L’unique fois où je dînai avec le messager, l’été entrait par bouffées dans la salle des banquets du Buffet de la gare. Je fus frappé par la laideur extraordinaire de sa tête. Satan l’avait chargé de m’annoncer ma mort. A septante-cinq ans, foudroyé parmi mes Saintes écritures.
Sur un corps athlétique et boudiné, mais voûté et maigre des épaules, le messager avait une tête énorme, aux joues très enflées, les tempes étroites, le crâne allongé crêpelé de cheveux rares, d’un brun tirant sur le rosâtre, et sous le front déjà plissé deux énormes yeux de batracien qui clignaient, comme pour se cacher ou pour s’excuser de vous regarder. On eut dit un pasteur, ou pire, un médecin de quartier: c’était un Noir. Une violente prédestination noircit ma vie, écrase les entreprises de la raison, il était là pour m’en faire part. Septantecinq ans, me dit-il. On voudra se rappeler que l’écriture est difficile, lui répondis-je, me mettant à la tâche, au seul service de mon œuvre.
Insupportable tête de nègre, qui vous détournait de la regarder, car tristement elle semblait dire: Ne me regardez pas. Et aimez-moi comme je vous aime. Mais surtout, et cela était pire, cette tête avait une peau épouvantable: un suaire décoloré à toutes petites croûtes blanches, petits points jaunâtres, pustules, minuscules cratères purulents comme d’une éruption mal éteinte. Les joues enflées en étaient couvertes. Grosses joues, comme des ballons d’enfant, sèches, couvertes de croûtes et de petits bubons de graisse jaune ou d’autre chose, qui devait percer et sentir. Et plus de nez, comme la Camarde.
Ce qui était particulièrement horrible avec cette tête, c’était que sa laideur était démentie, assumée, plainte, par le grand courage tendu du regard où l’intelligence de soi et de l’autre fusait en luisante tendresse. «Je suis un sale type, disait ce regard. Et très laid. Et j’aime les femmes jeunes. Et ça ne marche jamais. Je suis seul et laid. A quand le lynchage?»
A l’époque de mon dîner avec l’horrible messager, (on entendait les grillons entre les passages des trains, le vent vous tombait sur le dos) je connaissais peu de choses à son sujet, mais je savais ses combats contre la chair et le désir. J’avais affaire à l’Imparfait. J’eusse aimé l’écraser à coups de matraque ou le brûler vif pendu à une corde dans un bosquet de Ropraz, ou le gifler comme un rat. Je voyais cette tête laide, ces grosses joues pustuleuses, ces globes de grenouille éclater à la chaleur du brasier, les petits cheveux roses devenus crête de flamme et sa voix, si belle voix, musicienne et caverneuse, si grave et douce dans l’entretien de notre dîner, avec le plaisant accent et la gutturalité harmonieuse du rire, oui, j’entendais cette voix hurler dans l’affreux supplice ou pleurer sous l’injure sale.
La tête de ce messager, oserais-je dire que depuis quarante ans et bien que cette rencontre fût la seule, je n’ai pas cessé de la voir surgir chaque fois que j’écoute un blues, ou Mingus, ou chanter des cantiques? La laideur, comme l’enfance, est une ogresse. La tête de mort appartient à cette banalité de la souffrance. Mais dans mon souvenir si présent, elle a connu un phénomène d’agrandissement, elle déjà si grosse, et engluée, comme si elle était devenue capable de prophétie dans de nouveaux Actes des apôtres.
Le mal existe et le monde est un champ de bataille où Dieu et Satan réclament tous deux que le poète leur rende hommage. Je m’y employais l’autre soir à la bibliothèque quand soudain, dans le public venu m’écouter, j’ai vu cette sale tête de nègre. J’ai voulu lui demander merci. Mais il était trop tard.
Ces jours, j’imagine mon enterrement. C’est l’automne, quelques-uns de mes amis pleurent discrètement. Il y a des gerbes de chrysanthèmes gris et jaunes sur mon cercueil de sapin. Larmes, plus fort, belle voix grave, monocorde, d’un ami qui me rend sobrement hommage.
Le soir est violet sur les collines où se taisent les forêts serrées et noires. Il est enfin venu ce jour où je regarde dans le creux rose, buvant le lait des ombres, mangeant le nard.
Pour copie conforme Daniel de Roulet
DANIEL DE ROULET
Daniel de Roulet et Jacques Chessex avaient deux points communs: ils furent membres du POP vaudois et prirent des cours de boxe.
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