L’internet améliore-t-il le monde? La question se pose ces jours, après que le peuple tunisien a éjecté son dictateur et alors que l’Egypte tente de chasser le sien.
En Tunisie, la jeunesse a utilisé Facebook pour diffuser des vidéos de manifs et de violence policière et pour convoquer des marches de protestation. En Egypte aussi, Facebook a servi à diffuser des informations et des rumeurs sur la situation: les réseaux sociaux ont transmis à des milliers de personnes, en temps réel, les images et les vidéos captées au Caire, à Suez et à Alexandrie.
Puis le régime a recouru aux grands moyens: il a tiré la prise, bloqué l’internet. Aucun pays n’était encore allé si loin. En vain, car les gens n’avaient plus à être mobilisés, ils descendaient de toute façon dans la rue.
En situation de crise, aucun média n’est capable de transmettre des informations aussi vite que Facebook ou Twitter. Les réseaux sociaux procurent l’impression d’être dans l’événement, peu importe où l’on se trouve.
C’est cette immédiateté qui incite les commentateurs occidentaux à se poser la même question depuis des années, quand un peuple se rebelle, comme en Iran il y a un an et demi: le réseau ne rend pas seulement le soulèvement visible, il le stimule peut-être.
La Tunisie a-t-elle vécu une révolution Facebook, comme on l’a beaucoup lu? Ou le temps de l’insurrection était-il tout simplement venu, elle se serait produite même sans internet?
Les événements tunisiens surviennent alors que l’euphorie quant au potentiel révolutionnaire de la Toile faiblit: en 2009, le monde croyait encore avoir assisté à un soulèvement Twitter en Iran. Depuis lors, le scepticisme s’est installé.
Sévères critiques. L’internet peut-il encourager une mutation politique? Blogueurs et scientifiques en débattent depuis longtemps déjà. Et la question se fait jour, essentielle: l’internet est-il une bonne ou une mauvaise chose pour la liberté dans le monde?
Précurseur de l’internet, Evgeny Morozov a créé la notion de révolution Twitter en parlant du soulèvement d’avril 2009 en Moldavie. Il fait aujourd’hui partie des plus sévères critiques de cette façon de présenter un changement démocratique comme le triomphe de la technologie occidentale.
A propos de son jugement sur les événements moldaves, il dit aujourd’hui: «C’est un moment de ma carrière dont je ne suis pas très fier.»
Carrière, un mot curieux dans la bouche d’un homme de 26 ans… D’origine biélorusse, il travaille à l’Université de Stanford et passe pour un des théoriciens les plus profilés dès qu’il est question du binôme internet et changement politique. Il vient de publier un livre à ce propos: The Net Delusion, l’illusion du Net.
C’est surtout l’échec de la révolution en Iran qui a modifié le point de vue de Morozov. En juin 2009, après les élections truquées, les commentateurs occidentaux débordaient d’enthousiasme quant au rôle des réseaux sociaux dans les manifestations populaires.
Pour la première fois, des images affluaient d’Iran, à l’instar de la mort filmée en direct de la jeune Neda, qui allait devenir le symbole de la protestation. Le Los Angeles Times titrait: «Twitter, le nouveau cauchemar de tous les tyrans.» Mark Pfeifle, ancien conseiller américain à la Sécurité, proposait même Twitter pour le prix Nobel de la paix.
Dans un article de Foreign Policy, un an plus tard, la journaliste Golnaz Esfandiari donne une tout autre version: durant les événements, la plupart des twitteurs iraniens étaient à l’étranger et, sur place, c’est le bon vieux bouche-àoreille qui s’est avéré le média le plus efficace pour organiser les manifestations. Personne ne s’était donc demandé pourquoi ceux qui voulaient mettre sur pied les manifs twittaient en anglais, pas en persan?
Le coude-à-coude sur le terrain crée des liens forts. Pas Facebook: on y est ami avec des amis qui ne sont peut-être pas des amis du tout. Ce n’est donc pas tant le réseau, ni le mobile ni la TV par satellite qui attisent la colère populaire, mais bien les relations entre les gens descendus dans la rue. Il n’existe pas de révolutions Facebook, il n’y a que des révolutions d’hommes et de femmes affamés de liberté.
©DER SPIEGEL, TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
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