Comment jugez-vous la démission de Philipp Hildebrand de la présidence de la Banque nationale?
Je voudrais dire ici que j’ai beaucoup d’estime pour Philipp Hildebrand et pour le travail qu’il a réalisé à la tête de la BNS. Mais, même s’il n’a violé aucune loi ni aucun règlement, il a commis «une faute morale», comme il l’a d’ailleurs reconnu avec beaucoup de franchise. Les règlements internes de la BNS seront adaptés et c’est une bonne chose. Mais je ne pense pas que la réputation de l’institution – et en définitive, c’est cela qui compte – ait été écornée. Philipp Hildebrand a fait primer la fonction sur la personne, alors que le Conseil fédéral et la très grande majorité du monde politique lui ont réitéré leur confiance. On ne peut que regretter le départ d’une personnalité d’une telle envergure qui bénéficiait d’une aura internationale très utile à la Suisse en cette période troublée. Son successeur, même ad interim, bénéficie d’une bonne expérience; je suis certain qu’il saura poursuivre le travail accompli.
La rentabilité moyenne des banques a baissé de 18% entre 2003 et 2010, selon une étude de l’Université de Zurich réalisée par le professeur Urs Birchler. Jusqu’où peut-elle descendre?
Les difficultés se sont accumulées pour l’industrie ces dernières années. En raison de la conjoncture maussade et de l’atonie des marchés financiers, l’intérêt de faire gérer son argent a diminué. La force du franc affecte aussi le secteur bancaire, compris comme une industrie d’exportation. Une grande partie des revenus des banques est en dollars ou en euros, alors que les coûts sont majoritairement en francs suisses. Enfin, la réglementation bancaire contraint les banques à créer de lourdes machines difficiles à rentabiliser. Cela place certains établissements dans des situations problématiques.
Les temps de crise sont caractérisés par des concentrations. L’annonce de l’absorption de la Banque Sarasin par Banco Safra fin novembre dernier marque-t-elle le début d’une nouvelle vague?
Il y a toujours eu des rachats de banques. La clé du succès, dans l’industrie financière comme ailleurs, réside dans l’innovation, qui permet au détenteur d’un produit oud’une prestation exclusifs de maîtriser ses prix. En revanche, l’établissement qui n’innove ou ne se spécialise pas subira une pression toujours plus grande sur ses marges.
Les banques privées ont supprimé des emplois en Suisse en 2011. Vont-elles continuer?
Les dépenses salariales représentent 70% des coûts. Il est donc naturel qu’une banque devant compresser ses charges intervienne dans ce domaine. Mais elle ne peut pas intervenir à large échelle, car les employés sont l’essentiel d’une entreprise de services.
Pourtant c’est à l’étranger que les emplois se créent. Délocalisezvous des activités?
Si les banques créent et développent des activités à l’étranger, comme des centres de traitement des transactions, c’est uniquement pour répondre à des besoins locaux qui ne peuvent pas être satisfaits en Suisse. Ces développements permettent la création d’emplois chez nous aussi.
L’accord fiscal conclu avec le Royaume-Uni et l’Allemagne à propos de «Rubik», un système d’imposition des avoirs déposés dans les banques suisses sans que l’identité du détenteur soit communiquée aux autorités fiscales, prévoit en contrepartie un accès facilité aux marchés étrangers pour les établissements helvétiques. L’avezvous obtenu?
Oui, dans la limite offerte aux banques de pays non membres de l’Union européenne. Pour le surplus, un accord ne porte que sur des principes généraux. Les détails et modalités d’application doivent encore être élaborés par des spécialistes. Ceux-ci sont déjà au travail.
Des spécialistes estiment que la Suisse n’a obtenu que des clarifications formelles sans percée sur le fond. Partagez-vous leur point de vue?
Non, car la conclusion des accords est un gain pour toutes les parties. Il est possible que certaines questions pendantes puissent être réglées à la fin du 1er trimestre de cette année. Mais les Etats signataires doivent discuter de questions plus importantes avant.
En Allemagne, le Bundesrat (Chambre haute) risque de rejeter le texte. Craignezvous cette issue? Vous engagez-vous pour expliquer les enjeux aux Allemands?
Nous ne sous-estimons pas le risque d’un vote négatif. Il appartient aux Allemands de débattre de la question entre eux. L’Association suisse des banquiers et notre association se tiennent à disposition des parlementaires d’outre-Rhin.
Redoutez-vous un débat similaire au Royaume-Uni?
Si le Bundesrat rejette l’accord, nous pouvons craindre que les Britanniques s’interrogent sur l’opportunité d’être les seuls à le ratifier.
«LES BANQUIERS NE SONT PAS UN CLUB DE PETITS SAINTS.»
NICOLAS PICTET
La Suisse a conclu 40 conventions de double imposition (CDI) révisées selon les normes de l’OCDE. Doit-elle poursuivre ses efforts?
Plutôt que de fixer un seuil minimal de conventions à ratifier, nous devons nous interroger sur la nature des gouvernements avec qui nous pouvons entrer en matière. Nous ne pouvons pas négocier avec des pays qui ne respectent pas l’Etat de droit et ne protègent pas les intérêts de leurs citoyens.
Le secret bancaire reste sous forte pression. Comment le voyez-vous évoluer?
Son importance ne se dément pas en tant que garant de la protection de la sphère privée, particulièrement en cette période agitée. Il demeure un atout sur lequel la Suisse doit continuer de compter.
Pourtant, le Gouvernement américain a réussi à le réduire à sa plus simple expression, en contraignant les banques à appliquer la législation FATCA (Foreign Account Tax Compliance Act), qui les oblige à communiquer à l’IRS (le fisc des Etats-Unis) l’identité des personnes qui lui sont assujetties et détenant des titres américains.
Le FATCA n’est pas une brèche, mais l’expression d’une politique protectionniste. Ce régime, qui n’est d’ailleurs pas encore en vigueur, est très pénalisant pour les banques hors des Etats-Unis, car il les contraint à identifier leurs clients afin de définir s’il s’agit de «US persons». Or, les citoyens et résidents américains ne sont pas seuls à devoir y payer des impôts. Des non-résidents, titulaires d’un permis de séjour ou binationaux notamment, devraient y être aussi soumis. Cela exige un travail de vérification conséquent de la part des banques.
L’an dernier, vous pensiez pouvoir échapper au FATCA en invoquant le régime de «qualified intermediary» appliqué par les banques suisses depuis 2001. Y êtesvous parvenu?
Pas pour le moment. Néanmoins, j’espère que les remarques faites par la Suisse, comme de nombreux autres Etats, au Gouvernement américain finiront par être entendues. Certaines personnes commencent à prendre conscience de la nécessité de simplifier le régime actuel.
Comment accueillez-vous les critiques publiques croissantes envers le secteur financier?
Je suis frappé par une stigmatisation qui me paraît exagérée. Bien sûr, les banquiers ne sont pas un club de petits saints. Il y a, dans l’industrie de la finance, une perte de conscience du rôle d’utilité publique de notre métier. Cela dit, il y a des vérités à rétablir. La crise actuelle n’est pas provoquée que par les banques. L’accumulation de la dette est la vraie cause de la situation actuelle.
PROFIL-NICOLAS PICTET
Avocat de formation, il préside l’Association des banquiers privés suisses depuis juillet 2011, et siège au conseil d’administration de l’Association suisse des banquiers. Il est associé de l’établissement privé genevois Pictet & Cie, la plus importante maison de gestion de fortune en Suisse après les deux grandes banques, avec une masse gérée de 364 milliards de francs.
Tags: gestion de fortune, banques, banquier privé,
|