Aux Etats-Unis, ce sont des héros. En Suisse, des parias. Les donneurs d’alerte – ou whistleblowers comme on les appelle en anglais – n’y font l’objet d’aucune législation. Le Département fédéral de justice et police (DFJP) a certes lancé une procédure de consultation en 2008 pour mieux les protéger. Mais trois ans plus tard, elle n’a encore débouché sur rien de concret.
Esther Wyler, une juriste de 52 ans, est l’une des victimes de ce vide législatif. Elle a connu de longues périodes de chômage après avoir dénoncé le scandale des abus à l’aide sociale avec sa collègue Margrit Zopfi en Ville de Zurich. Ayant reçu des documents confidentiels, la Weltwoche, hebdomadaire proche de l’UDC, avait mené en 2007 une campagne contre la magistrate Verte Monika Stocker, plus encline à dénicher les auteurs des indiscrétions – arrêtées, puis licenciées - qu’à mettre fin aux dysfonctionnements de son office.
Depuis, la vie d’Esther Wyler a basculé. Que 80% des gens aient approuvé son action courageuse ne change rien à l’affaire. Ses employeurs potentiels trouvent toujours un prétexte fallacieux pour ne pas l’engager. Ils ne voient en elle que celle qui a trahi le secret de fonction, celle qui a failli à son devoir de loyauté envers ses supérieurs. «En fin de compte, le whistleblower n’est qu’un criminel devant la justice. C’est choquant», constate-t-elle.
Coupable! Voici un mois à peine, le Tribunal fédéral a tranché définitivement le cas de ces deux collaboratrices de l’office social, malgré le recours soutenu et financé par les deux stars zurichoises du Conseil national, le PLR Filippo Leutenegger et le socialiste Daniel Jositsch. Un an plus tôt, le Tribunal cantonal les avait déjà condamnées. Avant de contacter la presse, les donneuses d’alerte auraient dû contacter une instance extérieure à l’administration, que ce soit un médiateur, le Ministère public ou la Commission de gestion du Parlement. Mais les juges ont reconnu leur bonne foi et prononcé des peines légères de quelques jours- amende.
Margrit Zopfi et Esther Wyler ont interprété ce verdict comme une «réhabilitation sur le plan moral». Ce, d’autant plus que l’hebdomadaire alémanique Der Beobachter leur a décerné le «Prix courage» de ses lecteurs en 2010. Mais jusque-là, que de souffrances, que de doutes, que de solitude pour une cause juste: distribuer au mieux l’argent du contribuable. Avec le recul, Esther Wyler ne regrette qu’une chose: «Il est toujours dangereux qu’un whistleblower soit instrumentalisé par un parti politique.» Lorsque l’UDC exploite le scandale des abus, les autres partis tentent de l’étouffer par réflexe. «Aujourd’hui, j’écrirais une lettre ou un courriel aux parlementaires de tous les partis, avant de m’adresser éventuellement à un média sans étiquette politique comme le Beobachter», déclaret- elle.
Culture de l’erreur. Dans le contexte actuel encore très hostile aux donneurs d’alerte, l’hebdomadaire Der Beobachter a pris les devants. Un an après avoir décerné son prix aux deux Zurichoises, il a ouvert une plateforme qui a déjà reçu quelque 240 plaintes, dont une vingtaine ont suscité une enquête journalistique. «En Suisse, nous n’avons pas la culture de l’erreur. Au lieu de la considérer comme une chance de s’améliorer, on la traite comme un acte honteux qu’on s’empresse de cacher sous le tapis», regrette Dominique Strebel, journaliste au Beobachter.
Mais les temps changent, à en croire le nouveau conseiller national vaudois, Jean Christophe Schwaab. «A l’heure où les principes de la bonne gouvernance gagnent en importance, il faut veiller à éviter toutes représailles contre les donneurs d’alerte qui agissent en citoyens responsables lorsqu’ils sont de bonne foi», souligne-t-il. Il se bat pour introduire dans le Code des obligations une protection contre le licenciement avec possibilité de l’annuler, ou alors le versement d’une indemnité dissuasive d’au moins douze mois de salaire au donneur d’alerte. C’est désormais à la cheffe du DFJP Simonetta Sommaruga de faire avancer le dossier.
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