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MIGRATIONS
Chiasso n’est pas Lampedusa

Par Catherine Bellini - Mis en ligne le 08.02.2012 à 11:07

Depuis un quart de siècle, Antonio Simona dirige le centre d’enregistrement de Chiasso, où le comportement de certains Tunisiens crispe la population. Gros plan sur un homme de terrain resté humaniste.

Une flamme jaillit. «Il suffit d’une étincelle pour déclencher un incendie», dit Antonio Simona en allumant sa cigarette et celle d’un demandeur d’asile du Nigeria. Il poursuit: «La différence entre un chef et un bon chef, c’est dix secondes. Quand une bagarre commence, il faut y aller. Pas le temps de créer un groupe de travail. Ici, on doit être joignable 24 heures sur 24, sept jours sur sept.» Ce matin-là, Antonio Simona, 59 ans dont 24 comme directeur du centre d’enregistrement de Chiasso, échange quelques mots avec les requérants qui déblaient la neige devant l’établissement.

A Berne, à l’heure qu’il est, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga et son nouveau directeur de l’Office fédéral des réfugiés (ODM) Mario Gattiker expliquent aux médias qu’ils vont mieux adapter la politique de l’asile aux réalités du terrain. Antonio Simona tire sur sa cigarette. Ils peuvent compter sur lui. A l’ODM depuis presque trente ans, il est un soutien constant pour ses collaborateurs, auditeurs ou secrétaires, répartis dans les bureaux en face du sien, pour les Securitas qui accueillent les réfugiés à la loge et pour les requérants.

Allez, au boulot! Il remonte au bureau tandis que Ridha Sgaier, 30 ans, et Kamel Tajouri, 28 ans, recommencent à pelleter. Tunisiens, ils ont passé dix mois en Italie, dormant parfois dehors, vivant de l’argent ou de nourriture que les gens voulaient bien leur donner. Il y a quatre jours, ils ont pris le train de Milan pour tenter leur chance en Suisse. «Un ami nous a dit qu’on y aurait un toit et à manger. Et on aimerait du travail.» Sont-ils conscients du fait que leurs chances de rester sont quasi nulles? Qu’ils ne sont pas des réfugiés politiques? Qu’ils seront classés «cas Dublin», devront retourner en Italie, le premier pays de l’Union européenne où ils sont arrivés? Ridha hausse les épaules et les sourcils: «Je remets mon destin entre les mains de Dieu. Il ajoute: Et toi? Tu peux m’aider?»

 

«LA POPULATION ACCEPTE MIEUX LA PRÉSENCE DES REQUÉRANTS S’ILS SE RENDENT UTILES.»
Antonio Simona, directeur du centre d’enregistrement de Chiasso

 

Un travail, une perspective d’avenir, le rêve de tout réfugié. C’est pourquoi Antonio Simona croit beaucoup aux vertus de l’aide au retour. A Chiasso, on a convaincu 150 personnes de renoncer à déposer une demande d’asile pour rentrer au pays en bénéficiant d’une aide. Aide qui peut aller jusqu’à 3000 francs – une somme versée par des collaborateurs de l’IOM sur place (International Organization for Migration) pour ouvrir un commerce ou un atelier. Dans une Suisse où le traitement d’une demande d’asile dure quatre ans en moyenne, huit jours seulement s’écoulent entre le moment où le requérant accepte une aide au retour et son départ.

Lutter contre le désœuvrement. Sur place, le travail d’utilité publique que Ridha et Kamel fournissent, gratuit le premier jour, puis payé 30 francs la journée, les requérants en sont friands. Mais ces emplois sont rares. La commune de Chiasso vient de demander 70 000 francs à la Confédération pour lancer un programme d’occupation plus étoffé, ce qu’Antonio Simona salue: «La population accepte mieux la présence des requérants s’ils se rendent utiles. Et le travail donne de la dignité, en plus de l’argent.» Enfin, l’activité agit comme une douche froide sur l’oisiveté. Comprenez: les jeunes hommes, occupés, ne vont plus boire, traîner, voire voler.

Parce qu’à Chiasso, depuis quelques mois, les gens ont les nerfs à vif. Cette ville de 8000 habitants a vu passer 7000 demandeurs d’asile l’an dernier, presque un tiers du nombre total – 22 500 – de requérants arrivés en Suisse en 2010. Si une partie a immédiatement été transférée vers les quatre autres centres d’enregistrement de Suisse, celui de Chiasso en a hébergé 4000. Actuellement, 134 hommes se pressent Via Motta, le centre flanquant la gare, 85 personnes dans deux abris de protection civile. Dans les rues de Chiasso, la grande concentration d’hommes jeunes et oisifs inquiète. Chacun y va de son anecdote sur les jeunes Tunisiens ubriachi (ivres). Si bien qu’au centre d’enregistrement, beaucoup d’efforts sont déployés pour éviter les éclats dus à l’alcool. Un animateur accompagne parfois les jeunes hommes à l’extérieur pour leur faire entendre raison. Et, dès qu’ils rentrent, soit au plus tard à 18 heures, les requérants sont fouillés afin d’éviter qu’ils n’amènent des boissons, ou des armes, à l’intérieur. Le soir, la tension monte au moment des repas. Une simple bousculade peut dégénérer.

En réaction, le conseiller d’Etat Norman Gobbi, de la Lega dei Ticinesi, vient de soumettre une proposition du Gouvernement tessinois à l’ODM: loger les requérants coupables de vol ou d’autre acte illégal dans des conteneurs loin du centre et leur interdire certaines zones de la ville, et les y enfermer s’ils ne respectent pas cette interdiction. Il s’agit de rassurer la population. Parce qu’actuellement, la situation est parfois plus difficile à gérer que lors de la grande affluence des années 90, quand 45 000 réfugiés arrivaient de Bosnie et du Kosovo. «A l’époque, notre population montrait beaucoup de compréhension envers ces familles qui fuyaient la guerre», se souvient Antonio Simona. Pas question de dramatiser cependant, «Chiasso n’est pas Lampedusa», souligne-t-il. Et les requérants qui commettent des actes illégaux sont en claire minorité. Quant à la cohabitation, elle se passe très bien dans certaines communes du Tessin, comme à Biasca dans la vallée de la Léventine. «De cela, personne ne parle.»

Prendre la vie comme elle vient. Etudiant en littérature italienne et française à Zurich puis journaliste à l’ATS, Antonio Simona, en 1983, rejoint le Département de justice et police et Peter Arbenz, alors simple délégué aux réfugiés, l’ODM n’existant pas encore. Après quelques années comme auditeur à Berne, il rejoint le Tessin pour y diriger le tout nouveau centre d’enregistrement. Au cours des ans, il voit défiler des réfugiés chiliens, kurdes ou tamouls; il voit aussi passer sept conseillers fédéraux – d’Elisabeth Kopp à Eveline Widmer-Schlumpf en passant par Christoph Blocher – et dix révisions de la loi sur l’asile. Employé de la Confédération, Antonio Simona ne commente pas le travail législatif. Il constate simplement que la procédure de l’asile est devenue longue et détaillée. On ne peut s’empêcher de penser à Max Frisch qui affirmait en substance: si Guillaume Tell avait tiré sur son fils, nous serions un peuple de dramaturges. Mais il a atteint la pomme. Et nous sommes devenus un peuple d’horlogers. Rien à dire contre la précision. «Mais, rappelle le Tessinois, n’oublions pas que derrière les dossiers il y a des hommes. N’oublions pas que le monde est chaos, qu’il faut oser s’y plonger, prendre la vie comme elle vient et l’organiser au mieux.»

Une sonnerie retentit. C’est Mario au bout du fil. «La sécurité est prioritaire. Sinon, la population ne voudra plus des requérants», dit encore Antonio Simona. Mario Gattiker, le tout nouveau directeur de l’ODM, est en route pour le Tessin. Durant le voyage en voiture, le conseiller d’Etat Norman Gobbi lui expose notamment le projet de conteneurs hors de Chiasso. Mario Gattiker va rencontrer Antonio Simona ce soir. Et demain, ils iront Via Motta, histoire de se frotter à la réalité de ces 134 jeunes hommes et du personnel qui les assiste. «Il serait très utile que chaque nouveau collaborateur de l’ODM passe une semaine ici», dit le directeur qui sait donc ce qu’il va faire de sa soirée. D’ailleurs, il sait aussi ce qu’il va faire de sa retraite: avec sa femme, il s’occupera d’un refuge pour animaux abandonnés. On ne se refait pas. Il sourit et allume sa énième cigarette.




Tags: Chiasso, Lampedusa, Antonio Simona, asile, migration,

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