Août 1978. Je suis au Gymnase de la Cité, classe 1D22. Une classe de filles qui ont choisi langues modernes, comme on dit alors, c’est-à-dire l’italien. Pour deux ans, notre professeur de français sera Jacques Chessex. Bruissement d’admiration et de crainte. Etudier la littérature française avec un écrivain, quel privilège! Mais côtoyer un grand homme dont on susurre, à Lausanne, qu’il peut être rugueux suscite un peu d’appréhension.
Jacques Chessex nous initie d’abord à Maupassant et nous parle très vite de Flaubert. Nous étudierons aussi Baudelaire, Verlaine, Malraux, Constant, Voltaire, Yourcenar… Je mesure notre chance: Chessex parlait des écrivains avec une telle familiarité, une telle connaissance de leur œuvre et de leur vie, qu’on avait l’impression qu’il en avait été l’ami intime, le confident, et qu’il nous conviait en son salon pour nous donner les dernières nouvelles.
Une classe de filles est toujours un microcosme particulier. Parfois, Chessex se moque de nous, de nos fous rires d’adolescentes, il nous traite de «chèvres», sans que cela nous vexe, référence sans doute à la beauté des cabrioles, plutôt qu’à nos aptitudes intellectuelles. Car il a à cœur notre image de jeunes filles sérieuses. Il nous conseille un jour: «Quand vous traversez la cour de l’Ancienne Académie, serrez bien vos piles de livres contre vous, on pensera que vous êtes appliquées.» Longtemps, j’ai porté mes livres comme dans une étreinte, ce geste de protection de ce qu’on possède de plus précieux, ce geste qui est naturel lorsqu’on devient mère, et que j’avais reçu de Chessex comme un rempart. Quel meilleur bouclier dans la vie, contre sa propre timidité ou les agressions extérieures, que l’usage quotidien des livres!
En début d’année, il nous dicte une liste des écrivains qu’il faut avoir lu, du Moyen Age à nos jours, une sorte de viatique, une manière de nous lancer dans le monde avec un bagage minimal.
Chessex, le professeur, est très soucieux de nous faire partager sa passion de la littérature. D’un ton doux, serein et souverain, il guide nos découvertes. Il encourage chez celles qui en manifestent l’envie l’écriture. Je conserve pieusement les dédicaces et les petits mots qu’il m’a offerts pour m’inciter à manier la plume. Je crois lui devoir le goût du mot juste, scintillant au milieu d’une phrase ordinaire, l’exigence de la pépite stylistique qui sauve un texte de la pure banalité.
Chessex est pour moi un professeur extraordinaire, mais il a ses têtes. Gare à celles qui ne sont pas dans ses petits papiers. Il peut se montrer féroce, odieux, injuste. Il joue parfois avec nous comme un chat avec des souris, tantôt matois, le regard perçant, tantôt le coup de griffe cinglant.
Samedi à la rédaction, une collègue me propose de rédiger quelques lignes sur le thème J’ai été l’élève de Chessex. Je trouve ce titre présomptueux, nous sommes plusieurs centaines. Il a surtout été mon professeur. Pas un professeur qui apprend des choses, mais un professeur qui élève, c’està- dire qui porte ses étudiants plus haut, élargit leurs horizons, les conduit dans d’autres dimensions, leur apprend à aimer l’abîme, à jouir des vertiges.
Avec les écrivains qui nous grandissent, le mot «fin» n’existe pas. Je veux donc ici me souvenir d’une citation du Dictionnaire philosophique de Voltaire que Chessex scandait souvent avec une distance amusée pour conclure un propos: «Tout est bien.»
IL JOUE PARFOIS AVEC NOUS COMME UN CHAT AVEC DES SOURIS TANTÔT MATOIS, LE REGARD PERÇANT, TANTÔT LE COUP DE GRIFFE CINGLANT.
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