«J’ai adoré ce que vous avez dit, je vous trouve beau et je rêve de vous rencontrer.» Voilà le genre de déclarations que Christophe Darbellay, conseiller national (PDC/VS) reçoit parfois par email de la part «d’admiratrices- amoureuses». Et de temps en temps un «je vous aime» sur Facebook.
«C’EST LA PREMIÈRE FOIS DE MA VIE QU’UN HOMME ME DIT QU’IL M’AIME. ÇA M’A CHOQUÉ.» Ignazio Cassis, conseiller national tessinois
Le politicien valaisan affirme ne pas garder les messages reçus et ne pas tout montrer à son épouse. «Je ne veux pas l’accabler.» Ce genre de courriels, il en reçoit plusieurs par mois. «Je constate que certaines femmes sont de vraies fans. Elles guettent toutes mes apparitions.»
Ce jeune père de famille avoue cependant que son mariage, médiatisé, a calmé les ardeurs. Prend-il le temps de répondre? «J’improvise en fonction des personnes. La plupart du temps, je ne les connais pas. Si je reçois une kyrielle de SMS, mails et photos d’une même femme, alors là je dis ça suffit! Je lui rappelle que je suis marié et que j’ai un enfant.»
Le politicien valaisan a connu deux fois des dames complètement envahissantes. «Une fois, l’une d’elles est arrivée à une manifestation publique après m’avoir envoyé des SMS et des e-mails. C’est le syndic de la commune qui l’a remise en place. Il lui a dit: “Maintenant, toi, tu f... le camp!”»
Waouh, j’aimerais toucher! Une exception parmi les hommes publics, Christophe Darbellay? Eh bien non! Même si la majorité des hommes politiques suisses ont un côté souris grise bien helvétique, ils attirent bel et bien la convoitise de certaines de leurs concitoyennes.
Les apparitions médiatiques ont d’ailleurs un fort impact sur le nombre et la nature des missives envoyées, comme le confirme Christian Lüscher, autre politicien au physique attrayant. «J’ai reçu quelques messages durant mon premier mandat en 2007.
Lorsque j’ai été choisi comme candidat au Conseil fédéral, cela a amplifié le phénomène, de Genève à tout le reste de la Confédération. J’ai reçu des félicitations politiques mais aussi toutes sortes de propositions et d’invitations concrètes. Les messages sont plus liés à l’aspect physique. J’ai aussi reçu quelques e-mails à caractère sexuel marqué. Certaines m’écrivaient: “Je vais te faire ci ou ça...”» Sa réponse? «Je leur demandais de ne plus m’envoyer de messages.»
Ce sont les passages à la télévision qui déclenchent en général les réactions. Mais même si les inconnues qui lui écrivent ont le courage de s’identifier, il ne répond pas forcément à toutes. L’avocat genevois dit ne pas garder les courriels. «Je n’ai pas d’“égothèque” pour éviter que mes enfants aient un jour à jeter tout ça à la poubelle.»
Deux photos ont déclenché plus de réactions: une sur laquelle le Genevois pose avec des bottes, un chapeau de cowboy et une moustache, et une autre où il apparaît en maillot de bain faisant du ski nautique. «Waouh, j’aimerais toucher», lui a écrit une femme.
Médecin et conseiller national tessinois, Ignazio Cassis, lui, ne s’est toujours pas remis de la déclaration d’amour qu’il a reçue, voici trois semaines. Il n’y a d’ailleurs pas répondu. «C’est la première fois de ma vie qu’un homme me dit qu’il m’aime. Ça m’a choqué.»
L’élu libéral radical ne connaît pas celui qui a osé lui faire part de ses sentiments. «Il m’a écrit qu’il a vu des photos de moi et qu’il aimerait me rencontrer.» De fait, le Tessinois est bel et bien habitué à recevoir des e-mails intéressés, mais ils sont habituellement écrits par des femmes.
«La moitié sont discrètes. Elles tournent autour du pot, il faut lire entre les lignes... L’autre moitié exprime les choses franchement, elles disent leur admiration pour ma personne, m’écrivent qu’elles trouvent telle ou telle photo de moi merveilleuse ou l’expression de mon visage “très belle”.» Il ajoute en rigolant: «Mais à côté de Christian Lüscher, ce n’est rien! Il faut dire qu’il soigne son habillement.»
Sujet tabou? Si certains politiciens, à l’instar de Christophe Darbellay ou Ignazio Cassis, parlent sans hésiter du sujet, d’autres – et surtout les Alémaniques – bloquent à la première question.
Comme le conseiller national lucernois Otto Ineichen, qui lance un mystérieux: «Oui, j’ai un fan’s club de femmes et c’est normal. Mais ce n’est pas un thème pour moi. J’aime travailler sérieusement.» Le président du PS Christian Levrat, qui explique ne pas répondre aux questions personnelles, se contente de confirmer qu’il en reçoit «comme tout le monde».
Le politicien valaisan Stéphane Rossini, lui, affirme que le message le plus chaud qu’il a reçu est: «J’ai vu votre photo, je l’ai trouvée sympa.» Il tente une explication: «J’ai peut-être une image trop sérieuse...» Et puis un peu vengeur: «Il faut dire que je ne drague pas tout ce qui bouge pour gagner deux suffrages, moi...»
Quant au Richard Gere de la politique, l’UDC bernois Adrian Amstutz, il jure ne recevoir que des lettres de «dames âgées», soit des admiratrices de 80 ans et plus, dont il estime l’âge grâce à l’écriture. Des femmes qui ne lui écrivent que parce qu’elles «se font du souci pour l’avenir du pays». Et d’énoncer, sagement, les raisons qui font qu’il n’est l’objet d’aucun intérêt féminin. «J’ai une femme qui est très belle, à laquelle je suis marié depuis 37 ans. J’ai trois enfants et cinq petits-enfants.»
Bon sang, mais c’est bien sûr, tout s’explique! Publicitaire, président de Saatchi et Saatchi, Pedro Simko a une explication plus convaincante. «Qu’est-ce que les hommes politiques peuvent faire de ce genre de lettres ou d’e-mails? Il n’est pas possible pour eux de les utiliser en politique, car ils ont une famille, des enfants.
Alors ils les cachent un peu, car ces messages sont plutôt embarrassants. Ils ne savent pas comment gérer cette situation. Cela dit, Roger Federer reçoit le même type de déclarations, mais multipliées par 10 000. Elles viennent avec le job, il faut vivre avec. Au fond d’eux, je suis sûr que les élus sont absolument ravis.»
Les femmes font peur. Et qu’en est-il des politiciennes? La conseillère aux Etats socialiste Géraldine Savary est catégorique: «Pour les femmes, la politique n’est pas un instrument de séduction.» Elle évoque Elisabeth Guigou. «Ce genre de femmes fait assez peur. On n’a pas envie de les approcher.
Qu’est-ce que l’on réveille chez les hommes? Certains voient dans la fonction politique quelque chose d’ennuyeux. Ce n’est pas très sex-appeal.» La jolie Vaudoise reçoit tout de même des e-mails de compliments, pas des déclarations romantiques, plutôt des «je vous trouve belle», «brutes et sans détails» qui sont complètement liés à ses apparitions médiatiques.
Ada Marra (PS/VD) abonde dans le sens de sa camarade de parti. «Le pouvoir fait peur. Je n’ai jamais reçu de messages du genre “I love you baby”. En revanche, j’ai reçu une lettre d’un monsieur qui voulait m’épouser. Mais, à lire ce qu’il me racontait sur sa vie, il avait l’air d’avoir des problèmes.»
Elle aussi reçoit des compliments sur son physique, du genre «vous êtes séduisante, vous êtes jolie». «A ce type d’e-mails, je réponds par des petits mots gentils et j’essaie d’amener la discussion sur les idées politiques.»
Célibataire, jeune et jolie, la conseillère nationale bernoise Christa Markwalder, elle, reçoit pas mal d’invitations «à boire des verres» de la part d’inconnus. Certains se sont faits plus insistants. «J’ai reçu jusqu’à vingt e-mails d’un homme qui se disait très “attractif” et voulait absolument m’inviter à dîner. Je n’ai jamais répondu.»
Elle évoque un «collaborateur de l’administration» qui lui écrit tous les jours pour lui souhaiter une belle journée et l’invite parfois à prendre un café. Si elle ne l’a jamais rencontré, elle le remercie parfois par retour de courriel. Est-il amoureux? «Il semble que oui...»
Arme de séduction. Chef du département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève, Panteleimon Giannakopoulos ne s’étonne pas que les politiciennes suscitent plus de crainte que de grandes déclarations. A ses yeux, pas n’importe quelle femme gravit les échelons.
«Pour qu’elle arrive à faire une carrière politique, une élue doit être très déterminée, car les contrariétés auxquelles elle doit faire face sont plus importantes pour elle que pour un homme. Et comme ce dernier se sent plus facilement en infériorité, il est moins habituel qu’il fasse part de son admiration à une politicienne, qu’une dame à un politicien.»
Cela changera-t-il un jour? «Oui, lorsque davantage de femmes auront des postes à responsabilités. Elles seront alors plus accessibles.»
Et que penser de celles qui écrivent leurs sentiments ou tentent d’entrer dans leur intimité? Il n’y voit rien de pathologique, mais plutôt l’expression de certains traits de personnalité. «Elles savent que leur démarche est vouée à l’échec ou ne va pas aboutir à une quelconque relation durable.
On pourrait comparer cette attirance à celle des moustiques pour une lampe qui brille dans la nuit. Ce genre de personnes, souvent au caractère dépendant, est attiré par la force apparente de l’autre. Une force qui leur paraît très protectrice. Elles ont peu de maturité affective, cette maturité qui fait que l’on est capable de relativiser les autres.»
Il faut dire que certains «autres» y mettent du leur pour briller de tous leurs feux. La séduction est pour eux une véritable arme politique déployée pour attirer les personnes de l’autre sexe. Christian Lüscher par exemple est dans l’acte de séduction. Il est beau, il le fait voir et s’en réjouit.
Adoration du pouvoir. Même canton, même parti et même physique de jeune premier, Pierre Maudet, lui, ne joue pas dans le même registre. Du coup, sa boîte mail ne connaît pas beaucoup de déclarations enflammées. «Chacun cultive le profil qu’il veut. Si on a envie de s’adresser à un pensionnat de jeunes filles, il n’y a pas besoin de faire de la politique. En tant que magistrat, je ne poserai jamais dénudé. Je ne vois pas ce que cela a à voir avec la fonction.»
Aurait-il tort? Sociologue à l’Université de Genève, Annik Dubied pense que le fait de dévoiler son corps peut apporter des voix. «Mais pour que la mayonnaise prenne, il faut les deux: le côté normal et quasi banal de la personne ajouté à l’aspect plus extraordinaire de cette même personnalité qui, en montrant son corps, prouve qu’il se porte aussi bien dehors que dedans.»
Aux yeux de cette spécialiste de la sociologie de la célébrité, les déclarations d’amour que reçoivent les hommes publics ne sont pas autre chose que l’écume d’une vague de fond qui montre qu’il y a adhésion à un individu à travers autre chose que ses idées.
«On est dans le charisme. Le phénomène n’est pas propre aux politiciens. D’ailleurs, on se demande parfois ce que certaines trouvent de séduisant chez l’une ou l’autre célébrité. Ce n’est en tout cas pas la perfection de leur corps qui provoque une telle adoration. Il y a quelque chose de l’ordre du pouvoir. Une personne qui se meut dans un monde inaccessible donne l’impression de contrôler ce que l’on n’arrive pas à maîtriser soi-même.»
"Certaines femmes sont de vraies fans. Elles guettent toutes mes apparitions. La plupart du temps, je ne les connais pas. Si je reçois une kyrielle de SMS, mails et photos d’une même personne, alors là je dis ça suffit! Je lui rappelle que je suis marié et que j’ai un enfant." Christophe Darbellay, président du PDC suisse
"Le message le plus chaud que j’aie reçu disait: “J’ai vu votre photo, je l’ai trouvée sympa.” J’ai peut-être une image trop sérieuse... Il faut dire que je ne drague pas tout ce qui bouge pour gagner deux suffrages, moi." Stéphane Rossini, conseiller national socialiste valaisan
"Lorsque j’ai été choisi comme candidat au Conseil fédéral, j’ai reçu des propositions concrètes, et quelques e-mails à caractère sexuel. Je demandais à leur auteur de ne plus m’envoyer de messages. Je ne garde rien. Je n’ai pas d’“égothèque” pour éviter que mes enfants aient un jour à jeter tout ça à la poubelle." Christian Lüscher, conseiller national libéral genevois
"Pour les femmes, la politique n’est pas un instrument de séduction. Les politiciennes peuvent faire assez peur. On n’a pas envie de les approcher. Certains hommes voient dans la fonction politique quelque chose d’ennuyeux. Ce n’est pas très sex-appeal." Géraldine Savary, conseillère aux Etats socialiste vaudoise
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