«Une véritable explosion!» «Un domaine en pleine ébullition!» Les spécialistes des neurosciences débordent d’éloquence lorsqu’ils évoquent l’essor de leur discipline en Suisse romande, et tout particulièrement dans l’arc lémanique.
Tout en s’avouant «enthousiaste de nature», Eric Rouiller constate que, «au cours des cinq dernières années, il y a eu une réelle volonté institutionnelle de promouvoir les neurosciences à Lausanne et à Genève, et d’allouer des ressources à cette discipline».
Le neurobiologiste – qui cumule les fonctions de directeur du Brain Mind Institute de l’EPFL, de responsable du centre de neurosciences psychiatriques de l’Université de Lausanne (UNIL) et du CHUV, et de professeur bénévole à l’Université de Genève (UNIGE) – est bien placé pour savoir que cet effort a déjà porté ses fruits.
Ses collègues ne le démentiront pas. «Il y a quelques années, le pôle zurichois était de loin le plus fort en Suisse, souligne Dominique Muller, directeur du département de neurosciences de l’UNIGE. Mais, depuis, l’arc lémanique a fait preuve d’un grand dynamisme» et il n’a donc plus à rougir de la comparaison avec son pendant alémanique.
Il est vrai que les universités (de Lausanne, Genève, mais aussi Fribourg), les grands hôpitaux (CHUV et HUG) ainsi que l’EPFL ont mis la barre très haut. Ils n’ont pas hésité à investir dans la matière grise pour permettre à leurs équipes de cogiter de concert. Ni à doter les chercheurs d’équipements appropriés: les institutions lémaniques disposent déjà d’un centre d’imagerie biomédicale, et l’Université de Genève en aura bientôt un spécifiquement destiné à l’étude du cerveau et à celle du comportement.
L’époque était favorable. Partout dans le monde, la recherche sur le cerveau a le vent en poupe et connaît une «croissance exponentielle», dit Pierre Magistretti. Lorsque le neurobiologiste lausannois a démarré ses recherches aux Etats-Unis, il y a une trentaine d’années, «la Société américaine de neurosciences comptait 1500 membres; elle a en 35000 aujourd’hui».
La raison de ce succès? Cette discipline «est l’une des dernières frontières de la biologie». Elle s’attaque à de nombreuses maladies, notamment celles liées au vieillissement de la population comme alzheimer ou parkinson. Mais au-delà, «elle touche ce qu’il y a de plus profond en nous: notre esprit, donc notre identité».
| Les forces romandes |
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Lausanne
UNIL + CHUV
•Taille: 69 groupes de recherche. •Budget global en 2007*: plus de 30 millions de francs. •Points forts: la recherche est répartie en trois volets. Au niveau fondamental, les équipes lausannoises explorent un large champ allant de l’étude du fonctionnement des neurones à celle des fonctions cognitives. Sur le plan clinique, elles s’intéressent notamment à la réhabilitation des patients atteints de lésions cérébrales. Au chapitre de la psychiatrie, elles travaillent sur des maladies comme la schizophrénie ou alzheimer. EPFL - Brain Mind Institute •Taille: 13 groupes de recherche. •Fonds externes (Fonds national, Communauté européenne et autres): 9 millions de francs**. •Points forts: l’étude des mécanismes moléculaires et cellulaires du fonctionnement cérébral et celle des propriétés des circuits cérébraux qui sous-tendent les fonctions cognitives. Les pathologies du système nerveux, et en particulier les maladies neurodégénératives, constituent le fil rouge de ces recherches. Quant au programme Blue Brain, il vise à créer un modèle numérique du cerveau.
Genève
UNIGE + HUG
Centre interfacultaire de neurosciences et Centre interfacultaire des sciences affectives •Taille: 68 groupes de recherche. •Budget global en 2007*: environ 53 millions de francs. •Points forts: dans le domaine fondamental, les chercheurs genevois se focalisent essentiellement sur la plasticité du cerveau et l’étude de la «circuiterie» neuronale. Un autre de leurs domaines de prédilection concerne la neuropsychologie et les neurosciences cognitives, ce qui les conduit à s’intéresser à des phénomènes aussi différents que la mémoire, la prise de décision, les émotions, la dépendance ou l’origine des conflits.
Fribourg
UNIFR
•Taille: 10 groupes de recherche. •Budget global en 2007*: environ 2,5 millions de francs. •Points forts: l’UNIFR est la seule en Suisse romande à pouvoir utiliser des primates comme modèle animal. Sur le plan fondamental, ses chercheurs étudient la manière dont le cerveau traite les informations provenant des différents organes des sens. Dans le domaine clinique, ils tentent d’élaborer des thérapies pour traiter des patients ayant des lésions du système nerveux.
* Y compris les subventions en provenance du Fonds national suisse de la recherche et de programmes européens. ** Budget moyen annuel au cours des quatre dernières années. |
De la neurobiologie au neuromarketing. Portées par la vague cérébrale générale, les équipes romandes balaient large: leurs centres d’intérêt vont des préoccupations les plus fondamentales aux recherches ayant des retombées plus concrètes. Elles s’étendent ainsi des mécanismes moléculaires aux fonctions cognitives (comme la reconnaissance visuelle, la mémoire, la prise de décision et tant d’autres). De l’analyse des cellules du cerveau à la compréhension des maladies psychiatriques et neurodégénératives. De l’examen des réseaux de neurones au décryptage de nos émotions et de nos comportements. Avec, dans la ligne de mire des chercheurs, l’espoir de traiter les patients atteints de pathologies du système nerveux ou d’améliorer la réhabilitation de ceux qui souffrent de lésions cérébrales. Mais aussi d’apporter des éléments de réponse à certains problèmes de la société comme l’addiction ou les conflits.
Car, actuellement, les neurosciences se mêlent de tout, y compris des fluctuations de la Bourse. Elles débordent en effet sur des secteurs dans lesquels on ne les attendait pas, et l’on assiste aujourd’hui au développement de la neuroéconomie et du neuromarketing, voire de la neurothéologie. Le financement par Nestlé et Merck-Serono de chaires du Brain Mind Institute est d’ailleurs le signe que les méandres du cerveau ne laissent plus les entreprises indifférentes.
Cela ne signifie pas pour autant que «la neurobiologie va offrir toutes les réponses à toutes les questions, précise Pierre Magistretti; mais elle permet de connaître les bases individuelles du comportement individuel, et peut-être même social».
Particularités régionales. Dans ce vaste ensemble de thèmes peu ou prou abordés d’un bout à l’autre de l’arc lémanique, chaque région ou institution a toutefois ses particularités. Le département des neurosciences de l’UNIGE s’est par exemple focalisé sur la plasticité des régions corticales. Des recherches très fondamentales, mais qui n’en constituent pas moins une «plaque tournante sur laquelle les experts des sciences fondamentales, cognitives et cliniques se retrouvent», selon Dominique Muller.
Genève s’est aussi spécialisée dans les neurosciences cognitives et la neuro-psychologie qui analyse les «mécanismes normaux et les conséquences des lésions cérébrales sur les fonctions mentales», explique Patrik Vuilleumier, directeur du centre interfacultaire de neurosciences de l’UNIGE. Au bout du lac, on ressent aussi une prédilection pour les émotions. L’existence, au sein de l’université, d’un centre interfacultaire des sciences affectives et d’un pôle national de recherche sur les émotions n’y est bien sûr pas étrangère.
Du côté de l’UNIL et du CHUV, et sans bouder pour autant le décryptage des délicats mécanismes moléculaires ou cellulaires qui s’exercent dans notre boîte crânienne, on s’intéresse tout particulièrement aux pathologies psychiatriques (comme la schizophrénie) ou neurodégénératives (comme alzheimer). D’ailleurs, le centre de recherches de l’UNIL/CHUV que dirige Pierre Magistretti est «l’un des rares en Europe qui soient implantés sur un campus psychiatrique». On retrouve aussi cette préoccupation pour les maladies mentales au Brain Mind Institute de l’EPFL. Mais, environnement technologique aidant, le directeur du Blue Brain, Henry Markram, s’est aussi lancé avec IBM dans une folle aventure. Il s’agit – rien de moins – d’effectuer une simulation informatique du cerveau humain.
Si le gros des forces cogite sur l’arc lémanique, l’Université de Fribourg (UNIFR) participe à l’effort collectif. Elle est même la seule, en Suisse romande, à pouvoir mener des recherches sur les singes. Les primates représentent «un passage obligé entre les rongeurs et l’homme», souligne Eric Rouiller, professeur de neurophysiologie et président du département de médecine de l’UNIFR. Notamment lorsqu’on s’intéresse au traitement de l’information multisensorielle, c’est-à-dire lorsqu’on cherche à comprendre comment on combine vision et audition pour appréhender notre environnement. Ou plus encore lorsqu’on cherche à élaborer des stratégies thérapeutiques pour les patients paraplégiques ou ayant subi des accidents vasculaires cérébraux; on touche alors «à la motricité ou au contrôle de la dextérité manuelle, qui est une prérogative des primates», explique Eric Rouiller.
La Suisse romande peut donc se targuer d’avoir, en peu de temps, rattrapé son retard et pris une place de choix dans les neurosciences européennes. Elle doit toutefois veiller «à consolider ses acquis», souligne Patrik Vuilleumier, notamment en «attirant plus encore de jeunes chercheurs». Derrière le satisfecit pointe déjà le souci d’assurer la relève des cerveaux.
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