Si 2012 est l’année du Dragon pour les Chinois, elle sera celle du griffon pour les Suisses. Celle du Gripen pour être plus précis, du nom suédois de l’avion de combat que le Conseil fédéral a choisi, au détriment du français Rafale et de l’allemand Eurofighter.
Il devrait remplacer nos bons vieux F-5 Tiger mis en service en 1978 et qui, depuis quelques années, montrent quelques signes de fatigue. Ils ne peuvent par exemple plus voler par temps de pluie... Ce qui, forcément, nuit à leur mission première: la surveillance du ciel helvétique. La fameuse police du ciel si chère à nos militaires.
Et pourquoi donc l’année politique s’inscrira-t-elle sous le signe de cette créature légendaire à la tête d’aigle, au corps de lion et à la queue de serpent? Tout simplement parce qu’à chaque fois que le renouvellement partiel ou total de la flotte d’appareils de combat de l’armée suisse est posé sur la table, «le débat s’enflamme.
«LA SUISSE A TOUJOURS MAINTENU L’ILLUSION D’AVOIR UNE ARMÉE CAPABLE DE TENIR UNE GUERRE.» Hans-Ulrich Jost, historien
Il est plein de fantasmes. Comme si des gamins de 15 ans s’écharpaient pour savoir s’ils s’achèteront une Ferrari ou une Mercedes», constate l’historien Hans-Ulrich Jost, professeur émérite à l’Université de Lausanne.
Et cela ne devrait pas manquer avec l’achat des 22 Gripen suédo-anglais. La question va occuper les étatsmajors des partis jusqu’au vote du programme militaire 2013 l’hiver prochain sous la Coupole fédérale, puis lors de la campagne de vote. Car campagne il y aura, a promis la gauche appuyée à cette occasion par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSSA) dont l’initiative antiavion n’attend plus que d’être lancée.
Cet achat devrait même réussir à éclipser la thématique, autrement plus urgente et plus épineuse, de la sortie du nucléaire. Comme si les 3,1 milliards de francs pour s’offrir nos nouveaux faucheurs d’edelweiss allaient peser plus lourd dans l’opinion publique que les 350 milliards pour trouver une alternative à l’énergie atomique.
«Il y a quelque chose d’irrationnel là derrière», poursuit Hans-Ulrich Jost, qui fut pilote de chasse, de Mirage, même, la crème de la crème de nos «chevaliers du ciel», et qui garde toujours un oeil très vigilant sur l’évolution de l’aviation militaire. «Notamment parce que l’achat d’un avion a été toujours politique, pas technique ni militaire.»
Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, a sa petite explication. «Dans un contexte d’antagonisme entre la France et l’Allemagne, le Conseil fédéral a tranché pour l’option la plus neutre. C’est un choix de consensus.»
Vieille histoire. Or ces tensions, quand on parle avions en Suisse, ne datent pas d’hier. Elles remontent en fait à 1910. Aux origines. A l’époque, la Confédération refuse de soutenir la formation de pilotes à des fins militaires. La Société suisse des officiers tape alors du poing sur la table et lance, deux ans plus tard, une collecte nationale. Les quasiment deux millions de francs récoltés auraient dû permettre d’acquérir une poignée de biplans. Las, l’argent est dépensé en essais ou en frais de voyage.
La Première Guerre mondiale offre néanmoins l’occasion de mettre sur pied un embryon de forces aériennes, qui devront toutefois attendre la Seconde Guerre pour décoller. La Suisse devient crédible grâce à la huitantaine de Messerschmitt Me 109 que les nazis vendent à la Confédération au début du conflit. Manière de souligner qu’ils ne voyaient pas les Suisses comme des ennemis, note Hans-Ulrich Jost.
Débat dès les années 30. Quant au débat sur les avions, il débute avant 1939-1945, avec l’acquisition dans les années 1930 des français Dewoitine D-27. Un débat gauche-droite sur la nécessité ou non de dépenser des fortunes dans ce matériel militaire que les socialistes jugent à l’époque trop cher et surtout inutile en temps de paix.
Ils n’en pensent pas moins aujourd’hui puisqu’ils feront tout pour descendre en flammes le Gripen. Et pour y arriver, ils comptent autant sur une initiative que sur le Conseil fédéral, dont la majorité n’est de loin pas convaincue par l’avion. Le plan est machiavélique, mais simple comme bonjour. Selon nos informations, le gouvernement va tout simplement proposer un plan d’économies dans tous les secteurs afin de libérer les 500 millions de francs nécessaires pour acheter le Gripen par tranches.
Dans ce cas, un référendum serait obligatoire et le peuple aurait le dernier mot en 2013 ou 2014 au plus tard. Ce serait à lui de dire s’il faut couper dans le social, l’éducation ou l’agriculture pour s’offrir ces griffons.
C’est à ce moment-là que la droite montera aux barricades pour défendre son avion. Comme elle l’avait fait lors de l’achat des Dewoitine. Et elle ressortira l’argument béton utilisé dans les années 1930. Celui de la sauvegarde des emplois dans nos usines d’armement et d’un plan de relance économique par l’investissement militaire puisque l’avion français était fabriqué sous licence en Suisse.
Six milliards. L’argument avait fait mouche, comme en 1993 lors du vote sur l’achat du chasseur américain F/A 18. Mais en sera-t-il de même en 2013 dans une Suisse potentiellement en crise économique? Le peuple acceptera-t-il des sacrifices dans le social, les assurances ou l’agriculture pour offrir un nouveau joujou à nos forces aériennes? Un nouvel avion dont l’utilité n’est pas claire. Conscients que le Gripen pourrait ne jamais porter de cocardes suisses, les Suédois ont déjà promis jusqu’à six milliards de francs d’affaires compensatoires, c’est-à-dire de commandes dans nos entreprises technologiques.
Le problème, c’est que même les milieux économiques en doutent. Le Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), qui avait travaillé d’arrache-pied pour relancer les affaires de l’avion, estime pour sa part que seul Ruag va profiter du Gripen en engloutissant la plus grosse part du gâteau pour des adaptations «helvétiques» de la machine.
Le groupe technologique et d’armement en mains de la Confédération participera en effet au développement du Gripen N/G, un avion qui sera l’évolution du modèle actuel et, surtout, qui a besoin de la manne helvétique pour voir le jour, les Suédois ayant arrêté le développement de leur machine depuis quelques années. «Le comble dans l’affaire, c’est que votre gouvernement avait précisé dans sa demande d’offres qu’il voulait acheter un avion déjà en service», ironise un diplomate européen qui ne sait s’il faut en rire ou en pleurer.
Il faut sauver Ruag! Chez Ruag, qui a connu une année 2011 dans les chiffres noirs grâce, essentiellement, à la vente de son site genevois de Plan-les-Ouates au groupe français Saint Jean Industrie, on en sourirait presque. Mais il y a urgence. Pour le groupe de la Confédération, le Gripen, c’est Noël avant l’heure. Un plan de relance à lui tout seul alors que les perspectives sont plutôt moroses pour une société employant 7700 personnes dont 5000 en Suisse.
Ses commandes sont ainsi en recul. La faute au franc fort et aux achats en baisse de l’armée suisse, en mal d’argent. Le groupe qui se cherche en outre un nouveau directeur depuis le départ de Lukas Braunschweiler cet été vient de supprimer 15 emplois sur son site d’Altdorf. En plein fief de l’Union démocratique du centre (UDC).
Voilà qui ne pouvait pas laisser Ueli Maurer de marbre, lui qui s’est offert dans ce dossier les services de Res Schmid. C’est ce conseiller d’Etat du canton de Nidwald, UDC et surtout ancien pilote d’essai, qui a manoeuvré comme un as en direction du Gripen. Avec un argument massue: le griffon est un avion neutre… puisque conçu par un pays neutre.
«Or les UDC oublient de dire que 60% de l’appareil est un assemblage de pièces américaines. Et le reste est anglais, allemand, sud-africain et même français. Il est aussi suédois que moi», s’énerve un industriel qui aurait préféré le français Rafale dont le programme de commandes compensatoires était largement plus avantageux pour l’économie suisse. Certains articulent le montant de 30 milliards de francs d’affaires compensatoires et de transferts technologiques.
Intox, clament d’autres qui soulignent que l’opération Gripen permettra surtout au conseiller national UDC Peter Spuhler et sa société Stadler de croquer à pleines dents dans le gâteau des futurs investissements pharaoniques de la Suède dans le rail. Plus de 40 milliards ces dix prochaines années… L’avion sera aussi une carte maîtresse du constructeur d’avions Pilatus, à Stans, à qui les Suédois ont fait miroiter l’achat d’une cinquantaine de PC 21.
Peur de l’helvétisation. Au final, une partie du Gripen se montera donc en Suisse. Ce qui n’était pas prévu – une nouvelle fois – dans le cahier des charges initial de l’achat. Une helvétisation d’un avion dont le coût par unité n’est pas connu. Et qui pourrait exploser à cause de dépassements de développement, dénoncent de nombreux spécialistes de l’armement, outrés par ce changement de stratégie voulu par Ueli Maurer.
Ils y voient même une possible «affaire des Mirage» bis. «Le plus grand scandale politico-financier du XXe siècle», rappelle Hans-Ulrich Jost. Un scandale qui avait poussé Paul Chaudet, le chef du Département militaire, à renoncer à un nouveau mandat en 1966. La vague avait emporté également le divisionnaire Etienne Primault, chef de l’aviation, qui fut suspendu ainsi quw les chefs de l’EMG, Jakob Annasohn, et de l’armement, le divisionnaire René von Wattenwyl. Virés.
Petit rappel: alors que, en 1961, l’Assemblée fédérale votait l’acquisition de 100 avions Dassault pour un montant de 871 millions de francs, elle apprenait, trois ans plus tard, que la facture serait de 1,4 milliard. La faute à la volonté de l’armée de construire les Mirage sous licence en Suisse, de les doter de perfectionnements électroniques, notamment le radar, et d’en faire des appareils multirôles… Bref: de les helvétiser sans avoir su, pu, voulu même maîtriser les coûts.
Le Parlement avait alors mal pris d’avoir été roulé dans la farine. Il avait même créé la première Commission d’enquête parlementaire de son histoire, présidée par le futur conseiller fédéral Kurt Furgler. Et elle avait abouti à la conclusion – incroyable en ces temps de guerre froide et d’une armée vénérée – que le Département militaire avait sciemment trompé son monde.
Nos élus avaient alors fait un virage serré sur leur droite en réduisant le nombre de 100 à 57. Et surtout, ils avaient promis, mais un peu tard, de surveiller la folie de grandeurs de nos militaires.
«Avec l’affaire des Mirage, l’achat d’un avion est devenu encore plus sulfureux», analyse Hans-Ulrich Jost. «C’est là qu’on a compris ce qui se passait en coulisse avec les lobbyistes, les agences publicitaires, le rôle des agents étrangers aussi sur nos politiciens tentés par des cadeaux…»
Enquête en cours. Il faut savoir en effet qu’un tel achat est un souk d’influences et d’intérêts cachés où tous les coups sont permis. Pas étonnant dans ces conditions que les services de renseignement suisses aient ouvert une enquête sur des transactions suspectes en provenance du clan Gripen. Des valises pleines d’argent auraient circulé entre Stockholm et Berne, explique une de nos sources. Des pattes auraient été graissées. On parle de militaires, de politiques. Des noms circulent.
Du côté de la Confédération, c’est «no comment» même si on se rappelle que BAE, le propriétaire de Saab, a dû payer plus de 400 millions de dollars d’amende aux USA en 2010. Les Britanniques ont été condamnés pour violation de la régulation du commerce international des armes dans la vente du Gripen en République tchèque et en Hongrie. Une formule polie pour dire que l’avionneur s’est fait pincer en versant des dessous-de-table. «Ce qui est courant dans ce milieu», souligne un commercial.
Bon pour l’industrie. «Au-delà de ces magouilles, ces budgets militaires ont toujours été une belle occasion pour les entreprises industrielles de profiter de la manne fédérale pour remettre à niveau leur parc de machines. Berne paie. Eux sourient», poursuit le professeur Jost, qui rappelle le cas des ailes en une seule pièce du Mirage.
«L’industrie suisse a dit qu’elle les ferait.» Elle a alors importé des machines ultra-modernes, mais très chères, réalisé la cinquantaine d’ailes commandées avant d’envoyer la facture à Berne et de profiter, des années durant, de ces bijoux de technologie. «Un vrai luxe.»
Un vrai luxe dont on pourrait se passer aujourd’hui, estiment de nombreux observateurs. «Le problème, c’est que nos forces aériennes n’ont pas de mission claire et qu’on leur demande tout et son contraire», explique un officier. «Nous n’avons pas de doctrine.» Et cela se lit dans le cahier des charges de l’achat du nouvel avion, estime Alexandre Vautravers. «Il était minimum et destiné à la protection des conférences.»
Or c’est bien là que le bât blesse, estime pour sa part Hans-Ulrich Jost. «Cela ne sert à rien d’acheter des avions chers, si on ne sait pas à quoi ils vont servir.» Dans ces conditions, le Gripen, bien meilleur marché que le Rafale et l’Eurofighter, est la moins pire des solutions, poursuit le professeur émérite de l’Université de Lausanne.
Acheter d’occasion. Mais pas la meilleure, ajoute Alexandre Vautravers. Lui aurait imaginé que la Suisse achète d’occasion des Rafale ou des Eurofighter de la première génération et les remette à jour dans les usines helvétiques. Ou alors qu’on s’intéresse à des avions encore meilleur marché comme les 19 Hawk Mk 66, les avions anglais d’entraînement que les forces aériennes suisses possédaient, mais ont vendu aux Finlandais au début en 2001. «C’est totalement suffisant pour faire de la police du ciel.»
Et le combat? Les spécialistes militaires sont d’accord sur un point. Avec 33 F/A 18 vieillissants, dont l’entretien commence à coûter très cher – trop en fait – et qu’il faudrait vendre tant qu’ils valent quelque chose, ainsi qu’avec 22 Gripen, l’armée suisse ne tiendrait que quelques jours et que quelques secteurs du pays en cas d’attaque. Pour être crédible, il faudrait doubler le nombre d’appareils. Et encore.
Là aussi, des voix s’élèvent pour réclamer plus de collaboration avec nos voisins, voire une intégration dans la défense européenne. La voie solitaire, celle de l’indépendance totale dont rêve l’UDC, a vécu... tout simplement parce qu’elle coûte trop cher et qu’elle ne permet pas de défendre convenablement le territoire national contre les attaques de missiles longue et moyenne portées par exemple. «La Suisse a toujours maintenu l’illusion d’avoir une armée capable de tenir une guerre», résume Hans-Ulrich Jost. Et, Gripen ou non, elle ne pourra pas faire l’économie d’une vraie réflexion sur son avenir sécuritaire et sa place en Europe.
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