Quel retour gagnant! A fin 2007, Ueli Maurer quitte la tête de l’UDC nationale, terrassé par deux revers successifs: dans la course au Conseil des Etats, il est battu par l’écologiste libérale Verena Diener, soutenue par un front républicain. Puis il ne voit pas venir la fronde anti-Blocher. Un an plus tard, la roue du destin a tourné: Ueli Maurer accède au Conseil fédéral. Avec 122 voix, soit une de plus que pour son rival imposé par la gauche, le président de l’Union suisse des paysans Hansjörg Walter.
«C’est la victoire de la concordance», a aussitôt claironné le nouvel élu. C’est surtout celle d’un chantage institutionnel. Le 5 juillet dernier à Brigue, l’assemblée des délégués de l’UDC a adopté une «lex Widmer-Schlumpf», excluant automatiquement du parti un membre de l’UDC qui accepterait son élection sans avoir été proposé par son groupe. «Tout à coup, sans doute enivrée par ses succès électoraux, l’UDC a proclamé que ce n’était plus à l’Assemblée fédérale de choisir un conseiller fédéral, mais au groupe parlementaire. C’est une manière de changer la Constitution sans le dire», dénonce le constitutionnaliste neuchâtelois Jean-François Aubert (interview à lire la semaine prochaine dans L’Hebdo).
Victoire de la partitocratie. Ce nouveau chantage, que l’UDC avait déjà pratiqué en 2003 pour faire élire Christoph Blocher, a fini par s’imposer. Il a suscité un immense malaise au sein du Parlement. «C’est la victoire de la partitocratie sur la démocratie», déplore le socialiste fribourgeois Jean-François Steiert. Même certains membres modérés de l’UDC avouent leur scepticisme. «J’ai toujours été opposé à ce changement de nos statuts, car ceux-ci ne correspondent pas à l’esprit de nos institutions», relève l’UDC bernois Jean-Pierre Graber. Le plus fidèle allié de l’UDC, le parti radical, a fini par avaler la couleuvre. «L’UDC a commis là une faute politique, mais il était plus important de réintégrer l’UDC au sein du gouvernement», résume le Neuchâtelois Didier Burkhalter.
Ainsi, les triomphateurs du 12 décembre n’ont pas réussi à réitérer leur coup de force de l’an dernier. Il s’en est fallu de peu. «Ueli Maurer a été élu un peu par hasard, constate d’ailleurs Alain Berset, le président du Conseil des Etats. Mardi soir au bar de l’Hôtel Bellevue, la nuit a été chaude, mais pas décisive. Du côté des présidents de parti, la «dream team» qui s’était créée l’an passé ne s’est jamais reformée: Christophe Darbellay (PDC), Christian Levrat (PS) et Ueli Leuenberger ne se sont pas réunis une seule fois. Les deux premiers multiplient certes les débats télévisés et radiophoniques, mais ceux-ci tournent au dialogue de sourds.
Plutôt que d’établir un front républicain face à un Ueli Maurer qui n’a jamais hésité à soutenir des campagnes à la limite du racisme, ils préfèrent déjà se rejeter la culpabilité de son élection: «Le PDC devra en assumer la responsabilité comme les radicaux ont dû assumer celle de Blocher en 2003», clame Christian Levrat. Christoph Darbellay, qui se réfugie derrière la concordance, refuse de s’engager. Le Valaisan n’a jamais assuré le leadership qu’on lui avait connu l’an dernier, probablement parce qu’il lorgne sur le siège de Pascal Couchepin. Au PDC, la fronde viendra de la base, soucieuse du maintien de certaines valeurs, mais manquera de puissance.
Du bout des lèvres, l’Assemblée fédérale a finalement élu Ueli Maurer au bénéfice du doute. Une courte majorité croit que le fanfaron cynique (L’Hebdo du 4 décembre 2008) est capable de s’effacer pour revêtir le costume du conseiller fédéral. Ueli Maurer a amorcé son retour en grâce le 2 décembre lors du premier hearing, celui des radicaux. Ceux-ci sont alors plutôt remontés contre le manque de choix que leur offre le ticket «Blocher+».
Ueli Maurer y déploie toute sa ruse de secrétaire paysan. Il joue d’abord la loyauté: «Blocher est le meilleur candidat». Puis il s’en démarque par des propos d’une rare sévérité envers son ancien chef: «Je suis différent. Je m’intéresse avant tous aux dossiers et ne cherche pas à devenir le meilleur conseiller fédéral de tous les temps». Puis il porte l’estocade: «Après avoir divisé la Suisse, Christoph Blocher risque de diviser l’UDC».
Séduits. Les radicaux sont séduits. «J’étais très sceptique. J’ai changé d’avis en cours de séance. Ueli Maurer a adopté une posture très gouvernementale», avouent plusieurs radicaux. Trop contents de s’être débarrassés de Blocher, les radicaux plébiscitent Maurer. L’un des seuls à rester critiques, le Tessinois Dick Marty ne cache pas son dépit. En moins de deux heures, Ueli Maurer a réussi à effacer douze ans de déclarations aussi tonitruantes que parfois nauséabondes en tant que président de parti.
Impuissance à gauche. Mardi à midi, la tension est palpable dans les troupes UDC. «Il nous manque encore cinq à dix voix pour faire élire Ueli Maurer. Je suis toujours inquiet, même si cela devrait finir par passer», confie le vice-président de l’UDC Yvan Perrin. L’enjeu de l’élection se joue au centre. Et là, justement, le PDC n’est pas prêt à rééditer le coup du 12 décembre. Lors du hearing organisé par le PDC, Ueli Maurer rejoue son numéro de la semaine précédente. «Il nous a passé la pommade. Il nous a dit ce que nous voulions entendre, quitte à se renier», témoigne Jacques Neirynck. Bingo! Ueli Maurer décroche une majorité de justesse.
De son côté, la gauche tarde à s’organiser. Comme l’an passé, les Verts ont tenté de dynamiser la campagne en lançant la candidature de combat de Luc Recordon. Trois semaines durant, leur président Ueli Leuenberger a essayé de persuader le président socialiste Christian Levrat et la cheffe du groupe Ursula Wyss de voter pour lui au moins au premier tour. Peine perdue: il faut attendre la veille de l’élection, soit le mardi 9 décembre à 10 heures, pour que la coalition rose-verte s’accorde au moins sur un point: il faut présenter un candidat X, à savoir un UDC qui ne figure pas sur le ticket «Blocher+».
Après l’élimination de plusieurs candidats potentiels, dont le Zurichois Bruno Zuppiger ou le Schaffhousois Hannes Germann, un nom émerge mardi vers 20 heures, notamment suite à une réunion discrète du groupe des 13: celui du président de l’Union suisse des paysans (USP) Hansjörg Walter. Ce Thurgovien de bientôt 58 ans, major dans les troupes de chars, est un modéré au sein de l’UDC.
Ainsi s’achève une élection agitée, mais dont le manque de substance aura frappé tous les observateurs politiques. «Nous n’avons parlé que de personnes, jamais d’un programme», déplore le président des Verts Ueli Leuenberger. Celui-ci compte lancer prochainement de nouvelles propositions: «Il faudrait élire tous les conseillers fédéraux pour quatre ans sur la base de quelques points de convergence programmatiques».
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