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Mis en ligne le 10.02.2000 à 00:00 |
L'Hebdo; 2000-02-10 suisse C'est chaud, Bienne la nuitProstitution Bienne et le Tessin: deux plaques tournantes de l'industrie du sexe en Suisse. Esclavage, traite des femmes et pratiques de plus en plus hard à la clé. Il était une fois une petite ville de 49 000 habitants, très fière de ses montres, de son bilinguisme et de sa capacité très au-dessus de la moyenne suisse à intégrer les ressortissants de 127 nationalités. Une ville heureuse donc... jusqu'au jour où son maire découvrit la prostitution et le monde interlope qui l'entoure. «Vous me faites rougir... Je ne savais pas... D'ailleurs nous n'en avons jamais parlé à l'exécutif communal...» Ce politicien qui joue les vierges effarouchées s'appelle Hans Stöckli, pourtant maire de Bienne depuis dix ans. Or, la prostitution a pris, dans sa ville, une ampleur alarmante: près de 500 filles travaillent à Bienne, dont plus de 60% illégalement. Des chiffres aussi élevés qu'à Berne, la capitale helvétique. Ville-pont sise au carrefour des langues, petite mais assez grande pour garantir l'anonymat, Bienne attire une clientèle venue d'au moins 50 kilomètres à la ronde. Et qui génère des recettes estimées à près de 75 millions de francs, soit un quart du budget municipal. Ce qui fait dire au commissaire de police Heinz Grossen: «Nous avons complètement perdu le contrôle de la situation.» Aujourd'hui cependant, l'heure du réveil a sonné. Car dans certains cas, de plus en plus nombreux, la prostitution vire à la traite des femmes pure et simple. Ainsi, en automne dernier, la police cantonale découvrait à la rue du Marché deux prostituées littéralement condamnées à l'esclavage. Une prison pour logementArrivées en Suisse par le truchement d'une organisation mafieuse, ces deux Hongroises victimes du mirage de l'argent facile ont travaillé au moins six mois dans un logement qui n'était rien d'autre qu'une prison. Salaire effectif: zéro franc. Promenades autorisées: une heure par jour (de 8 à 9 h du matin), le temps de faire quelques emplettes, pour lesquelles elles recevaient 50 francs par jour. Semaine de travail: 7 jours sur 7. Impossible d'échapper à cet enfer en plein centre-ville, à 150 mètres du poste de police. Dans leur logement, les deux filles étaient placées sous la constante surveillance d'une caméra vidéo, servant davantage à sanctionner leurs écarts qu'à les protéger du client violent. Les deux Hongroises ont été expulsées manu militari et le proxénète dénoncé à la justice. Dans la discrétion la plus totale. Ce traitement, c'est le lot plus ou moins commun d'environ 300 prostituées illégales à Bienne. Un monde impénétrable sur lequel règne une loi du silence presque absolue. A la police cantonale, les deux inspecteurs responsables du dossier «prostitution» n'y consacrent que 15% de leur temps. De plus, sans mandat de perquisition d'un juge, ils ne peuvent forcer la porte des 80 «salons de massage» biennois, la plupart équipés de caméras à l'entrée. Chaque année, ils dénoncent entre 10 et 30 cas d'illégalité. C'est très peu, compte tenu du fort taux de rotation des filles. Si rien ne bouge, c'est parce que finalement tout le monde s'accommode fort bien de la situation. A commencer par le Biennois moyen, tout heureux que la vie nocturne s'anime enfin dans une ville sinistrée économiquement et marquée par une longue tradition de pruderie protestante. Car dans ces salons, une bonne dizaine de bars ont éclos. L'ambiance est chaleureuse et intimiste, les boissons pas trop chères, les filles ravissantes et exotiques, le souteneur attentif, mais discret. «C'est très sympa d'aller y boire un dernier verre entre potes», confie un entraîneur de football. Sympa, sauf que presque tout est clandestin: le bar et une bonne partie des filles. Autant dire que du côté des «légales» qui paient leurs impôts, c'est la rogne. On a beau se prostituer, on se doit de respecter quelques règles de conduite: une bonne hygiène, la passe à 100 francs au moins, l'usage du préservatif. Or, tout fout le camp. Xena, l'une des doyennes de la scène avec ses 47 ans, laisse éclater sa colère: «C'est un scandale. Certaines prostituées illégales font des passes à 50, voire 30 francs, de plus sans capote.» Toutes les sources concordent sur ce point: les prix baissent, signe que la concurrence est devenue plus rude. Baromètre de la scène, le journal gratuit «Biel-Bienne» a vu son volume de petites annonces érotiques augmenter de 5% en 1999. Une femme pourtant échappe à cette tendance à la dépression économique. Samantha, 35 ans, le charme de Julia Roberts dans «Pretty Woman», la vulgarité du personnage en moins. Un joli minois outrageusement maquillé, mais chez elle c'est la poitrine fellinienne qui fait toute la différence. «Jamais un client qui ne soit pas revenu, se félicite-t-elle. Les gains s'en ressentent. Une prostituée se fait entre 5000 et 20 000 francs par mois.»Jardinière d'enfants de formation devenue ouvrière dans la dèche, elle a presque remboursé les 30 000 francs de dettes qui l'ont poussée au tapin. D'autant plus vite qu'il n'y a plus de maquerelle au-dessus d'elle pour lui réclamer une commission sur les passes. Samantha ne regrette rien, même si elle s'est brouillée avec sa famille. Finie la course au fric pour élever ses deux enfants, finies ces romances sentimentales qui s'achèvent en trois mois. Qu'elle joue l'esclave ou Domina, Samantha maîtrise à nouveau sa vie. Mais elle est une exception. Ah l'argent vite gagné... Le maire Hans Stöckli y a aussi succombé lorsqu'il s'est démené comme un lion pour ouvrir un casino à Bienne. En 1998, c'est chose faite, avec à la clef un superbe jackpot. Neuf des 20 millions de chiffre d'affaires tombent dans la caisse municipale. Le hic, c'est qu'entre le casino et la prostitution se tissent des liens obscurs. Parmi les meilleures clientes de la maison de jeu, une bonne douzaine de prostituées thaïlandaises, dont la moitié au moins jouent leurs recettes acquises «illégalement». Ce n'est pas du blanchissage d'argent. Mais c'est bel et bien de l'argent trouble qu'encaisse la Ville. «Je n'en sais rien, mais je ne peux exclure que ces pratiques aient lieu», regrette Daniel Suter, directeur de CTS, l'entreprise concessionnaire du casino. Le prude Hans Stöckli devra bien finir par ouvrir les yeux. D'autant que la perspective de l'Expo.02 pourrait encore amplifier le phénomène de la prostitution clandestine dans sa ville. Michel GuillaumeDeux maisons transformées en hôtels de passe. Xena La doyenne de la scène biennoise est en colère: «C'est un scandale. Certaines prostituées illégales font des passes à 50 voire 30 francs.» L'honneur perdu de la barmaidMenaces de mort, violences physiques et verbales: Georgette* a déjà tout enduré. Elle a fini par s'acheter un pistolet, mais depuis dix ans, cette femme énergique trône dans son bar tout ce qu'il y a de plus honorable, au rez-de-chaussée d'un immeuble où, au-dessus d'elle, les étages ont été entièrement occupés par des prostituées. Et elle brise la loi du silence - anonymement - lorsqu'on l'interpelle sur ce sujet: «Non, mon bar n'est pas un boui-boui où des putes racolent le client.» Dans une ville qui compte 3% de logements vides - c'est deux fois trop - cet immeuble-là a particulièrement mal vieilli: quatre étages sans ascenseur, une porte d'entrée trouée, des boîtes aux lettres à l'abandon. Il se négociait à 2,8 millions au plus fort de la surchauffe immobilière, mais son prix a chuté à environ 600 000 francs lors de sa dernière vente au printemps 1999. Une proie idéale pour des propriétaires sans scrupules qui l'ont peu à peu transformé en maison de passe au fil des années 90. Parmi eux, la Banque cantonale de Lucerne, qui ne s'en est débarrassée que tout récemment. C'est dans ce contexte que Georgette lutte pour l'honneur perdu de son établissement. «En quelques années, j'ai perdu 60% de ma clientèle à cause de la prostitution», se plaint-elle amèrement. Lorsqu'elle constate les dégâts, la gérante du bar réclame une baisse du loyer de 4200 à 2500 francs par mois. Le propriétaire d'alors, la banque lucernoise, la lui refuse avec mille arguments à la clef. Mais il renonce à la mettre aux poursuites lorsque la gérante le met devant le fait accompli et ne verse plus que les 2500 francs par mois! Ce qui met le prix de la mauvaise conscience d'une banque cantonale à 22 000 francs par an. Il faut donc croire que les profits sont nettement plus élevés. Il le sont. L'actuel propriétaire, un Lucernois, encaisse environ 120 000 francs de loyers par an dans cet immeuble, ce qui lui laisse un bénéfice de près de 70 000 francs, selon l'estimation d'un professionnel de la branche. Vrai ou faux? L'intéressé ne veut pas parler chiffres: «Cela ne vous regarde pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui ai installé ces salons de massage, mais les propriétaires précédents.» M. G. * Prénom fictif Lugano, peccata mundi600 à 1000 prostituées, 200 salons, bars, night-clubs, saunas et studios: au Tessin l'industrie du sexe échappe à tout contrôle. Loreto, Pazzallo. Des noms qui respirent le soleil. Surtout quand on vient du froid. «Je suis arrivée de Riga en mai 98, explique Helena. Le lac, les palmiers... je me suis crue au paradis!» Dix-huit mois plus tard, l'éden tessinois s'est mué en cauchemar. Clandestinité prolongée, va-et-vient incessants en Suisse et à l'étranger, imbrication dans des réseaux de traite des femmes: pour Helena comme pour la plupart des prostituées d'Europe de l'Est qui ont envahi le marché du sexe outre-Gothard, le quotidien se vit mal. Avec des gradations dans l'insoutenable. Plongée en trois paliers dans les nuits glauques de Lugano. Avec son enseigne lumineuse rose, sa terrasse proprette, son petit parking entouré d'arbres, la Tortuga semble, depuis l'extérieur, un bar comme les autres. A quelques centaines de mètres de la gare de Lugano, c'est pourtant le premier lieu chaud du quartier de Loreto. Indice: les voitures parquées portent presque toutes des plaques italiennes. «Les Italiens constituent environ 60% de la clientèle», précise Guido Santini, directeur de la division de l'intérieur au Département cantonal des institutions. Il ne s'agit pas de «Vacomi», de frontaliers (VArese, COmo, MIlano); la plupart viennent de Brescia, de Modène, de Bergame. Et même de Venise. Naguère zone résidentielle huppée, Loreto est aujourd'hui un grand lupanar. Au grand dam des riverains, exaspérés par le bal incessant des voitures et qui se sont regroupés en association de quartier. Ce soir-là, la police municipale luganaise procède d'ailleurs à un contrôle des véhicules qui empruntent la via Maraini, artère qui relie le centre de Lugano et Paradiso, au bord du lac. Simple quittance à la pétition déposée récemment par les habitants: passé 23 heures, plus aucune trace policière dans les rues. Coïncidence: c'est précisément à cette heure-là que tout s'anime. «La Tortuga? On y vient souvent, le week-end, avant minuit, raconte Gianni. Entre copains, on boit un verre, on chahute avec les "ragazze"... après, on va en disco.» Les «ragazze»? Elles sont une bonne quarantaine à entrer et sortir. Jeunes. Entre 18 et 25 ans. Superbes. Blondes, souvent: elles viennent de Lettonie, de Bulgarie, de Russie. Et de Hongrie, comme Tanya. «Ici, personne ne t'embête. Si tu veux simplement boire un verre, discuter, pas de problème. Si tu veux plus, ça se passe en haut.» En haut? Quatre étages de studios. Auxquels on accède par un escalier, depuis le bar. Tarif: 200 francs la demi-heure. Le tout dans une ambiance presque branchée. Et sûre: pour veiller au bon fonctionnement de la maisonnée, deux Securitas veillent. Le tranquille hôtel GabbianoA cent mètres de la Tortuga, le Gabbiano. Un hôtel de 80 chambres transformé en claque et dont l'usage fait presque la fierté de son légitime propriétaire, le conseiller national Giuliano Bignasca. Loué 30 000 francs par mois, l'hôtel «n'a jamais causé de désagrément particulier», soulignait récemment, dans un éditorial incendiaire du «Mattino della Domenica», le président à vie de la Lega dei Ticinesi. Qui, dans la foulée, dénonçait en revanche les risques liés à la prostitution dans les night-clubs, où rien n'est contrôlé, ni surveillé. Le Gabbiano? Ni plus triste, ni moins glauque que n'importe quel hôtel de passe. Un bar minuscule, enfumé, aux murs gris-vert, où le client ne passe que quelques minutes, le temps de faire son choix. Ici, la moyenne d'âge du client est plus élevée. Celle des putes aussi. «Avec mes 32 ans, je suis loin d'être la plus âgée», confie Sonia. Vidée la coupe de champ' et pour 200 francs la demi-heure - «Aux habitués fauchés, je fais parfois un prix», elle emmène le micheton au 4e, avec l'ascenseur actionné par clé. La routine. Presque la vieille école. «Jamais sans préservatif, jamais en dessous de 100 francs... Si tu veux du supermarché, va à Pazzallo.» Les macs à l'entréePazzallo? C'est en banlieue. Au milieu de rien - quelques stations-service, des garages, des entrepôts, une discothèque, Le Titanic. La police y opère régulièrement des rafles antidrogue. En face, l'Iceberg. Ne vous fiez pas à l'enseigne «Piano-bar» et à l'intimité que laisse supposer cette appellation. Les macs font le guet à l'entrée, la main dans la veste de cuir; la semaine passée, un cameraman de TeleTicino s'est fait tabasser pour s'être montré trop curieux. A l'intérieur, le choc. Musique techno assourdissante, l'obscurité trouée par les lumières stroboscopiques. Et une mini-piste de danse où, aux trois quarts dévêtue, se trémousse une jeune Dominicaine. Partout, des filles en toute petite tenue. Ici, l'ambiance est opaque. Ici, on travaille visiblement à la chaîne et sous surveillance rapprochée. Ici, on accepte tout et on casse les prix. Cent francs, voire 80 francs le quart d'heure; 30 francs le «pumpino express». Un clin d'oeil et direction la sortie. Car tout se passe dans les deux immeubles de six étages contigus. Loués à l'année. Aucun résidant tessinois n'y habite. Dans un coin du bar, Helena est arrivée au bout de sa partie de Shanghaï. Un jeu vidéo où il faut regrouper des symboles par paires. Raté: l'écran affiche «Nessun'altra possibilità»... Elle glisse une pièce dans l'appareil. «Si continua giocare?» Mécaniquement, elle appuie sur la touche «Si». La partie recommence. Tôt ou tard, la machine finira par afficher «Aucune autre possibilité». Elle s'en fiche . «C'est le seul moyen pour qu'on me laisse tranquille un moment.» Près de deux minutes plus tard, un coup de coude, discret mais implacable, de son «surveillant» renverra Helena dans la mêlée. Pierre-Alexandre Joye, Tessin Elles témoignent TanyaHongroise, 24 ans. La Suisse, elle connaît: Zurich, Lucerne, Bienne - «J'y ai fait quatre jours de tôle, il y a trois ans, pour racolage sur la voie publique.» Enfance à Budapest, école privée, gymnase, puis départ pour Florence pour des études d'architecture. «Je viens d'une famille aisée; mes parents croient que je travaille dans un bureau à Milan.» Allemand presque parfait, anglais fluide, quelques mots de français utilitaire... et, bien sûr, l'italien: à la Tortuga, beaucoup paient en lires. «Ils sont un peu pénibles, avec leur grande gueule et leur manie de venir en bande; mais ça se passe plutôt bien.» Quand on lui demande combien elle gagne, un sourire en guise de réponse: «On se débrouille.» On? «Moi... et mes collègues.» SoniaHongroise, 32 ans, née à Budapest. Cela fait sept ans qu'elle roule sa bosse en Suisse. Le Tessin? Elle y vient deux ou trois fois par année; elle «descend» toujours au Gabbiano. «C'est pratique, je connais la maison. J'y reste en moyenne une dizaine de jours; plus, ce serait dangereux.» Pour l'instant, Sonia n'a plus de visa. «Le dernier a expiré en juillet 1999; pour ne pas être repérée, je tourne entre Bâle, Interlaken et Lugano.» Elle se dit indépendante; ses revenus nets oscilleraient entre 2000 et 8000 francs par semaine. Avec un bémol: «Lorsque je change de ville, le "chauffeur" me demande 2000 francs.» HelenaLettone, 22 ans, originaire de la banlieue de Riga. En Suisse depuis quatre mois. «C'est un "ami" qui m'a fait venir, il m'a avancé 5000 francs pour le voyage et les papiers.» En fait de papiers, Helena n'en a jamais reçu; elle est donc vouée à la clandestinité totale. Les soirées et les nuits à l'Iceberg; la journée, un chauffeur vient la chercher à domicile - «J'habite chez une amie» - et l'amène directement chez les clients. Revenu net? Mystère! Certitude: «Il me faudra encore plusieurs mois pour rembourser ma dette...» Le Bar Oceano à Pazzallo, la banlieue chaude de Lugano. Alarme généralePour répondre à l'inquiétude croissante de la population et aux pressions politiques de plus en plus insistantes - 22 communes viennent, par pétition, de prier le canton de prendre des mesures drastiques, le Tessin décide de réagir à l'extension de la prostitution. Après avoir dormi pendant des années, les autorités se rendent compte, soudain, qu'il y a urgence: la sécurité, aux abords des lieux chauds, devient de plus en plus précaire. L'absence de toute législation paralyse la police. De plus, sur le plan sanitaire, la situation est «dégoûtante», affirme Guido Santini, Preuve terrifiante: selon une psychiatre qui délivre des certificats médicaux pour les avortements, près d'une interruption de grossesse sur deux, à Lugano, concerne les prostituées. Fin mars, un groupe de travail mandaté par Luigi Pedrazzini, chef du Département des institutions, rendra un rapport très attendu. Création d'une brigade des moeurs, légalisation et contrôle des maisons closes, voire planification par zones dans les communes: il s'agira d'assainir une situation juridique et sociale inextricable. «Entre les touristes sans visa qu'on ne peut renvoyer et les clandestines qui changent tout le temps de ville, nos moyens d'action sont actuellement dérisoires», souligne Flavio Varini, chef de la police judiciaire de Lugano. Et cela même si la récente condamnation d'un proxénète et de deux «illégales» pour traite d'êtres humains, devant les assises de Lugano, prouve que la justice a les moyens d'agir pour «domestiquer» une industrie dont le chiffre d'affaires est estimé à 1,7 milliard par an. Encore faut-il le vouloir. P.-A. Jo Toujours plus hardC'est le plus vieux métier du monde. Il n'empêche... Chaque jour apporte son lot de nouveautés. Dans l'offre comme dans la demande. Racolages en tous genresLe développement fulgurant des salons de massage a changé la donne. Désormais, c'est dans les colonnes des journaux qu'elles racolent, laissant les «tu montes chéri?» aux consoeurs des trottoirs, quand elles ne partent pas chercher le client - c'était l'été dernier à Berne - devant les vitrines bcbg des rues commerçantes. Mais créer un pseudo exotique et le publier, lorsque les annonces se comptent par dizaines, ne suffit pas: encore faut-il se distinguer. Alors on rivalise d'imagination, dans le gras et le verbe, jusqu'à promettre - la chose est assez surprenante pour être soulignée - d'«embrasser» le client. Reste que toutes n'ont pas recours aux petites annonces. Au Tessin, c'est par dizaines et par bus que les filles de Milan viennent proposer leurs charmes; à Bienne, c'est en... limousine que certaines envoient chercher le passant. Fais-moi mal...Bien sûr, le rapport type (fellation-pénétration) a toujours cours. Et serait, mais ce n'est pas nouveau, particulièrement prisé par les ouvriers. Reste les autres, «les intellos», comme elles disent. Ceux de la haute, avocats, banquiers, hommes d'affaires qui, à les en croire, font de moins en moins dans la dentelle. Que ce soit aux Pâquis genevois, à la route de Genève à Lausanne, dans les salons (de massage), la tendance est au durcissement. Le SM (très) soft d'il y a dix ans cède doucement la place à des pratiques plus hard et plus complexes, annonce-t-on notamment à l'assocation Xenia à Berne: la faute au sida (pas de rapports directs) mais surtout aux vidéos porno et aux fantasmes qu'elles suscitent, observe-t-on chez Aspasie à Genève. Humiliations, fouet, menottes: les clients sont de plus en plus nombreux à vouloir se faire «éduquer», «traiter comme des chiens». Jusqu'à virer au «massacre» de l'autre côté de la Sarine: les demandes y seraient plus «extrêmes», les cages plus rigides, les coups plus forts, le sang plus rouge. Dépassés les rêves de partouzes (même si la double pénétration a encore ses adeptes), l'heure, en Suisse romande comme à Zurich ou à Bienne, est à l'urologie, à la scatologie, et, surpassant cette peur panique d'être pris «pour un pédé», à la sodomie. Une «grosse demande», constate Marilyn, qui officie à Genève depuis plus de vingt ans. D'où le succès des travestis dotés, en plus de leur sexe (masculin), de seins. Un côté «viril et féminin à la fois» qui marcherait «bien», mieux que celui des transsexuels, trop nombreux, et sans (plus de) mâle attribut. En fait, les clients se laissent «davantage aller» et ne retiennent plus leurs fantasmes, souvent pervers, comme culbuter leur soeur ou (mais est-ce pire?)... leur belle-mère. Une tendance qui s'accompagnerait, depuis très récemment, d'un relâchement autrement plus inquiétant lié au sida. Car si jusqu'ici la plupart des clients, conscients des risques, allaient jusqu'à apporter leurs préservatifs, les prostituées voient réapparaître des hommes faussement rassurés par l'existence des trithérapies et exigeant des rapports non protégés. Touche pas à mon client!La crise doublée de l'augmentation des salons et des prostituées, notamment clandestines, ne facilite pas le travail. Plus de filles, moins d'argent = moins de passes, plus de concurrence. On est loin des «coups d'enfer» qui se comptaient en milliers de francs dans les années 80. Résultat: les prix chutent (les nouvelles arrivées proposent la passe à 30 francs) et les clients en demandent pour plus que leur argent, note-t-on à Genève comme au Frauen Information Zentrum à Zurich. D'où des «crêpages de chignon» plus fréquents entre filles, voire des coups quand monsieur n'est pas content. Des tensions qui pourraient encore prendre de l'ampleur. La vague de nouvelles prostituées étrangères (Cameroun, Colombie, Brésil, notamment) ne risque pas de calmer les esprits. Pas plus que les alleés et venues des milliers de femmes de l'Est, Ukrainiennes en tête, qui écument les cabarets. Pardon? Ah... ce sont des «artistes», des artistes de cabaret? Ben voyons... Florence Perret et Sabine Pirolt Qui sont-L?En 1999, 21 450 étrangères possédaient un permis L, soit 600 de plus qu'en 1997. D'où viennent ces artistes de cabaret? 1997 1999 Ukraine 1435 3027 Russie 3976 3323 Roumanie 606 1989 Maroc 2243 1717 Rép. Dominicaine 4062 3675 Brésil 2427 2004 Thaïlande 909 894 Autres 5170 4821 Clandestines en hausse en EuropeLa prostitution en Suisse ne constitue pas un délit; seuls sont pénalement punissables le racolage sur la voie publique et le proxénétisme. L'exploitation d'une maison close est légale; les revenus sont soumis à impôt. Sur le plan de la politique des étrangers, la Confédération octroie des autorisations annuelles pour les artistes de cabaret (plus de 20 000 en 1999): ce sont les permis «L». Au-delà, c'est la zone grise. Notamment pour les clandestines du sexe, qui profitent des trois mois du visa de touriste pour disparaître dans la nature. D'une manière générale, les pays européens ont tendance à durcir leur législation. Confrontée au même phénomène que la Suisse - explosion de la prostitution clandestine, afflux de ressortissantes des pays de l'Est importées par des mafieux, souvent albanais - l'Italie, où les maisons closes sont interdites, fait une chasse féroce à la prostitution dans la rue. En France, où les bordels demeurent proscrits, la clandestinité est absolue; les chiffres officiels (20 000 prostituées recensées) ne représentent probablement que le dixième de la réalité. En Allemagne, où certains avancent le chiffre de 400 000 prostituées, seul le proxénétisme est puni; en revanche, l'exploitation d'une maison close n'est pas illégale, les revenus sont imposables. Quant à l'Autriche, elle se distingue par une politique pragmatique: l'exploitation d'une maison close est soumise à des normes administratives strictes (distances minimales par rapport aux écoles, contrôle sanitaire). Deux Etats font cavalier seul. Les Pays-Bas, dès cette année, ont décidé de légaliser la prostitution: l'interdiction des bordels, qui date de 1912, sera levée. A l'opposé, la Suède punit, depuis 1999, les clients: «acheter des services sexuels» peut coûter jusqu'à six mois de prison. P.-A. Jo |









