En 2005, Charles Morris prédit un crash sans précédent. Il trouve un éditeur prêt à prendre le risque de ses prévisions pourtant à rebours de la pensée économique ambiante, grisée par l’euphorie des nouveaux instruments financiers, faiseurs de fortune à Wall Street.
Il publie La déroute à mille milliards de dollars* (traduction littérale du titre anglais, ndlr) au début de 2008 qui devient un best-seller sur la liste du New York Times. Il rit aujourd’hui de l’«erreur» de sa prédiction. «Pour la deuxième édition, je corrigerai le titre et je passerai à 2000 milliards.»
Aujourd’hui, l’homme continue de prendre le contre-pied des théories en cours et se dit effaré par les mesures prises pour sortir de la crise. Le salut des marchés et, surtout, de l’économie réelle ne peut passer que par une réforme profonde du système. Pour lui, cette correction ne sera effective que si on accepte d’entrer dans une récession dure et rapide.
* Paraîtra sous le titre Le grand krach du crédit. Charles Morris.
Les mesures prises par les gouvernements vous laissent dubitatif. Pourquoi? Parce qu’il y a un problème sous-jacent à toute cette crise qu’on ne parviendra pas à régler par le seul sauvetage des marchés financiers. Il s’agit de la dette des ménages. Entre 2000 et 2007, les Etats-Unis ont produit des biens de consommation et des services d’une valeur de 92500 milliards de dollars, mais en ont consommé pour 97000 milliards de dollars, soit une différence de 4500 milliards de dollars, pour l’essentiel à la charge des ménages. Pendant cette période, les ménages ont emprunté la plus grande partie de cette somme en hypothéquant leurs maisons pour acheter toutes sortes de biens de consommation. Mais rien ou presque n’a été réinvesti dans l’immobilier.
Durant ces sept années, le pourcentage de la dépense des ménages est passé de 66 à 72% du produit intérieur brut, le taux le plus élevé du monde. Ces prêts hypothécaires ont représenté une augmentation du revenu des ménages de l’ordre de 6%. Et cela a été possible uniquement parce que la valeur de l’immobilier a augmenté de 14% par an durant cette même période. Ce qui est une aberration. Nous avons atteint le point où le personnage de notre dessin animé est au bord du précipice. Le seul chemin possible est la réduction drastique des dépenses à la consommation. La plupart des économistes vous diront que c’est affreux, car cela conduirait à une récession, mais nous n’avons pas d’autres choix.
Vous dites qu’une récession est le seul remède à cette crise? Oui. Car le fait de continuer à injecter de l’argent dans les marchés pour maintenir les prix est l’erreur à ne pas commettre. Nous avons besoin d’une récession dure et rapide. Plus elle sera lente et plus elle sera douloureuse. Elle n’agirait que comme un goutte-à-goutte. Nous ne pouvons tout simplement plus continuer sur la même voie. Cela voudrait dire continuer à dépenser de faux dollars à l’étranger pour tenter de maintenir la consommation. Et maintenir les liquidités sur les marchés, c’est une erreur. Nos dépenses devraient retourner à un taux de 62% de notre PIB.
Vous pensez que les Américains sont prêts à ces sacrifices? La vérité est qu’ils font déjà ces sacrifices. Les ménages sont endettés. Ils n’arrivent plus à financer leur crédit, à payer leurs hypothèques, à obtenir de nouveaux crédits pour leurs achats. Evidemment, il y aura des répercussions sur l’économie, à commencer par l’industrie automobile. Mais nous devons passer à un modèle économique radicalement différent. J’ai horreur de le dire, mais nous devrons travailler plus et vivre plus chichement.
Quel serait l’impact sur l’économie réelle? Elle ralentira. Nous augmenterons nos épargnes et réduirons nos dépenses. Certaines entreprises seront forcées de se restructurer de fond en comble. Et le chômage pourrait grimper à 10 ou 11% comme en 1979, mais ce ne sera pas une nouvelle version de la grande dépression. La Chine, de son côté, sera forcée de rediriger son économie vers son marché intérieur, car elle ne pourra plus autant compter sur les biens vendus à l’étranger. Elle devra sans doute consacrer plus d’argent à ses infrastructures. Nous allons au devant de deux rudes années, jusqu’à ce que les fondements de cette nouvelle économie soient mis en place, et au moins une décennie difficile pour qu’elle fonctionne réellement. Cela arrivera forcément, car les consommateurs seront contraints d’épargner. Et, pour inciter à l’épargne, nous devrions augmenter les taux d’intérêt. Or, en baissant les taux, nous faisons l’inverse et encourageons les gens à emprunter encore plus.
Vos idées sont à contre-courant de l’avis de la majorité des économistes. Auriez-vous tort? Je peux me tromper, oui, mais je ne vois sincèrement pas d’autres moyens de sortir de cette crise. Tout le monde est obsédé par le fait de savoir comment revenir à la situation d’avant la crise, mais ce n’est pas la bonne question. Les gens réfléchissent en catégories préconçues. J’ai toujours pensé qu’une récession doit se produire tous les cinq ou six ans, mais, il y a quinze ans, Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale de 1987 à 2006 appelé le grand modérateur, s’est mis en tête qu’il ne devrait jamais avoir de récession.
Greenspan est votre bête noire? Non. Comprenez-moi, c’est un homme plein de bonnes intentions, mais qui est resté trop longtemps au pouvoir. Il a appliqué le même type de solutions, qui ont fonctionné dans les années 80 et 90, à toutes les problématiques qu’il a rencontrées. Il était en place lors du krach de 1987 et il a inondé d’argent les marchés qui ont immédiatement rebondi. Pendant dix-huit ans, il a baissé les taux d’intérêt et créé de nouveaux fonds, sans jamais imaginer de nouvelles solutions. Et ce système a montré ses limites.
Propos recueillis par Maria Pia Mascaro, New York
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