Le réchauffement climatique est une menace dont la gravité n’échappe à quasiment plus personne. Fonte de la banquise. Dégel du permafrost. Elévation du niveau des océans. Diminution des pluies au Sud. Augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes. Tout cela n’ira pas sans entraîner des situations de désagrégations sociales et de violences, comme celles dont La Nouvelle-Orléans nous a donné un avant-goût en août 2005. C’est aussi à ce moment-là que s’est popularisé un nouveau concept, celui de «réfugié climatique».
La catastrophe associée au doux nom de Katrina n’était pourtant pas inévitable. Dès octobre 2001, la revue Scientific American avait décrit le scénario de l’inondation, et il était donc possible d’agir en conséquence de cause. Tout le problème est là: on sait beaucoup de choses, mais on ne croit pas ce qu’on sait, et on court donc vers le précipice en sachant qu’on y court. Pour qui s’attendrait à ce que les plans d’action soient à la mesure des périls, le Sommet de l’ONU sur le climat (à Copenhague, du 7 au 18 décembre) apparaît d’ores et déjà comme une immense déception programmée.
Bien sûr, la conscience individuelle se développe. Nous trions nos déchets. Nous pratiquons le covoiturage. Vous et moi, nous apprenons à ne mettre en marche le lave-vaisselle que lorsqu’il est plein. C’est très bien, bravo, il faut continuer. Mais cette union des bonnes volontés véhicule aussi une idéologie que le psychosociologue allemand Harald Welzer dénonce sans ménagement: «L’idée fausse, mais facile à suggérer, selon laquelle les changements sociaux commencent dans les petites choses devient une idéologie lorsqu’elle exempte d’obligations les acteurs corporatifs et politiques, et elle devient irresponsable lorsqu’elle prétend qu’on peut s’attaquer au problème par des changements de comportement.»
Pessimisme de la raison. C’est ce qu’écrit Harald Welzer dans un essai publié en Allemagne l’an dernier et qui vient de paraître en traduction française. Les guerres du climat est un antidote à notre aveuglement. Inquiétant, ébranlant, bousculant nos habitudes de pensée, ce livre décrit sans fard les catastrophes sociales suspendues au réchauffement climatique. Encore peu connu dans l’espace francophone, Harald Welzer est un brillant intellectuel chez qui le pessimisme de la raison semble devoir l’emporter sur l’optimisme de la volonté. Au bout du compte, c’est même le rationalisme des Lumières et sa conception de la liberté qui, selon lui, pourraient être emportés par la modification de nos conditions de vie. «Mais, ajoute l’auteur, il est des livres qu’on écrit dans l’espoir de se tromper.»
Qu’un chercheur en psychologie sociale se penche sur l’avenir du climat, voilà ce qu’il faut d’abord souligner. Car les sciences humaines rechignent encore à s’aventurer sur ces terrains d’étude, préférant abandonner les questions environnementales aux sciences de la nature. On parle d’ailleurs de «catastrophes naturelles», et c’est un abus de langage. La fonte des glaces ou la multiplication des ouragans sont plutôt des catastrophes sociales. La nature, elle, ne connaît ni drame ni détresse. Indifférente à nos misères, Gaïa se fiche de savoir si elle va demeurer habitable par les hommes.
En s’appuyant sur des estimations «modérées», Harald Welzer entrouvre une fenêtre sur ce proche avenir où se déploieront toutes les conséquences sociales du réchauffement climatique. De plus en plus d’hommes devront se partager des ressources de plus en plus rares. En Afrique, il y aura entre 75 et 250 millions de personnes qui n’auront plus assez d’eau potable dès 2020. Des guerres pour la survie éclateront. Des foules de réfugiés climatiques seront jetées sur les routes. Des conflits transfrontaliers résulteront fatalement de ces migrations incontrôlables. D’autres conflits naîtront des appétits aiguisés par les gisements de matières premières libérés par la fonte des glaces arctiques et antarctiques. Peutêtre verra-t-on aussi des Etats disparaître sous la montée des eaux, comme l’archipel des Tuvalu dont le gouvernement a déj à demandé l’asile pour sa population à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande. Une certitude se dégage: la violence est promise à un avenir radieux.
En réalité, les «guerres du climat» ont déjà débuté. Si le réchauffement n’est pas la cause unique du conflit au Darfour, il y aura néanmoins contribué pour beaucoup: c’est la diminution des pluies et l’avancée du désert qui ont rendu de vastes zones impropres à l’élevage, précipitant ainsi une compétition pour les terres entre éleveurs nomades et paysans sédentaires. Perçu comme «ethnique» par ses acteurs eux-mêmes, le conflit du Darfour fait du Soudan «le premier cas de pays secoué par la guerre dont on est sûr que les changements climatiques y sont une cause de violence et de guerre civile».
Gagnants et perdants. Face aux évolutions du climat, les peuples ne sont pas égaux. Si les palmiers devaient prospérer sur les rives du Léman, ce ne serait pas en soi une catastrophe. Sur les côtes allemandes de la mer du Nord, note Harald Welzer, les hôteliers seraient déjà en train de se frotter les mains. Il y aura donc des gagnants (relatifs) et des perdants. De façon générale, le réchauffement global accroîtra une injustice tout aussi globale: les pays industrialisés, qui émettent le plus fort tonnage de CO2 par habitant, seront infiniment moins exposés que les pays restés en marge de l’industrialisation, instables, fragiles et démunis.
L’originalité de Harald Welzer, c’est de porter sur ces questions écologiques un regard nourri par ses recherches en psychologie sociale. En travaillant sur le nazisme auquel il a consacré un précédent livre (Les exécuteurs, Gallimard, 2007), il a essayé de comprendre comment d’honnêtes citoyens, bons pères ou mères de famille, normaux sous tous rapports, ont pu rester sans réaction devant les déportations d’Allemands juifs pratiquées sous leurs yeux.
Ces recherches lui ont permis de mettre en évidence comment les valeurs de ces Allemands se sont modifiées en même temps que leur environnement sociopolitique, mais sans qu’ils en prennent conscience. Si les déportations d’Allemands juifs avaient débuté dès 1933, elles ne se seraient certainement pas déroulées sans frictions. Quand elles furent mises en œuvre, à l’automne 1941, le cadre avait progressivement changé: entre-temps, il y avait eu l’exclusion des Juifs de la fonction publique, la loi contre «l’hérédité pathologique», l’aryanisation des entreprises… Les Allemands avaient adapté leur morale au monde qui était désormais le leur, et les déportations ont dès lors fait partie de ce à quoi ils pouvaient s’attendre. Harald Welzer en a retenu une leçon de portée générale: «Les gens changent leurs valeurs parce que leur monde change, et non l’inverse.»
Le changement climatique va-t-il, lui aussi, selon les mêmes modalités psychologiques, modifier notre tolérance à la violence sans que nous en ayons conscience? Harald Welzer le craint: «Une radicalisation des conséquences du changement climatique pourrait entraîner un changement radical des valeurs.» Et il observe ce qui est d’ores et déjà en train de se jouer quand la citadelle européenne, prise d’assaut par des migrants venus d’Afrique (à Lampedusa ou dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla), sous-traite sa protection à des pays comme le Maroc ou la Libye. En 2004, quand le ministre allemand de l’Intérieur avait parlé d’ouvrir des camps d’accueil pour les candidats à l’asile sur le sol africain, l’idée avait provoqué l’indignation de ses homologues européens. Désormais, c’est chose admise.
«Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve», écrivait le poète Friedrich Hölderlin, mais Harald Welzer en doute. Dans la dernière partie de son essai, il explicite les conditions nécessaires à un éveil des consciences. Il dénonce les «fausses alternatives» dans lesquelles s’englue le débat écologique, «comme le choix entre perfectionner les centrales thermiques ou recourir à l’énergie nucléaire». Il souligne la nécessité d’instaurer un droit écologique international qui serait obligatoire et contraignant pour les Etats. Il plaide enfin pour une «renaissance de la pensée politique» comme «critique de toute limitation des conditions de survie d’autrui».
Arrêter le train. Préférant toutefois ne pas bercer son lecteur d’illusions, Harald Welzer n’ignore pas non plus le scénario le plus probable: que tout continue comme si de rien n’était, dans la cécité volontaire et universellement partagée. Car c’est une véritable révolution de la pensée qui serait nécessaire pour apprendre la politique du long terme. Les guerres du climat se conclut sur cet avertissement: «Ce qui serait naïf, c’est de croire que le train lancé vers la destruction progressive des conditions de survie de très nombreux êtres humains changerait de vitesse et de direction si, à l’intérieur du convoi, on courait en sens inverse. Les problèmes, disait Albert Einstein, ne peuvent pas être résolus avec les modèles de pensée qui ont conduit à eux. Il faut changer complètement de direction et, pour cela, commencer par arrêter le train.»
Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle. De Harald Welzer. Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary. Gallimard, 365 p.
«IL EST DES LIVRES QU’ON ÉCRIT DANS L’ESPOIR DE SE TROMPER.» Harald Welzer, auteur des Guerres du climat
HARALD WELZER Né en 1958, il est directeur de recherche en psychologie sociale à l’Université Witten/Herdecke et dirige le Centre de recherche interdisciplinaire sur la mémoire à Essen.
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