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Par Kevin Gertsch, Séverine Saas - Mis en ligne le 15.08.2012 à 15:23 |
La prononciation est saccadée: «Bonjour, je viens d’Afrique du Sud et j’apprends le français car je commence bientôt mon école de recrue ici.» Peter Bally a des racines suisses mais n’y a jamais vécu. Cet été, il est venu apprendre le français sur la terre de ses ancêtres, des cours mis sur pied par l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE). Le jeune homme de 19 ans a hérité du passeport rouge à croix blanche de son père et fait partie de ces 700 000 Suisses vivant à l’étranger. Une communauté hétéroclite, incarnée institutionnellement par l’OSE (lire encadré en p.33), qui tiendra son 90e congrès annuel du 17 au 19 août prochains à Lausanne. Ouvert au XVIe siècle, le robinet de l’émigration helvétique n’a jamais tari. Selon les chiffres de 2011 du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), 703 640 citoyens suisses, soit près de 10% de la population totale, vivent sous d’autres cieux contre à peine plus de 580 000 dix ans auparavant. Plus de 60% de la communauté est établie en Europe, la France arrivant en tête de file (183 754 individus). Par ailleurs, trois quarts des expatriés helvétiques sont considérés comme actifs, c’est-à-dire qu’ils ont entre 18 et 65 ans. «L’idée reçue qui consiste à imaginer la cinquième Suisse comme majoritairement composée de retraités établis sous les tropiques est balayée», relève Ariane Rustichelli, responsable de la communication de l’OSE. La statistique ne dit en revanche rien des raisons de cette croissance. S’explique-t-elle par l’émigration ou par une transmission de passeport dûe à un mariage ou encore à une naissance? Parmi les expatriés, ils sont en effet près de 510 000 à détenir un double passeport, soit 70% de la communauté. Seuls les registres des consulats – confidentiels – pourraient apporter une réponse précise à l’hypothèse d’un lien entre l’augmentation du nombre d’expatriés et le taux de binationaux. Toutefois, «la moitié de cette croissance s’explique par la migration alors que l’autre moitié est due à des naissances ainsi qu’à l’acquisition de la nationalité suisse», estime le directeur de l’OSE Rudolf Wyder. Opportunistes. A l’heure des polémiques sur les étrangers, on oublie que les Suisses eux-mêmes sont historiquement de grands migrateurs, comme l’explique Leo Schelbert, professeur émérite d’histoire à l’Université de l’Illinois, installé depuis plus de quarante ans aux Etats-Unis. «Entre déplacements temporaires et permanents, ils ont toujours cherché à s’établir et à s’occuper à l’étranger, portés par des motivations très diverses.» A commencer par la guerre: près de 1 million de Suisses ont servi comme mercenaires pour les souverains européens entre le XVIe et le milieu du XIXe siècle. Mais ce sont surtout les artisans qui se sont montrés les plus mobiles durant l’Ancien Régime, les architectes tessinois en tête. «Ils étaient réputés pour la finesse de leur travail, comme Domenico Trezzini, qui fut architecte de Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle et qui a conçu les premiers plans de Saint-Pétersbourg», rappelle Bénédict de Tscharner, président de la Fondation pour l’histoire des Suisses dans le monde et ancien ambassadeur. C’est au XIXe siècle que la vague d’émigration marquera le plus les esprits: entre 1815 et 1914, on estime à 500 000 le nombre d’Helvètes à avoir traversé l’Atlantique, menés par le rêve américain. Mais contrairement aux croyances populaires, ce sont rarement les plus pauvres qui ont émigré mais plutôt les plus prompts à saisir leur chance, précise Leo Schelbert. «La misère n’est pas la cause principale des expatriations suisses. Historiquement, ce qui les a toujours amenés à se déplacer ce sont la découverte de meilleures opportunités – économiques ou individuelles – et le sentiment de pouvoir en profiter.» Certains noms de ces Helvètes opportunistes feront date dans l’histoire, comme le Bernois Johann August Sutter, pionnier de la ruée vers l’or, ou le Chaux-de-Fonnier Louis Chevrolet, arrivé à New York en 1900, pour fonder quelques années plus tard l’illustre marque automobile homonyme. Un siècle plus tôt, l’homme d’affaires genevois Albert Gallatin était quant à lui devenu secrétaire du Trésor américain sous la présidence de Jefferson. Hautement formés. Aujourd’hui, qui sont-ils, ces Suisses qui quittent le pays? «Il n’existe pas de profil clairement identifiable, affirme Rudolf Wyder. Toutefois, on sait que ce sont des personnes plutôt jeunes et hautement formées, dans des domaines aussi variés que la science, la culture, le design, l’hôtellerie ou encore l’informatique.» Quant à leurs motivations, elles n’ont guère évolué à travers l’histoire, explique Leo Schelbert: «Les Suisses qui s’expatrient à l’heure actuelle le font parce qu’ils pensent avoir l’opportunité de s’épanouir davantage dans leur activité à l’étranger, tout comme leurs ancêtres.» Alexander Matthey en est la parfaite illustration. Cet expert en management de projet a quitté l’arc lémanique il y a quatre ans pour s’installer aux Emirats arabes unis. A Dubaï tout d’abord, où il donne des cours et réalise des mandats de consulting pendant deux ans, puis à Abou Dhabi où il collabore à la réalisation du plus grand port du Moyen-Orient: «Ici, les choses se développent à une vitesse fulgurante. C’est fascinant. Le fait qu’il y ait moins de barrières qu’en Suisse a largement motivé mon départ.» Ambassadeurs en puissance. Le cinéaste Marc Forster, la comédienne Marthe Keller, l’architecte Bernard Tschumi ou encore Josef Ackermann, jusqu’il y a peu chef de la Deutsche Bank, ils sont nombreux à porter haut l’étendard helvétique à l’étranger. Du chercheur en neurotechnologies, fraîchement débarqué au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, au binational helvéticocolombien n’ayant jamais posé les pieds sur la terre de ses ancêtres, en passant par le retraité coulant des jours heureux sous le soleil de la Costa Brava espagnole, la cinquième Suisse s’incarne également en des parcours hétéroclites et méconnus. Autant d’individus qui contribuent à leur manière au rayonnement du pays aux quatre coins de la planète, comme l’affirme le conseiller aux Etats tessinois Filippo Lombardi (PDC): «Nos concitoyens de l’étranger connaissent les valeurs du pays. Ils diffusent une image positive de ce dernier, même inconsciemment. Ce sont tous des ambassadeurs en puissance.» Tous y compris les binationaux ayant hérité de leur nationalité sans jamais avoir vécu en Suisse? «Dans ce cas-là, le sentiment d’appartenance au pays de résidence est plus fort, admet l’ancien ambassadeur de Suisse à Singapour Raymond Loretan. Mais à l’étranger, tous les détenteurs d’un passeport à croix blanche ont leurs papiers dans un consulat. Cela dénote d’une attache certaine. De plus, on retrouve partout dans le monde des associations ou des clubs suisses qui servent les intérêts de la Suisse ou des autres expatriés.» L’exemple scientifique. Des clubs de jass aux chambres de commerce, cet enchevêtrement d’organisations apparaît cependant disparate et désorganisé. Encore faudrait-il les exploiter pour qu’elles profitent réellement à la Suisse. C’est en partie dans ce sens que Filippo Lombardi a déposé en juin 2011 une initiative parlementaire pour l’édiction d’une loi sur les Suisses de l’étranger. Son objectif est, notamment, de promouvoir la présence internationale du pays en recourant au réseau des citoyens basés hors des frontières nationales. Car si la cinquième Suisse occupe régulièrement le devant de la scène politique, la Confédération ne s’est presque jamais penchée sur la manière de maximiser l’apport de ses expatriés, exception faite de celui des chercheurs par le biais des consulats scientifiques Swissnex. Swissnex, ce sont des missions du savoir disséminées partout, de Boston à Shanghai en passant par Bangalore, afin de connecter les réseaux académiques aux sociétés helvétiques et aux partenaires locaux en sciences et technologies. «La Suisse est un vivier de jeunes chercheurs brillants disséminés temporairement ou non dans le monde entier. Ce sont des ambassadeurs de haut vol pour les secteurs de la recherche et de l’innovation helvétiques, explique Pascal Marmier, consul en transition entre Swissnex Boston et Swissnex Shanghai. L’idée est que ceux qui ne rentreront pas servent aussi la Suisse en jetant des ponts entre leur pays d’origine et celui où ils se trouvent.» Rompre avec l’image Heidi. Douze ans après l’ouverture du premier consulat scientifique sur la côte est des Etats-Unis, le développement du réseau Swissnex est un succès. «Nous avons cherché à faire profiter la Suisse de ses expatriés hautement qualifiés en mettant sur pied un réseau high-tech et en cessant de jouer sur l’image Heidi. Nombreuses sont les start-up helvétiques qui ont pu accéder aux marchés américain ou asiatique grâce aux liens tissés sur place», souligne Xavier Comtesse, actuel directeur d’Avenir Suisse et premier consul scientifique à Boston en 2000. Néanmoins, ces représentations ne tirent bénéfice que d’une minorité hautement qualifiée, certes très intéressante en termes économiques, de nos expatriés. Pour que la Suisse puisse véritablement profiter de l’apport de l’ensemble de la diaspora helvétique, Xavier Comtesse estime qu’il faut d’ores et déjà aller plus loin: «Swissnex a fait ses preuves dans les domaines technologiques et scientifiques. Il s’agit à présent d’élargir le concept de réseau à l’ensemble de la communauté en le développant de manière sectorielle, selon certains domaines d’activités, pour profiter pleinement de ces précieux relais que constituent nos concitoyens de l’étranger.»
ORGANISATION DES SUISSES DE L'ETRANGER
Le lobby de la Cinquième Suisse
Tout ressortissant helvétique est considéré comme Suisse de l’étranger s’il séjourne depuis au moins trois mois en dehors du pays ou s’il y a élu domicile. Ils ne le savent de loin pas tous mais nos expatriés disposent d’une institution chargée de les représenter face aux autorités fédérales. Créée en 1916, «l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE) est aujourd’hui reconnue comme leur porte-parole officiel par la Confédération. Nous défendons leurs intérêts par une action de lobbying au Parlement», explique Ariane Rustichelli responsable de la communication. Avec ses 8 membres, le Comité fait office d’exécutif. Ses tâches sont de représenter l’organisation et de préparer les travaux du Conseil des Suisses de l’étranger, souvent appelé «Parlement de la Cinquième Suisse». Composé de 140 personnes, ce dernier se réunit deux fois l’an pour examiner les questions politiques touchant la diaspora helvétique et faire connaître sa position: au cours des dernières années, le Conseil s’est par exemple battu avec succès pour la sauvegarde de l’AVS/AI facultative ou l’introduction du droit de vote par correspondance. Actuellement, l’OSE se bat notamment pour mettre un frein au démantèlement du réseau consulaire sévissant particulièrement en Europe, là où les Suisses sont nombreux. Mais son principal cheval de bataille reste l’introduction du vote électronique d’ici aux élections fédérales de 2015, indique Ariane Rustichelli. «Le vote par correspondance était un pas en avant mais les complications sont nombreuses en raison de la lenteur du processus. L’e-voting permettrait à l’ensemble de la communauté de véritablement participer au débat démocratique.»
Richard Lengsfeld, 49 ans, Directeur de Brazilian Incentive&Tourism, Rio de Janeiro, Brésil. Binational suisse et brésilien.
«J’ai toujours conservé des liens forts avec la Suisse»
Né à Rio de Janeiro d’une mère suisse et d’un père autrichien, Richard Lengsfeld coule des jours heureux sur les bords de l’Atlantique avant de s’installer en Suisse à l’âge de 7 ans. «Mon père ne voulait pas que ses enfants soient scolarisés au Brésil.» Le jeune binational helvético-brésilien fera ses classes dans le canton de Zoug avant d’entamer des études d’économie à l’Université de Saint-Gall, sans véritable conviction. A 22 ans, il décide de retourner en vacances, seul, sur sa terre natale. «Dès le moment où j’ai posé les pieds à Rio, j’ai retrouvé avec nostalgie une certaine douceur de vivre. J’ai écrit une carte à mon père pour lui dire que je ne rentrerais pas.» Le choc est total pour sa famille. Parlant cinq langues, il écume plusieurs jobs dans le secteur touristique, notamment pour des tour-opérateurs helvétiques, avant de fonder sa propre agence en 1991: Brazilian Incentive & Tourism, qui organise notamment des congrès et des séminaires pour des multinationales. Parallèlement, il devient président du Club des amis suisses de Rio et organise des tournois de yass ou des visites d’entreprises helvétiques. «Si, à mon arrivée, je n’avais pas envie de me retrouver avec d’autres expatriés, j’ai toujours conservé des liens forts avec la Suisse. Ce club a été une bonne manière de les consolider après un certain temps loin du pays.» Ces liens, c’est à présent au travers du Conseil des Suisses de l’étranger que Richard Lengsfeld les entretient: depuis sept ans, il en est l’un des deux représentants pour le Brésil.
François Lovey, 34 ans, Fonctionnaire, Québec, Canada. Binational suisse et canadien.
«J’aimerais travailler en Suisse une année ou deux»
La Suisse bat dans ses veines, même s’il n’y a jamais vécu: François Lovey fait partie de ces centaines de milliers de doubles nationaux qui ont hérité du passeport à croix blanche. C’est à son père qu’il le doit, un Valaisan parti chercher du travail dans la restauration durant la vague d’émigration au Québec des années 70. Sa mère, quant à elle, est une Canadienne pure souche. Enfant unique, François Lovey a tissé du Québec un lien fort avec la terre de ses aïeux, en se rendant en Valais une à deux fois l’an depuis quelques années. «Toute ma famille s’y trouve, mon père ayant été le seul de ses 10 frères et sœurs à quitter le pays. J’y ai au total une trentaine de cousins et cousines.» A l’entendre encenser la petite arvine, Le Nouvelliste et la Foire du Valais, on croirait s’entretenir avec un natif de la vallée du Rhône. Seul son accent, facilement identifiable, le trahit. Si François Lovey affirme se sentir plus Canadien que Suisse, son identité helvétique le poursuit. Il vante à ses amis québécois la qualité de vie helvétique et la sympathie de ses habitants. Et n’hésite pas à effectuer chaque année des heures de route pour fêter le 1er Août avec ses parents et d’autres expatriés du club suisse le plus proche. Mais cela ne suffit plus. De plus en plus, le binational de 34 ans caresse l’idée de vivre cette Suisse de ses origines. «J’aimerais y travailler une année ou deux. Ce serait l’occasion de me rapprocher de ma famille tout en m’imprégnant vraiment de la culture suisse.»
Anne richard, 43 ans, actrice, Paris, France. suissesse.
«Je me sens investie d’une mission envers mon pays»
Etre actrice, elle en a toujours rêvé. Pendant son enfance lausannoise, Anne Richard foule déjà les planches dans l’espoir de briller un jour à Paris, comme son idole Claude François. Son bac en poche, elle file vers la Ville lumière pour un stage de théâtre de 3 semaines, «pour voir comment c’est». Par chance, le directeur de son école lui propose d’être fille au pair, en échange de cours gratuits. L’affaire est entendue: elle court l’annoncer à ses parents. «Ils ont dit qu’ils me soutiendraient quoi que je fasse.» Les débuts parisiens s’avèrent difficiles. «J’ai dû me construire un réseau professionnel et faire preuve d’une rapidité d’esprit à laquelle je n’étais pas habituée. Les Français vont très vite.» Privée de sa famille, Anne Richard travaille avec acharnement et finit par décrocher plusieurs rôles au cinéma, au théâtre, et à la télévision. Depuis 1999, elle campe la juge Nadia Lintz dans la série télévisée Boulevard du palais. Cette carrière à l’étranger lui offre la reconnaissance de ses pairs en Suisse, où elle retourne une fois par mois pour jouer ou retrouver ses proches. Auprès de ses amis français, elle vante les vertus de cette patrie adorée: les référendums, les sept présidents, le niveau de vie, le respect de l’autre. «Je n’aurais jamais pu abandonner ma nationalité, je suis Suissesse avant tout.» Pas étonnant que l’ambassade helvétique lui demande régulièrement d’assister à ses événements culturels. «Si je peux donner un coup de pouce à un musée ou à une galerie, je le fais. Je me sens investie d’une mission envers mon pays.»
Stéphane carpentier, 51 ans, cofondateur de Ringier Studios, Hô ChÍ MInh-Ville, Viêtnam. Suisse.
«J’espère que ma démarche donnera à certains Suisses le courage de partir à l’aventure»
Il se considère comme un déraciné. Né à Bruxelles, Stéphane Carpentier débarque à Lausanne à 15 ans après le divorce d’un père belge et d’une mère suissesse. A sa majorité, il doit choisir l’une des deux nationalités. Ce sera le passeport à croix blanche. Professionnellement, il opte pour la presse: journaliste et secrétaire de rédaction chez Edipresse, puis directeur artistique de L’illustré, il intervient aussi sur d’autres publications de l’éditeur Ringier comme L’Hebdo, TV8, Edelweiss et les titres du groupe Blick. A 40 ans, il plaque tout pour l’Asie. «A Lausanne, j’avais l’impression d’avoir tout fait, je ne me voyais pas tourner en rond jusqu’à la retraite.» Il alterne voyages et mandats pour Ringier avant de poser ses valises à Zurich, où il crée, en 2008, un centre d’infographie pour le groupe de presse. Deux ans plus tard, il met le cap sur le Viêtnam, pour participer au lancement du magazine Elle. Parallèlement et sous la direction de Thomas Trüb, responsable de Ringier Asie, Stéphane Carpentier fonde Ringier Studios Viêtnam, une entreprise qui crée du contenu visuel et des applications pour tablettes et smartphones. Jouissant de la réputation de rigueur et de précision de la Suisse, la société compte aujourd’hui 40 employés. «J’espère que ma démarche donnera à certains Suisses le courage de partir à l’aventure.» S’il fréquente peu ses compatriotes au Viêtnam, Stéphane Carpentier garde un lien quotidien avec son pays par le biais de ses nombreux clients helvétiques. De la Suisse, il vante le calme et une certaine qualité de vie. «Mais je ne suis pas sûr de m’y réinstaller un jour.»
Jérôme Taillard, 33 ans, professeur assistant en finance au Boston College, Boston, états-Unis. Binational suisse et anglais.
«Partir à l’étranger est une quasi-obligation lorsqu’on veut faire une carrière académique»
Vivre aux Etats-Unis, Jérôme Taillard en caressait le rêve depuis son plus jeune âge. En 2002, au sortir de ses études de mathématiques appliquées à la finance à l’Université de Neuchâtel, cet enfant du Locle va tout mettre en œuvre pour y parvenir. Il commence une thèse en économétrie à Fribourg, «en attendant», et postule parallèlement à des programmes doctoraux dans une dizaine d’universités américaines. «Outre mon rêve d’enfant, j’étais aussi conscient que ce pays était La Mecque dans le domaine de la finance. Partir à l’étranger est une quasi-obligation lorsqu’on veut faire une carrière académique.» La concurrence est féroce mais Jérôme Taillard est conscient que le système de formation helvétique a bonne cote aux Etats-Unis. «On sait les Suisses travailleurs et consciencieux. Depuis que je suis ici, j’ai toujours eu à cœur de perpétuer ces valeurs.» En 2004, il pose finalement ses valises à Colombus pour y entamer un doctorat à l’Université d’Ohio State, dans le Mid-West américain. Un choc. «Des banlieues à perte de vue… Mon rêve d’enfance en a pris un coup. Je me suis donc lancé corps et âme dans le travail.» Avec réussite, puisque cinq ans plus tard, il est nommé professeur assistant au prestigieux Boston College. Et s’il revient deux fois par année en Suisse vers sa famille, Jérôme Taillard n’est pas prêt à un retour définitif: «Pour l’heure, j’estime avoir encore beaucoup à apprendre du dynamisme des universités américaines. Mais j’essaie de garder un réseau professionnel en Suisse dans l’optique de rentrer peut-être un jour. Seul l’avenir le dira.»
YVES Béhar, 44 ans, designer et fondateur de fuseproject, San francisco, Etats-unis. Suisse.
«Je me considère comme un citoyen du monde avec un passeport suisse»
Son âme de créateur ne lui a laissé aucun répit. Né à Lausanne d’un père d’origine turque et d’une mère est-allemande, Yves Béhar n’a que 14 ans quand il construit des meubles pour sa chambre. Adolescent fantaisiste, il décroche un bac en langues modernes avant de s’asseoir sur les bancs du prestigieux Art Center College of Design, à La Tour-de-Peilz. Il rallie ensuite la maison mère à Pasadena, en Californie. Fraîchement diplômé, il s’offre un aller simple pour San Francisco, «un melting-pot progressiste» où la révolution des nouvelles technologies bat son plein. Au cœur de la Silicon Valley, le Vaudois met sa sensibilité helvétique au service des Hewlett-Packard et autres Apple avant de créer, en 1999, Fuseproject, une agence de design industriel et de développement de marques. L’entreprise compte aujourd’hui 50 créatifs répartis entre San Francisco et New York. «Le design appliqué, en tant que stratégie d’entreprise, se pratique aujourd’hui aux Etats-Unis et en Asie. Je dis souvent que je suis un “réfugié économique suisse”, car pour pratiquer ma profession, j’ai dû partir vers d’autres horizons.» De l’autre côté de l’Atlantique, Yves Béhar partage le souvenir de sa patrie avec des amis scolarisés sur le même petit bout de pays. Il a parfois le sentiment de représenter la Suisse qui invente. «Mais je suis aussi un ambassadeur de la région de San Francisco et de sa mise en avant d’un design stratégique.» A l’image de son travail, l’identité d’Yves Béhar ne se confine pas aux frontières des nations: «Je me considère comme un citoyen du monde avec un passeport suisse.»
Elisabeth Etchart, Consule honoraire, bénévole à temps plein
Restructuration du réseau diplomatique oblige, les postes de consuls honoraires se multiplient. A Annecy, une femme représente les intérêts de 45000 Suisses.
La coiffure est soignée, le sourire accueillant, le vernis à ongles éclatant. La poignée de main n’en demeure pas moins franche. Il fallait une femme énergique pour assumer le poste de consule honoraire suisse à Annecy. Depuis 1998, c’est à Elisabeth Etchart que revient cette tâche. Promouvoir la Suisse. Lorsqu’elle n’est pas à son bureau d’Annecy, la consule reçoit chez elle dans le village de Beaumont, à une dizaine de kilomètres de la frontière suisse. Elle s’est aménagé un espace de travail au rez-de-chaussée de sa maison. Il faut s’organiser: la fonction de consul honoraire n’est pas rémunérée, mis à part une petite enveloppe d’indemnités annuelles. Elle ne dira pas combien. Cette activité bénévole dépasse toutefois le simple titre honorifique. «Mon rôle est de promouvoir l’image de la Suisse dans le Pays de Savoie en cultivant les contacts avec les autorités locales. Surtout, il consiste à porter assistance et conseil aux résidents helvétiques de ma circonscription.» Et ils sont nombreux les Suisses à frapper à sa porte: comment toucher son AVS, remplir sa déclaration d’impôt ou encore dédouaner un déménagement... les requêtes foisonnent. «On me demande aussi souvent de faire sauter des contraventions», s’amuse-t-elle. Régulièrement, des Français viennent la voir car ils souhaitent réintégrer la nationalité suisse de l’un de leurs grands-parents. «Dans ce cas-là, je ne peux rien faire. Je les oriente vers le consulat général de Lyon, dont je dépends hiérarchiquement.» Relation de proximité. A la différence des consuls de carrière, Elisabeth Etchart n’est pas habilitée à prendre des décisions administratives. «A l’inverse, un consul honoraire est sur le terrain, à l’écoute des problèmes des gens. On a cette relation de proximité.» Chaque jour, elle reçoit entre cinq et dix coups de téléphone. A quoi s’ajoutent encore une dizaine de courriels. «Certaines sollicitations sont l’affaire de trois minutes, d’autres de six mois. Si l’on veut effectuer du bon travail, c’est un job à temps plein. Je suis parfois submergée.» C’est que la consule veille sur une circonscription de près de 45 000 Suisses enregistrés auprès du plus important consulat général au monde: celui de Lyon, qui compte au total 95 000 inscrits. Malgré l’importante communauté établie dans la région Rhône-Alpes, cette dernière n’a pas échappé à la restructuration du réseau diplomatique suisse, dictée par les intérêts économiques helvétiques et sévissant partout en Europe depuis une quinzaine d’années. Le consulat de carrière d’Annecy ferme en 1998 pour être remplacé par un consulat honoraire, comme c’est la coutume. A l’heure actuelle, ils sont treize à occuper une telle fonction en France. «Le dernier consul en place m’a contactée quelques mois avant son départ pour me demander si cette fonction m’intéressait. Je n’ai pas hésité.» Le profil adéquat. Déjà à la tête d’une association suisse – elle est également membre du Conseil des Suisses de l’étranger depuis de nombreuses années –, bien ancrée dans les collectivités locales et forte d’un carnet d’adresses étoffé, Elisabeth Etchart correspond au profil adéquat. Née d’une mère française et d’un père suisse, la binationale a surtout développé une sensibilité particulière pour les problématiques transfrontalières. «Il me serait impossible de choisir entre l’un des deux pays. J’ai toujours résidé en France mais j’ai effectué l’entier de mon parcours professionnel en Suisse.» Un parcours qui s’achève en 2004 aux Transports publics genevois, où elle endossait le rôle de porte-parole. En poste depuis près de quinze ans, la binationale se demande souvent ce qui la pousse à continuer. «C’est une question récurrente. La fonction peut être lourde. En même temps, je retire beaucoup de satisfactions à servir la Suisse.» Pour l’heure, Elisabeth Etchart ne se prononce pas sur la poursuite de son mandat en 2014, d’autant que la limite d’âge pour exercer la fonction de consul honoraire est de 70 ans. «Je m’en approcherai gentiment mais il existe des entorses à la règle.» |










