On a les stars que l’on mérite. En Suisse surtout. Exact reflet de notre pays, les beautiful people émergent en deux clans bien distincts – Alémaniques contre Romands. Le coeur des Helvètes bat en bicanal comme un documentaire sur Arte. Si vous croisiez Beni Thurnheer à Neuchâtel, Viktor Giacobbo à Lausanne ou Baschi à Sion, identifieriezvous l’idole en eux? A l’inverse, imaginez un concert d’Alain Morisod à Schaffhouse.
«LES PRÉSENTATEURS TV SONT AUSSI POPULAIRES QUE LES STARS QU’ILS MODÈRENT.» Nik Niethammer, rédacteur en chef Schweizer Illustrierte
La Suisse alémanique regorge de noms tout de strass et de paillettes, qui n’évoquent que le néant aux Romands. Et vice versa, sans oublier d’ajouter le compartiment italophone des stars tessinoises. La langue diverge, les goûts aussi.
«LA DIFFÉRENCE EN SUISSE ROMANDE, C’EST QUE LES CÉLÉBRITÉS ELLESMÊMES SONT PLUS CONTRASTÉES.» Werner De Schepper, ancien rédacteur en chef du Blick
Et le système télévisuel basé sur le régionalisme, en dépit des pompeuses appellations des deux chaînes – RTS (Radio Télévision Suisse) et SF (Schweizer Fernsehen), n’aide pas à combler le fossé. «Même au 1er Août, on n’ose pas faire une émission nationale trilingue, car les téléspectateurs zappent aussitôt qu’ils entendent l’autre langue», déplore Peter Rothenbühler, directeur éditorial adjoint chez Edipresse et ex-rédacteur en chef de la Schweizer Illustrierte.
C’est donc en vase clos que naissent les étoiles, dans un environnement médiatique toujours plus avide de figures aux histoires croustillantes. «Il y a une quinzaine d’années, nous étions les seuls à faire du people, se souvient Nik Niethammer, rédacteur en chef de la Schweizer Illustrierte.
Aujourd’hui, même la sérieuse presse du dimanche tient des chroniques people, auxquelles s’ajoute l’émission Glanz & Gloria sur la SF, dont c’est le principe.»
Des stars lisses. Des règles tout helvétiques se sont alors instaurées dans ce petit univers. Pas de paparazzis, pas de photos salaces, pas même d’articles écrits sans le consentement de la personne, en ce qui concerne la Schweizer Illustrierte. «Les lecteurs n’apprécient pas l’intrusion, remarque Peter Rothenbühler. Ils tiennent à la politesse et au respect de la vie privée qui font la spécificité de la Suisse.»
Ainsi, célébrités et médias alémaniques vivent une véritable idylle. «Nous soignons nos stars, explique Nik Niethammer. Nous leur envoyons des fleurs à la naissance d’un enfant, à leur anniversaire ou à la mort d’un proche. Nous sommes avec eux dans les bons comme dans les mauvais moments. Ensuite, ils viennent d’eux-mêmes nous raconter tel épisode de leur vie privée.»
Mais lorsque l’un d’eux se montre infidèle, la punition est terrible. «Nous avions convenu d’une exclusivité pour le mariage d’une ex-Miss Suisse, raconte encore le chef de la Schweizer Illustrierte. Au dernier moment, elle l’a donnée à un autre journal. Amers, nous n’avons plus écrit une seule ligne sur elle durant un an. Le silence tue.»
Rarement rompu, cet accord de non-agression mutuelle semble être une particularité alémanique. Werner De Schepper, qui a aussi dirigé la Schweizer Illustrierte et le Blick, trouve par exemple L’illustré bien plus offensif. «La différence en Suisse romande, c’est que les célébrités elles-mêmes sont plus contrastées: un Jean-Marc Richard est plus anguleux que ses homologues alémaniques, très lisses. C’est encore plus frappant lorsqu’on compare avec l’étranger. Prenez Eric Cantona: c’est une star qui polarise, alors que nos célébrités fédèrent.»
Le schwyzerdütsch indispensable. Autre spécificité alémanique, l’imperméabilité aux personnalités étrangères. Bien sûr, les téléspectateurs et lecteurs se passionnent pour des célébrités allemandes – comme les Romands pour les françaises – mais le milieu du showbiz ne permet pas aux externes, Allemands par exemple, de faire carrière.
«Il est impossible d’émerger comme personnalité si on ne parle pas le suisse allemand», reconnaît Nik Niethammer. Car, hormis le téléjournal, les émissions de la Schweizer Fernsehen se déroulent en dialecte. Cela est plus vrai encore pour les chaînes régionales, de type Tele Züri, où même le TJ a évacué le bon allemand.
D’ailleurs, certaines personnalités ont bâti leur notoriété sur la spécificité linguistique. Comme Mani Matter – le Georges Brassens bernois – à la fin des années 60, des chanteurs de toutes générations entonnent fièrement le schwyzerdütsch: Kuno Lauener, de Züri West, le chanteur pop Baschi, le rappeur Bligg. Qu’il soit militant ou pas, ce choix linguistique coupe d’office toute ambition envers la Suisse romande.
Stars du petit écran. Mais la prédominance du dialecte à la télévision concerne d’abord les animateurs eux-mêmes. Et en Suisse alémanique, on ne badine pas avec les présentateurs, ni même avec les miss ou mister météo, coqueluches des téléspectateurs. Et s’ils semblent surreprésentés dans notre sélection, ce n’est nullement dû au hasard.
Les personnages de télévision dominent. «Il y a très peu de vraies célébrités en Suisse. Dès lors, les présentateurs qui les mettent en valeur à la télévision deviennent aussi populaires qu’eux!», analyse Nik Niethammer. Les homologues de Darius Rochebin, de Manuela Maury ou de Lolita Morena colonisent la presse people à échelle bien plus grande qu’en Suisse romande et s’affichent en prime sous toutes les coutures sur leurs sites internet personnels.
Globalement étanche, la frontière linguistique recèle pourtant quelques fissures, desquelles émergent des figures nationales. La famille Knie en est l’illustration, vue comme la dynastie par excellence par les spécialistes people. Sa clé? «Elle tourne dans tout le pays», note Peter Rothenbühler. Au même titre, le sport apporte son lot de héros, footballeurs et skieurs en tête, ainsi que les grandes gloires comme Roger Federer.
L’amour peut aussi casser les catégories pour réunir les Suisses. Le rappeur vaudois d’adoption Stress et l’ex-Miss Suisse Melanie Winiger, zurichoise, passionnent du nord au sud des Alpes. «Ensemble, ils incarnent la nation», s’émerveille Werner De Schepper.

Sven Epiney
Le présentateur TV aurait les cartes en main pour une carrière nationale. Haut-Valaisan qui a suivi l’école enfantine à Sion, Sven Epiney compte le français et l’italien – certes avec l’accent – à son arc d’animateur vedette. Il a d’ailleurs prêté son talent aux soirées trilingues de type Miss Suisse et à l’émission de la TSR 100% 2000 où il était «le Suisse allemand de l’équipe», se souvient-il amusé. Pétillant et logorrhéique, Sven Epiney a littéralement colonisé le petit écran. Des shows musicaux — l’animateur a eu son groupe, PurePleasure – aux émissions culinaires (Al dente), il touche à tout, y compris aux ondes radio de la DRS. Preuve qu’il est devenu aussi populaire que les stars qu’il met en scène, il a décroché d’innombrables prix, tels que le Glanz & Gloria Award 2007 ou le Tele-Preises 2006. A bientôt 40 ans, celui qui a pris le goût de la radio à 12 ans déjà a gardé une fraîcheur intacte.

Mona Vetsch
Elle a joué les fofolles à l’antenne de DRS3, l’équivalent de Couleur 3. A la télévision, elle a exhibé ses cheveux roses ou son T-shirt «Motherfucker» jusqu’au scandale. Mona Vetsch, c’était la version provoc des présentateurs. Mais son air mutin s’est assagi. La Thurgovienne a soufflé ses 35 bougies et fait les gros titres l’an dernier en renouant avec la banalité: son mariage, son premier enfant.
Voix des matinales sur DRS3, Mona Vetsch dirige encore le débat du soir Focus et présente plusieurs émissions à la télévision. Bien que très populaire avec son sourire ravageur et ses yeux lagon, Mona Vetsch est régulièrement accusée de manquer d’esprit critique dans ses émissions.

Beni Thurnheer
Durant vingt ans, Bernard – dit Beni – Thurnheer fut la voix du foot. Commentateur sportif à la radio et rapidement à la télévision, l’homme au débit accéléré a régné des années 70 à 90. Jusqu’à ce qu’il crée, en 1992, l’émission qui en fera une star incontestée du petit écran. Benissimo, grand-messe du samedi à son nom, a marqué le tournant de sa carrière vers le monde du divertissement. Le programme consiste en un jeu de loterie basique – boules de couleur à choix – et sur le dilemme entre gain direct (voiture, voyage) et tentative de décrocher le million de francs. Au jeu d’argent, l’émission ajoute des intermèdes glamour avec des chanteurs internationaux, des comédiens du cru et des danseurs anonymes. Mais le show repose sur Beni Thurnheer, devenu maintenant la voix des bonnes nouvelles, puisqu’il téléphone aux heureux participants du jeu, tirés au sort. Chaque samedi soir, le sexagénaire rassemble ainsi un million de téléspectateurs.

Rainer Maria Salzgeber
Avec l’émission Sport Aktuell, Rainer Maria Salzgeber est devenu l’incarnation des sports d’hiver: ski, hockey. Foot aussi. Haut-Valaisan d’origine, le présentateur vit son dialecte à la fois comme un atout et un inconvénient. Le Walliserditsch jouit d’un excellent capital sympathie, à Zurich surtout. Mais une partie des téléspectateurs perd le fil et le lui reproche, comme l’a montré un sondage du tabloïd GlücksPost. Quoi qu’il en soit, l’Euro 2008 a donné une fantastique tribune à celui qu’on surnomme Salzi, décrit comme «le sel de la télé»: il en est sorti avec le prix national de la Schweizer Fernsehen et celui de journaliste sportif de l’année.

Michelle Hunziker
La plantureuse blonde constitue la meilleure exportation helvétique en termes de show-business. C’est en Italie que l’Alémanique a entamé une carrière de mannequin, où elle avait déménagé avec sa mère à l’âge de 16 ans. Les campagnes de lingerie et les débuts comme animatrice TV ont permis à Michelle Hunziker de rencontrer Eros Ramazzoti, avec lequel elle formera un couple glamour. La «Più bella cosa» du chanteur, c’est elle. Dès la fin des années 90, l’animatrice mène de front sa carrière en Italie, en Suisse et en Allemagne, où elle prête sa plastique de rêve aux émissions grand public. Elle s’essaie à la chanson, sans grand succès, et se sépare d’Eros en 2002, après avoir eu une fille. Si c’est la télévision italienne que privilégie Michelle Hunziker, elle coanime depuis l’an dernier l’émission phare en Allemagne, Wetten dass...?, où elle a vécu en direct le grave accident d’un concurrent il y a 15 jours. Dans notre pays, peu présente, elle reste la fierté du milieu médiatique.

Karina Berger
On pourrait l’appeler Geneviève de Fontenay. Les manières vieille France en moins, Karina Berger chaperonne l’événement Miss Suisse, après avoir été elle-même sacrée reine de beauté en 1988. Aujourd’hui mère de deux enfants, elle incarne le concours: conseils en habillement aux élues par-ci, condamnation publique de photos de nu par-là.
Karina Berger appartient à cette génération d’ex-miss, comme Lolita Morena (1982), qui n’a jamais quitté le monde des strass. A l’époque, lors de la compétition de Miss Monde 1988, la Zurichoise s’est d’ailleurs mesurée à une certaine Kirsty Roper, devenue depuis lors Bertarelli. Un réseau pas inutile dans son actuelle activité d’organisatrice d’événements mondains.

GÖLÄ
Parmi les stars proprettes, Gölä joue les chanteurs prolos. Son rock lourd teinté de country et déversé en Berndütsch séduit dès le début, en 1998. Ses 280 000 albums vendus augurent un retour au dialecte, que d’autres artistes suivront. Mais Marco Pfeuti de son vrai nom tente de modifier la recette en 2002. Il lance à son public horrifié: «Plus jamais en dialecte». Le rocker passe à l’anglais et le paie par des ventes en chute libre. Vaincu en 2008, il revient au suisse allemand. Un an plus tard, il semble entrer dans le star-system en acceptant de participer au jury de MusicStar, sur la SF. Il quittera le plateau après l’éviction de sa favorite. Indomptable. Comme lorsqu’il revendique son admiration de Christoph Blocher et le retour aux bonnes vieilles valeurs helvétiques, mais refuse les appels du pied de l’UDC.

Kuno Lauener - Züri West
Après plus de vingt ans de scène, Züri West a traversé la Sarine. Mais de nom seulement, qui sonne vaguement familier. Pourtant, rares sont les Romands qui se doutent que le groupe de rock doux, proche de la chanson, est en fait bernois. Une jolie autodérision sur le rapport entre capitale politique et capitale réelle, Berne n’étant que la banlieue ouest de Zurich. Immédiatement, le clin d’oeil plonge dans l’univers malin et poétique des chansons en Berndütsch de Züri West.
A 50 ans, Kuno Lauener ne joue pas les sexsymbols. Si ses albums continuent de sortir, le chanteur reste discret sur sa vie privée. Loin du bling-bling de la scène zurichoise, Kuno Lauener s’apparente à ces artistes intellos plutôt discrets, jusqu’à reconnaître avoir cessé de fumer et goûter à la bière sans alcool.

Bligg
Dans une Suisse avide de retour à ses origines, la recette fait merveille. Du rap, un arrière-fond de Volksmusik parsemé de yodel, du flow en Züridütsch, Bligg a rassemblé les ingrédients d’un syncrétisme identitaire dont les Alémaniques raffolent. Sur son dernier album (triple platine), le rappeur s’affiche avec une barbe d’armailli. Le petit-fils d’immigré italien use des symboles, jusqu’à l’abus. Marco Bliggensdorfer de son vrai nom a ajouté la lutte à ses passions affichées. Son single Legändä & Heldä (Légende et héros) a d’ailleurs retenti comme hymne de la Fête fédérale de Frauenfeld. Mais on ne tire pas sans danger sur les cordes identitaires: juste après le vote sur l’expulsion des délinquants étrangers, Bligg s’est trouvé en une de la Weltwoche, aux côtés de Christoph Blocher et de l’affiche des moutons noirs. Le second degré joue des tours.

Baschi
D’une défaite à MusicStar en 2004, l’émission de téléréalité musicale de la SF, Baschi a fait une victoire. Le Bâlois d’aujourd’hui 24 ans est le seul candidat à mener sa carrière musicale tambour battant. Sorti de MusicStar avec un contrat chez Universal, Sebastian Bürgin lance actuellement son quatrième album déjà. Sa pop branchée à la manière anglo-saxonne, il l’écrit lui-même et la chante en dialecte. Ajoutez à cela ses airs à la James Dean et comprenez le succès phénoménal auprès des adolescentes: ses singles (Bring en hei par exemple) squattent les charts et son dernier album s’est arraché à 25 000 exemplaires, en dix jours seulement. Reste encore à voir si Baschi saura prendre le virage de la chanson pour adultes.

Renzo Blumenthal
Le concours Mister Suisse en a fait un sexsymbol. En retour, il a fait de Mister Suisse un événement qui n’a plus à rougir de la comparaison avec Miss Suisse. Elu en 2005, Renzo Blumenthal est le premier à avoir su exploiter sa position, en multipliant les contrats durant son règne et en lançant une carrière de mannequin qui ne faiblit pas depuis.
Le Grison sait faire vibrer la corde folklorique. De langue romanche, il continue à vivre dans son petit village de Vella et a lancé une exploitation agricole. Mais bio, s’il vous plaît. Il produit ses propres saucisses et sa bière sous le label Renzo Blumenthal. Médiatiquement encore très présent, l’ex-canon de beauté doit subir les quolibets ces dernières années: ses voisins veulent l’obliger à fermer sa porcherie qui infecte le village. Pas très glamour.

Kilian Wenger
Il est le nouveau roi de la Suisse (alémanique). Kilian Wenger a été sacré homme le plus fort du pays – Schwingerkönig – à la Fête fédérale de la lutte, à Frauenfeld en août. Le sport folklorique effectue son grand retour dans le coeur des Helvètes, avec près de 50 000 spectateurs. Kilian Wenger s’érige donc en symbole d’une nation qui chérit de nouveau ses traditions. Déjà populaire, le lutteur détient le potentiel de se muer en véritable célébrité. La presse people tourne autour de ce boucher et charpentier en devenir de 19 ans, bien qu’il offre peu d’aspérités à raconter. Or, son image de solide innocent plaît: il vient d’être nommé 2e sportif de l’année (Credit Suisse Sports Awards), derrière Simon Ammann. Mais si l’on ne comptait que les votes du public, le Schwingerkönig aurait raflé sa couronne au skieur.

Viktor Giacobbo
La satire a aussi ses icônes. Même quand celles-ci n’offrent pas leur vie privée en pâture médiatique. Viktor Giacobbo est de cette trempe: un homme qui mouline l’actualité de la semaine chaque dimanche soir, mais à propos duquel les histoires personnelles ne filtrent pas. Seule certitude: son visage lisse cache une langue tranchante.
Avec son complice Mike Müller, il hache menu les soubresauts politiques et autres épisodes de la vie alémanique dans l’émission Giacobbo Müller, qui crève l’écran depuis 2008. Viktor Giacobbo est un observateur qui ne se refuse aucun canal pour atteindre son public, grâce à une satire accessible et intelligente. Outre les émissions de télévision et de radio, il a tenu des chroniques dans la presse et joue ses spectacles au théâtre. Il fait partie de l’équipe d’artistes qui a relancé le Casinotheater de Winterthur, en faisant un haut lieu de la comédie sans financement public. Comme Emil autrefois, Viktor Giacobbo a suivi le cirque Knie en tournée 2006. Cela ne lui a pourtant pas apporté la célébrité nationale.
Tags: Glanz und Gloria, Röstigraben, poeple alémaniques,
|