Il aimait la Suisse, mais la Suisse ne le savait pas. Il aimait le canton de Vaud et Payerne, mais Payerne et le canton de Vaud ont cru qu’il les insultait. Jacques Chessex est mort, on l’insultait encore, ce vendredi soir. C’est un grand homme, un grand écrivain, mais, surtout, c’est un grand Suisse qui est mort le 9 octobre 2009. Ce que personne n’a jamais compris – un héros national, Winkelried d’un XXIe siècle en pleine crise d’identité et débandade conformiste.
Dans un pays qui se cantonne au jardinage des pelouses, il a fait œuvre de labourage intensif et profond. Prédestiné: il habitait à côté d’un cimetière. Creuser, aller voir au fond de la terre noire, telle a été la vie de Jacques Chessex. Il a fouillé au fond de la nature humaine, en a ramené des noirceurs que nous n’avons pas aimé voir – du sexe, de l’alcool, du dégoût, de la mort. Il a fouillé son histoire, celle de son père, de sa mère, cherchant à trouver au fond de cette mémoire personnelle ce qu’il était, lui, Jacques Chessex. Il a fouillé l’identité romande, distendant son calvinisme jusqu’à y marier de manière assumée, avec une perfection digne des mouvements de l’âme les plus habiles, ce qu’il lui fallait de catholicisme et d’agnosticisme pour rendre compte de sa propre complexité.
Il a fouillé son passé, le nôtre, pour nous renvoyer un miroir à la fois honnête et révolutionnaire.
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Et puis, il a fouillé le passé de son pays. Celui du Jorat, à travers Le vampire de Ropraz, ressortant les vieilles histoires qu’on n’aime pas entendre, celles qui dérangent, parce qu’il y a des coupables qui courent toujours, des crimes vicieux et incompréhensibles dont on ne veut plus entendre parler, réflexe de pseudo-bonne conscience paysanne qui n’a jamais fait que le malheur des campagnes.
Le passé de Payerne, enfin, à travers la mort d’un Juif dont il s’est souvenu toute sa vie, qui l’a hanté, torturé. Il n’était pas le seul à se souvenir de l’assassinat d’Arthur Bloch, en 1942. Ils sont nombreux à avoir vécu avec cette mort, quelque part dans leur mémoire. Mais lui, en historien des plaies ouvertes, en arpenteur des blessures jamais guéries, a osé rouvrir le dossier. Regarder ce passé en face. Lui demander des comptes. Mesurer la distance qui nous sépare de ce passé, et découvrir avec effroi qu’elle n’est pas si grande. Il a reçu des lettres d’insultes, pour cela. Des menaces de mort. Son effigie a été placée, le jour de son anniversaire, aux Brandons de Payerne, dans une boille comme le corps dépecé d’Arthur Bloch. Il avait déjà suffi d’un Ogre, d’un Pasteur Burg, pour qu’on le cloue au pilori des ennemis de la nation il y a trente ans. On ne l’a pas laissé tranquille, ne comprenant pas qu’il servait de fait la communauté, payant de sa personne pour que la parole circule, que les vérités sortent.
Plus c’est local, plus c’est universel, disait Jean Renoir. Durant cinquante ans, Chessex a été un influentaffluent héroïque, l’accoucheur d’une identité dont nous avions oublié qu’elle devait être en mouvement. Venant de Ramuz, Flaubert, Maupassant, Cingria, Baudelaire, il a irrigué à son tour ce pays de son génie généreux, nous renvoyant, à nous en Suisse, en Romandie, en Vaudoiserie, un miroir à la fois honnête et révolutionnaire, une idée de nousmêmes pour avancer.
Jacques Chessex était un Romand-fleuve.
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