Charlotte Garbis rêve sa vie en rose bonbon. Rose comme le vernis de ses ongles, les bottines à ses pieds, la montre à son poignet ou son futur scooter. Rose comme le T-shirt qu’elle portera le 3 décembre sur la scène du Théâtre de poche de la Grenette à Vevey. Elle retrouvera alors les planches helvétiques, dans le cadre du Montreux Comedy festival, un an après sa dernière prestation en Suisse.
La Lausannoise de 23 ans y jouera son nouveau spectacle en entier, pour la première fois. «Je me sens prête.» Tout, des textes à la scénographie, a été retravaillé avec Jarry, son metteur en scène. Une fleur dans les cheveux et le cynisme aux lèvres, le contre-pied est implacable. «Nous sommes arrivés à une forme de spectacle qui me plaît, plus efficace.»
Bande à Ruquier. Nouvelle recrue de la bande à Ruquier, aussi bien à la radio qu’à la télévision, invitée du Jamel Comedy Show, la grande (1 m 80) brune poursuit sa carrière entre Paris, la province et la Belgique. Charlotte Gabris a toujours su qu’elle voulait être comédienne et qu’elle y parviendrait, d’une manière ou d’une autre.
Elle prend des cours de théâtre depuis l’âge de 8 ans, pratique la danse et un peu de chant aussi. A 18 ans, elle monte un «one man show» - elle utilise ce terme, spontanément - toute seule. Les clés du Café-Théâtre de la Voirie, à Pully, lui sont confiées pour l’occasion, gratuitement. Elle fait salle comble. Le public rit. Des amis et la famille pour la plupart.
Du droit au Cours Florent. Une vocation naît. Aucune revendication, pas d’engagement politique à exposer ni de message à faire passer, juste l’envie de jouer les personnages créés pendant les cours, pour tromper l’ennui. Ce cahier, noirci de monologues, reste la base de son nouveau spectacle. Ses modèles: Anke Engelke, humoriste allemande, «parce qu’elle est belle et qu’elle a de la classe», et Julie Ferrier, «parce que c’est une vraie comédienne».
Ses études secondaires achevées, elle s’inscrit en faculté de droit. «Pour rassurer mes parents et me sécuriser aussi.» Elle ne mettra jamais un orteil dans un amphithéâtre. Elle court les concours d’entrée au conservatoire, un passage obligé, croit-elle alors. Recalée à Lyon, Cannes et Lausanne, à chaque fois au dernier tour de la sélection, la déception grandit. «Le jury me trouvait forte en solo, mais considérait que je prenais trop de place en troupe.»
Acceptée au cours Florent, elle s’installe à Paris pour 3 ans, mais quitte l’institution au bout de deux semaines. «J’ai détesté. Nous étions beaucoup en classe et cela coûtait cher.»
Les deux mois suivants ont certainement été les plus durs de sa jeune existence: seule à Paris avec un rêve à réaliser, mais aucune idée pour le concrétiser. Un carnet d’adresses vide, un pied dans le plâtre, un appartement au 7e étage sans ascenseur. Une galère adoucie par le soutien financier de ses parents. Sans problèmes pécuniaires, ni obligation de rechercher un travail alimentaire, elle se consacre uniquement à la comédie. «C’est ce qui a dû faire accélérer les choses.»
De bides en succès. Elle démarche toutes les scènes ouvertes de la capitale et joue tous les soirs un extrait de son spectacle. «En Suisse, ça faisait rire, mais en France, non. Je me suis pris des bides, et j’ai compris qu’il fallait que je réécrive tout.» La demoiselle s’y attelle et décroche une exploitation au Comic’Hall.
En 2007, elle signe un premier contrat avec Juste pour rire, une grande société qui produit, notamment, Frank Dubosc et Florence Foresti. Si, humainement, la jeune fille en retire peu de satisfaction, ce soutien lui permet de brûler les planches au Théâtre de Dix-Heures.
Elle tourne dans les festivals de province et de Paris. Elle engage, à ses frais, un coauteur, Laurent Cohen-Coudar. Un humoriste, préférant l’écriture à la scène, rencontré grâce à un ami commun. Ils se découvrent un humour semblable.
Et Grégoire vint. Le véritable tournant de sa carrière se produit à la fin de l’année 2008. La jeune comédienne empoche, au mois de décembre, le prix François Silvant. Dans la foulée, elle signe chez Productions Illimitées. Grégoire Furrer, désormais son mentor et producteur, fondateur du Montreux Comedy festival, se souvient de leur première rencontre. Elle sur scène, lui dans le public. Elle le fait rire. «Je vois trois à quatre spectacles d’humour par semaine, mais j’ai trouvé sa prestation fraîche, énergique.»
Durant une année, Charlotte Garbis retrousse ses manches. Fini les grasses matinées et les bonbons à tous les repas. Sport tous les jours avec son coach Brian, engagé par la production (elle déteste ça), repas équilibrés (elle déteste la salade mais elle se force) et de la discipline dans le travail - elle doit rendre compte quotidiennement de son travail d’écriture.
«Je me lève tous les jours à 9 heures, même si je n’ai pas de rendez-vous. J’ai rancard avec moimême.» Elle achète un ordinateur, un stylo à plume et un agenda Hello Kitty, «encore légitime à mon âge». Et prudent pour une jeune fille surchargée ou tête en l’air. «L’humour, c’est supersérieux.» Son côté bosseur plaît beaucoup à Grégoire Furrer. Sa maturité et son énergie, aussi. «Elle représente la génération montante des humoristes féminines en Suisse Romande.»
Vanne sur l’euthanasie. Grégoire Furrer la retient de monter sur scène trop tôt pour un show complet. D’abord, faire ses gammes, forger son humour. Depuis quelques mois, elle enchaîne les scènes, de Genève à Bruxelles, et les festivals, de la Cité à Avignon, pour présenter ses sketchs, affiner ses textes, son jeu de scène. Désormais, elle se tient droite devant le public, elle prend l’espace.
Les personnages de la première heure ont été repris, leur monologue affûté. Charlotte Gabris n’a pas froid aux yeux. Elle ouvre son spectacle par une vanne sur l’euthanasie. «Avec ma petite voix et mon grand sourire, je peux faire preuve de beaucoup de cynisme.»
Elle pastiche son père psychiatre, sa mère allemande et terre à terre, parodie une vendeuse boulimique ou une chanteuse de R’n’B. «Je m’inspire de la réalité et je l’exagère». Tout devient une source d’inspiration. Sa vie, celle des gens qui l’entourent et leur comportement parfois loufoque, les émissions de télévision.
Grégoire Furrer et Charlotte Garbis entretiennent une relation «très pro». Il investit sur l’avenir, lui assure un revenu en échange de ses droits. Le producteur lui tape sur les doigts lorsque sa prestation ne correspond pas à ses attentes. Mais pas seulement.
Le faiseur d’artiste la rassure dans les moments de doute, «elle a besoin de savoir que je pense à elle, que je suis là». Il la considère comme sa «grande fifille». Elle considère la femme de son producteur comme «sa maman de Vevey». Un attachement rare dans le milieu.
Grégoire Furrer ouvre de nombreuses portes à sa protégée. Au festival de Montreux l’an dernier, il organise une rencontre fortuite avec Laurent Ruquier, qui apprécie le bagout de Charlotte, l’invite à faire un essai dans son émission sur Europe 1. Les premières tentatives sont peu concluantes: manque de répartie, de connaissances sur l’actualité.
Son producteur prend les choses en main. L’été sera consacré au travail. Lecture de la presse au quotidien, travail sur l’improvisation. A la rentrée, Charlotte est fin prête et cela s’entend. Depuis, Laurent Ruquier la convoque chaque semaine comme chroniqueuse.
Dès janvier, elle présentera son nouveau spectacle à Paris, trois fois par semaine. La comédienne en oublie presque les mauvais moments de ses débuts, les douze déménagements parisiens ou les départs sac au dos pour la gare, en pleurs, avec l’envie de rentrer en Suisse et de tout abandonner.
Ve 3 décembre, 19h, Théâtre de poche de la Grenette, Vevey. Sa 4 décembre, 20 h 15, Auditorium Stravinski, Montreux (lors du gala de Frédéric Recrosio). Infos et billetterie: www.montreuxcomedy.ch
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