L'Hebdo;
2001-10-11 Quel avenir pour les femmes? Chekeba Hachemi, le joker de l'opposition
Dix-sept ans après avoir fui son pays, la présidente d'«Afghanistan libre» y retourne pour défendre la cause des femmes. Elle compte parmi les successeurs politiques de Massoud.
Envoyé spécial au Panchir Denis Etienne
Au réveil, un sentiment d'écoeurement et des mots au compte-gouttes comme pour tenter de s'en vider. Cernes noirs qui dédoublent le maquillage, Chekeba Hachemi a passé l'essentiel de la nuit à suivre le compte-rendu incertain des bombardements, suspendue à un poste de radio. Plus que jamais, au lendemain des premières frappes, enserré dans ses montagnes, le Panchir est coupé du monde. Elle dit: «Je suis comme tout le monde ici, mitigée. Peut-être qu'il faut en passer par là pour chasser les talibans, mais tuer des civils, des femmes, des enfants...» Depuis plus de vingt ans, à cause des Russes, puis des déchirements internes et des marionnettistes de Washington, Islamabad ou Téhéran, les Afghans souffrent, vieillissent prématurément, meurent. Dans ce pays, l'espérance de vie est de 43 ans et des quinquagénaires déambulent avec un visage de vieillard.
Au sud du Panchir, une grande boucle entre cols et vallées permet aux trafiquants de rejoindre Kaboul. Ces derniers jours, beaucoup d'habitants de la capitale ont aussi utilisé cette voie, seuls ou en famille, pour se retrancher dans la vallée. L'histoire semble bégayer. Chekeba Hachemi suit le destin de ces réfugiés avec attention, avec compassion. Il y a bientôt dix-sept ans, elle a connu le même effroi...
«Je venais d'avoir 11 ans. Dix de mes onze frères et soeurs avaient déjà gagné Paris où ils s'activaient pour la résistance. Mon père décédé, il ne restait plus que ma mère, Mariam, et mon frère Daoud, alors âgé de 18 ans.» Enrôlé dans l'armée prorusse, Daoud parvient à déserter. Chekeba, quant à elle, est pressentie, pour poursuivre des études en langue russe, à Moscou. Pour cette famille de forte culture francophile, la seule issue est la fuite. Premier objectif: Peshawar. «Nous avions la consigne, ma mère et moi, de faire semblant de ne pas nous connaître. Au second check-point, on lui a demandé de descendre de la voiture, qui est alors repartie sans elle.» S'ensuivent onze jours de marche à travers des montagnes, un chemin semé de cadavres: «Petite citadine, jusqu'alors dorlotée, je me suis vite retrouvée à bout de souffle. Quand je voulais m'arrêter, le passeur me disait: "Si tu n'avances pas, c'est simple; je te laisse sur place et je dirai à ta mère que tu as été tuée." J'ai l'impression d'avoir grandi d'un coup.»
Et Chekeba allège le propos d'un sourire. Dix-sept années de vie dans la banlieue parisienne ont peu affecté ce sens de la dérision que les Afghans chérissent dans les moments de gravité. A 27 ans, le visage de cette jeune femme présente un singulier contraste. Des formes rondes, joues et menton, comme la dernière manifestation d'une enfance tronquée. Et des yeux charbonneux qu'on dirait capables de transpercer les montagnes du Panchir: un regard dans lequel le commandant Massoud a discerné du tempérament, beaucoup de tempérament!
Leur première rencontre remonte à l'été 2000. Quatre ans plus tôt, après des études en commerce international, Chekeba Hachemi avait fondé Afghanistan libre (www.afghanistan-libre.org), une association dont la vocation est de lancer des microprojets scolaires ou économiques prioritairement destinés aux femmes. A la fin juin de l'année dernière, elle se retrouve à Douchanbé avec une cinquantaine de militantes venues de plusieurs continents pour dialoguer avec deux cents réfugiés. De cette assemblée naît une Charte des droits fondamentaux de la femme afghane: «J'ai alors proposé à huit déléguées d'aller dans le Panchir la présenter au commandant Massoud. Quand je l'ai joint sur son téléphone satellite, il m'a dit que le déplacement en hélicoptère était trop périlleux. Je lui ai répondu que ce n'était pas plus dangereux pour nous que pour lui. Et on y est allées.»
Massoud signe la Charte
Le courant passe dès les premières minutes entre le chef de guerre mythique et celle qui incarne la jeune génération de la diaspora désireuse de s'impliquer. Le commandant appose sa signature sur le document, en ajoutant une note manuscrite: cette évolution, dont le droit des femmes à être éligibles, doit se faire dans le respect de la culture afghane. Au terme de l'entrevue, il retient la respectueuse impertinente en tête à tête et donne sa bénédiction aux projets de son association.
Cette rencontre galvanise la jeune présidente d'Afghanistan libre. Comme celle, dans les mêmes circonstances, d'une femme de son âge dans un camp de réfugiés: «Elle était enthousiaste, trouvait tout cela génial, et elle m'a demandé de revenir pour construire une école.» Depuis lors, Chekeba multiplie les démarches et les opérations destinées à amasser des fonds, effectue des navettes Paris-Panchir, retrouve le leader de la coalition nordiste à chaque occasion.
Quand survient l'attentat du 9 septembre contre le commandant Massoud, la cause de Chekeba devient tout à coup populaire et médiatique: «En 1998, nous avions fait venir deux femmes de Kaboul et organisé une manifestation, du style "Libérez la femme afghane", à Paris, place de la République. Ça a été le bide total.» Tout autre atmosphère, la semaine dernière, sur les planches de la Comédie-Française. A l'occasion d'une soirée de gala, des comédiens de renom sont venus lire de la poésie afghane. Elle sourit, ravie: «On m'a téléphoné. Ça a été un grand succès. Un publicitaire connu souhaite même affréter un avion à notre attention. J'espère que ça va marcher, nous avons notamment besoin de machines à coudre, de générateurs et d'ordinateurs.» Plus que jamais, depuis le bide de la place de la République, elle a compris que la meilleure voie pour faire progresser sa cause passe par la scolarisation et l'accès des femmes au travail.
Ces quinze derniers mois, sous l'égide de son association, la jeune femme a permis que soient réalisés un atelier de couture, une école primaire à ciel ouvert pour deux cent cinquante élèves, un barrage qui fournit de l'électricité à un village, et elle est aujourd'hui lancée dans la construction d'un nouveau lycée. Prévu pour fonctionner dès la rentrée de mars prochain et pour accueillir mille étudiantes, il constituera le deuxième établissement de la vallée destiné aux filles. «Je n'oublie pas les garçons, mais ils ont déjà trois lycées pour eux», relève avec un brin de malice l'initiatrice du projet..
Se retrouver, discuter
La dernière rencontre avec le Lion du Panchir s'est déroulée en août dernier. Au terme de l'entretien, le commandant Massoud s'est posé en parrain. Devant son second, le ministre des Affaires étrangères Abdullah Abdullah, et son chef de cabinet, Hadji Khar, il s'est exclamé: «J'ai convaincu Chekeba d'ouvrir un bureau ici. Les femmes de la vallée pourront s'y retrouver, discuter. Elle nous informera de leurs préoccupations. Ce sera un peu notre secrétariat d'Etat à la condition féminine.»
Un mois plus tard, juste après le double attentat, Chekeba boucle rapidement ses valises. Destination: Panchir. Durée: à voir: «J'ai voulu montrer aux habitants qu'on ne vient pas ici uniquement aux moments les plus calmes.» Ses journées sont suroccupées: elle passe d'un lieu à l'autre, sermonne les élèves, encourage les institutrices, écoute les besoins d'une directrice, songe au lancement d'un nouveau projet... Le long de la vallée les femmes se promènent vêtues du traditionnel tchadri. Dans ces diverses institutions, en revanche, on les découvre portant juste un foulard, voire sans aucune coiffe. Souriantes et à peine troublées par le journaliste de passage.
Dans la vallée, Chekeba se pare elle-même d'un élégant carré de soie à demi transparent. «Ça facilite les contacts, lâche-t-elle simplement. Le but n'est pas de choquer, ni de suggérer aux femmes d'enlever le foulard, mais de les amener progressivement à choisir librement de le porter ou non.» Un long chemin qui pourrait bientôt emprunter un biais politique.
Le matin de notre rencontre, Chekeba avait pris le petit déjeuner avec le Dr Abdullah Abdullah. Entre tartines et tasses de thé, le nouveau leader de l'Alliance lui a proposé d'intégrer son ministère. La jeune femme a réservé sa réponse: «Jusqu'à présent, j'ai misé sur les actions concrètes. C'est ainsi que je me sens le plus utile... Mais il est vrai que le levier politique pourrait être un formidable instrument.» Suit un long silence qui, déjà, se fait politique. L'heure n'est pas à évoquer publiquement de tels projets. Un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères nous le confirmera: «Il est vrai que Chekeba Hachemi force le respect ici. Comme l'Alliance ne compte pas de femmes parmi ses cadres, elle pourrait devenir un atout intéressant si nous sommes associés à la formation d'un gouvernement.»
Une musique d'avenir, couverte par le vacarme des bombardements. A l'heure où le soleil se couche, sur les bords du Panchir, le joker féminin de l'Alliance accepte toutefois de se laisser entraîner à un instant de rêverie. L'Afghanistan idéal des lendemains de guerre? «Un pays sans aucune ingérence étrangère. Mais ouvert sur le monde, capable d'attirer les investisseurs, dont ceux de la diaspora.» Avec, rêve suprême, une cohabitation à la Suisse entre les diverses ethnies.
Il y a deux mois, lors de la visite d'une conseillère municipale de la ville de Genève active dans l'humanitaire (lire encadré), Massoud avait demandé un exemplaire de la Constitution suisse. «Il a laissé des instructions à son successeur. Je dois m'en occuper», conclut la jeune femme. Avant de disparaître. Il paraît que dans un village, à vingt kilomètres au nord, des femmes démunies ont un besoin urgent de disposer d'un atelier de couture pour vivre. Ou espérer survivre...
CHEKEBA HACHEMI (à g.) en compagnie de PASCALE BASTIDE, vice-présidente de l'association Afghanistan libre.
Kaboul 1972.
Kaboul 1996.
Présence genevoise au Panchir
Interface entre l'Occident et l'Afghanistan versant moderniste, Chekeba Hachemi est sollicitée par plusieurs ONG pour proposer ou superviser des actions de soutien. En sa compagnie, nous sommes allés visiter une nouvelle maison d'accueil pour veuves et orphelins créée il y a deux mois par Enfants et Femmes afghans, une organisation genevoise à but non lucratif coprésidée par Anne-Marie von Arx-Vernon et le Dr Nicolas Liengme.
Avant de découvrir les lieux, une maison de sept pièces dans un éden arborisé sur la rive gauche du Panchir, Chekeba exprime des réticences: «Leur salarié de l'hôpital de Genève ne veut pas venir actuellement assurer le lancement pour des raisons de sécurité, et moi je n'ai pas le temps de m'y consacrer entièrement. En outre, ce qu'ils ont fait à Kaboul pour les veuves ne marchera peut-être pas ici.»
Heureuse surprise à l'arrivée: le petit établissement ouvert en septembre fonctionne déjà avec dix orphelins, âgés de 5 à 9 ans. Et si le mode de vie des veuves de cette région en guerre ne les incite pas à rejoindre l'établissement, deux d'entre elles maternent les enfants. L'ambiance y est douce et les institutrices souriantes.
«Leur chance, c'est d'avoir trouvé un responsable local sérieux, dévoué et compétent», reprend la présidente d'Afghanistan libre. L'intéressé, Shafiq Ziaye, la trentaine, barbe avenante et belle maîtrise de l'anglais, nous parle des problèmes concrets qui le préoccupent aujourd'hui: «L'hiver approche. J'ai besoin de plastifier le toit en terre et d'acheter six poêles pour chauffer les pièces. Mais le dollar s'est effondré dans la vallée et une rallonge budgétaire est d'autant plus nécessaire.» La réalité, simple et brute, que nous sommes priés, rapport à l'appui, de transmettre à Genève. Avec, en post-scriptum, le sourire lumineux des dix premiers bambins.
Seule entorse aux visages féminins masqués: les pièces officielles d'identité.
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