du narrateur. Reste que cette traversée infernale nous secoue autant que son auteur: «Ecrire ce livre a été un cauchemar de cinq ans. Quand je l’ai reçu, édité, ça a été comme la fin de la nuit.» Lukas Bärfuss a le sens de la formule, même en français. Le voilà traduit en sept langues, en attendant une possible version cinématographique: l’écrivain vient de vendre les droits d’adaptation de son roman.
«ÉCRIRE CE LIVRE A ÉTÉ COMME UN CAUCHEMAR DE CINQ ANS.» Lukas Bärfuss
MATTHIEU RUF
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