CINEMA
Charles Maclean, un nez au service de Ken Loach

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 19.07.2012 à 12:04

Whisky. Expert mondialement reconnu, l’Ecossais a servi de consultant au cinéaste anglais pour son film «La part des anges», dans lequel il a même fini par tenir un petit rôle. Rencontre à Cannes, où cette comédie sociale a obtenu le Prix du jury.

Single malt. Pour les amateurs de whisky, voilà un terme qui réveille les papilles, évoque une large palette d’arômes allant de notes fruitées et épicées à des expressions tourbées et iodées plus explosives. Produit noble distillé à partir d’orge maltée, c’est-à-dire d’orge que l’on a fait germer à l’aide d’eau chaude, le single malt a vu sa cote de popularité exploser dans les années 90. Mais, en comparaison de son cousin le blended (voir glossaire ci-dessus), il reste un produit de niche: en Ecosse, uniquement 8% de la production de scotch lui est dévolue.S’il y a un homme qui est incollable en matière de whisky, c’est Charles MacLean. Spécialiste mondialement reconnu, ce consultant à l’accent aussi raffiné que la moustache est très demandé par les distillateurs, de même que ses livres sont des références incontournables. Il ajoute aujourd’hui une ligne à son CV: dans La part des anges, de Ken Loach, il tient le petit rôle... d’un expert en whisky, of course. Ce qui lui a valu en mai une invitation au Festival de Cannes. Présenté en compétition, le film a même obtenu, à la surprise quasi générale, le Prix du jury.Le hasard faisant bien les choses, c’est à la Chivas House Beach, du nom d’une célèbre marque de blended, que l’on retrouvait Charles MacLean à quelques heures d’une montée des marches qu’il a vécue avec l’excitation du débutant, lui qui est plus à l’aise face à des alambics que devant un parterre de photographes en smoking. 


Avocat mais pas trop. Le personnage principal de La part des anges, Robbie, découvre les joies du single malt lorsqu’un travailleur social, qui l’a pris sous son aile, lui offre innocemment un verre en s’amusant de sa réaction face à l’arôme fumé du breuvage. Charles MacLean a, quant à lui, découvert le scotch alors qu’il était encore en culottes courtes. «Il se trouve que le père de mon meilleur ami possédait la distillerie de Glenlivet. J’y ai donc passé pas mal de temps dans les années 60. Et même si j’étais trop jeune pour boire du whisky, on m’en donnait parfois un verre afin que je le renifle et m’initie à la dégustation...» Mais c’est accidentellement que le natif de Glasgow finira deux décennies plus tard par gagner sa vie en qualité d’expert ès malts.Après avoir obtenu une licence en histoire de l’art et une autre en droit, il passe son brevet d’avocat. Problème, il déteste le droit... Il travaille alors dans l’édition, en tant que nègre et rédacteur commercial, ce qui lui vaut, en 1981, de décrocher un premier job dans l’industrie du whisky. Il commence du coup à s’intéresser de près au sujet et, sept ans plus tard, en sait assez pour signer un premier livre.


Un projet concret. En janvier 2010, Charles MacLean reçoit un coup de fil. Le scénariste Paul Laverty souhaite le rencontrer pour lui parler d’un projet de film. «On m’appelle une fois par an au moins, principalement pour obtenir des informations en vue d’un documentaire, mais cela ne débouche jamais sur quelque chose de concret...» Il accepte néanmoins de recevoir le scénariste, qui lui parle alors d’un projet de fiction. Puis, après plus de trente minutes de conversation, Laverty glisse l’air de rien le nom de Ken Loach. «J’ai alors immédiatement su que le film allait se faire et ai volontiers accepté de servir de consultant.»Un an plus tard, l’Ecossais reçoit un scénario, qu’il relit avant de proposer de petites modifications de détail. Une séquence clé se déroule par exemple durant la mise aux enchères d’un fût unique très rare. Loach et Laverty avaient opté pour un Port Ellen. «Même si c’était un très bon choix, car le Port Ellen est un whisky très désirable, je leur ai suggéré de mentionner plutôt un Malt Mill, qui est beaucoup plus rare encore», sourit le jovial moustachu. Dans la foulée, après avoir accompagné son consultant lors de la vente aux enchères d’une bouteille de Glenlivet 70 ans d’âge, Loach lui propose de jouer dans le film, lui disant que dans le fond, il n’a qu’à être lui-même. «Et ce fut une expérience très amusante», admet l’acteur débutant.


Amateur de blended. Quelle est dans le fond la meilleure façon de savourer un whisky? Charles MacLean n’a pas de réponse toute faite. Lorsqu’il déguste un malt dans le cadre de son travail, il préfère être seul. Mais dans certains cas, comme lorsqu’il doit conseiller un embouteilleur indépendant, il fait volontiers appel à un ou deux autres connaisseurs afin de partager ses impressions. Et quand il s’offre un verre pour le plaisir, il aime être avec des amis. «Mais bon, même si je ne devrais pas le dire, il m’arrive parfois de me verser un verre tout seul...»Si le single malt est pour lui synonyme de travail, le blended a dans le privé ses faveurs. Comment un fin nez comme lui peut-il apprécier les whiskies mélangés? «C’est un non-sens d’être contre les blended! Je suis bien placé pour savoir qu’il s’agit de produits élaborés avec beaucoup de soin. Et ils sont en outre très agréables à boire pour le plaisir, car ils sont plus faciles, moins exigeants, que les single malt.» Sláinte!

Le site de Charles MacLean: www.whiskymax.co.uk


«La part des anges»

Petite arnaque entre amis 

Du maltage de l’orge à la mise en bouteilles, en passant par la fermentation et la distillation, le processus de fabrication du whisky est pour les Ecossais quelque chose de sacré et magique. Une fois que le divin breuvage a été mis à l’abri de la lumière dans des fûts de chêne, il peut alors commencer son vieillissement, se colorer et développer une riche palette aromatique. Durant cette étape cruciale, une petite quantité de whisky s’évapore chaque année naturellement. C’est ce qu’on appelle, poétiquement, la part des anges. Dans le film que Ken Loach a ainsi baptisé, le terme désigne plus prosaïquement les quelques bouteilles que Robbie et ses amis vont tenter de remplir en allant illégalement siphonner un tonneau de single malt très rare mis aux enchères. Condamné à effectuer des travaux d’intérêt général, le jeune homme s’est découvert une passion pour le single malt, et il souhaite bien en profiter... Dès sa première séquence, La part des anges provoque des rires assez rares dans le cinéma de Ken Loach. Même si l’Anglais ne délaisse pas l’ancrage social qui depuis près de cinquante ans fait l’intérêt de son cinéma, il s’offre cette fois une partition tragicomique qu’il maîtrise à merveille. Un peu de légèreté ne fait pas de mal, même si, au final, ce film s’inscrit dans son impressionnante filmographie comme une parenthèse mineure. Le scénario de La part des anges, bien que fictionnel, a dans tous les cas rappelé des souvenirs à Charles MacLean: «A l’époque, je parle des années 80 et avant, les gens qui travaillaient dans les distilleries trouvaient plein de moyens de prélever de petites quantités de whisky des tonneaux. L’une des astuces consistait à cacher sous ses habits deux tubes de cuivre retenus par une ficelle que l’on se passait autour du cou. Si des vols à plus grande échelle ont pu arriver, il s’agissait plutôt d’affaires de faux papiers liés à l’exportation de whiskies par cargo, notamment vers la Russie. C’est quand même moins romantique...»

De Ken Loach. Avec Paul Brannigan, John Henshaw, Gary Maitland, Jasmin Riggins, Roger Allam et Charles MacLean. Grande-Bretagne/France/Belgique/Italie, 1 h41. Sortie le 25 juillet.
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