L'Hebdo;
2003-08-14 C'est Bach qu'on ressuscite Locarno Ecrasé de chaleur, le festival baigne dans la musique. Jazz, Ennio Morricone et Jean-Sébastien, plus vivant que jamais grâce à l'imaginaire débridé de Dominique de Rivaz.
Locarno Ecrasé de chaleur, le festival baigne dans la musique. Jazz, Ennio Morricone et Jean-Sébastien, plus vivant que jamais grâce à l'imaginaire débridé de Dominique de Rivaz.
Il est plutôt chétif, il a l'air soucieux. Mais depuis son séjour dans l'Ouest sauvage, tous les coyotes frissonnent lorsqu'ils entendent une plainte d'harmonica. Ennio Morricone est un géant. Sans sa musique pleine de sifflements et de hululements, les westerns de Sergio Leone n'auraient pas cassé la baraque comme ils l'ont fait. On lui attribue 476 musiques de films - «Moins, moins», minimise-t-il. Peu importent les chiffres: son apport au cinéma est prodigieux.
Enthousiaste, volubile, passionné, le compositeur italien répond aux questions du public. Assis au piano, il décortique au sein d'une mélodie sentimentale les intervalles «utiles pour construire à l'intérieur du film un dialogue entre deux personnes distantes qui se rapprochent». Il prononce une allocution érudite et vigoureuse dans laquelle il établit une distinction entre musique appliquée et musique absolue. Les critiques ont longtemps déconsidéré la musique de film parce que, fonctionnelle, elle ne procède pas de l'art pur. Ennio Morricone rappelle que nombre de musiques, le chant grégorien par exemple, ont commencé comme arts appliqués - ce qui ne les empêche pas d'être extraordinaires - et que Purcell a composé pour Shakespeare. «Quand Bach compose, il ne dispose que d'une minuscule liberté extérieure, mais sa liberté intérieure est gigantesque. Ses cantates ne peuvent être définies comme de la musique absolue...»
Pour une poignée de thalers Par un de ces hasards que précipitent les festivals, Bach est à l'honneur sur la Piazza Grande. A l'écran, le cantor de Leipzig s'affranchit du roi de Prusse: «Toute ma vie, j'ai écrit de la musique sur ordre des autres. C'est fini. Je ne veux plus être pressé comme un citron.»
Un fait divers, avéré par les gazettes de l'époque, est à l'origine de Mein Name ist Bach: en mai 1747, Jean-Sébastien Bach rencontre Frédéric II à Potsdam. Le jeune roi soumet au compositeur vieillissant un thème musical sur lequel il lui demande d'improviser une fugue à trois ou six voix. Ce sera L'Offrande musicale, un suprême de rhétorique musicale qui claque comme un camouflet. Le roi n'accusera jamais réception de cette Offrande qu'il a déterminée et qui le dépasse.
Les bibliothèques de livres consacrés au roi de Prusse, les films innombrables dont beaucoup étaient liés à la propagande nazie, passent cet épisode sous silence. Trop grand, trop intimidant, Bach n'a inspiré que deux films. Dans Chronique d'Anna Magdalena Bach, de Straub-Huillet, la rencontre au sommet se résume à un noir à l'écran. Dominique de Rivaz avait donc toute latitude pour combler ce trou, pour imaginer ce qui s'était passé durant cette semaine à Potsdam. Elle ne s'en est pas privée.
Une semaine bien remplie Fatiguée des films historiques empesés d'académisme, la réalisatrice a opté pour la légèreté et pris toutes les libertés. Bach déguste une pastèque, fait un tour à dos de chameau avec le roi, improvise un concert de free ethno révolutionnaire. L'anachronisme est revendiqué (une oeuvre de Warhol traverse l'écran), l'invraisemblance assumée (un fils Bach se tape la princesse)...
Des thèmes graves tempèrent la fantaisie. La confrontation de Bach et de Friedrich est celle, éternelle, du pouvoir politique et de la puissance créatrice. Le roi, qui a eu à subir les violences et les humiliations d'un père fou, découvre auprès du musicien une figure paternelle idéale.
Pour mener à terme ce premier long métrage dont elle rêvait depuis six ans, Dominique de Rivaz a déplacé des montagnes. Recalée par les commissions fédérales d'experts, elle a dû son salut à une intervention personnelle de Ruth Dreifuss. Parce qu'elle croyait au talent de la cinéaste, dont elle avait apprécié Le Jour du Bain, la ministre de la Culture lui a alloué 500 000 francs. Ce geste princier a mis le feu au petit monde du cinéma toujours prompt à la jalousie, à la médisance et à la querelle.
A Locarno, le producteur lausannois de Mein Name ist Bach a salué le «geste difficile» de la conseillère fédérale qui a permis de «faire un film en plus, pas un film en moins». La polémique s'est conclue en beauté sur la Piazza Grande, devant un public conquis, sous les étoiles. |
Antoine Duplan
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