Jim Harrison n’a jamais rêvé de Chien Brun. En revanche, il a rêvé de Dalva, l’héroïne éponyme de son roman. Son visage lui est apparu aussi clairement que celui de Sarah, l’adolescente du Montana qui surgit dans ce nouveau recueil de trois longues nouvelles, Les jeux de la nuit. C’est que Chien Brun, c’est lui. Il l’a dans le sang, dans l’âme.
«JE L’AI CRÉÉ PARCE QU’IL EST LA LIBERTÉ.» Jim Harrison
Depuis vingt ans, depuis La femme aux lucioles en 1990 précisément, il nous donne régulièrement de ses nouvelles – dans Julip en 1994, En route vers l’ouest en 2000, L’été où il faillit mourir en 2006. A chaque fois, des épisodes d’une centaine de pages qui suivent Chien Brun avec un mélange de tragicomédie et de tendresse qui en font des respirations uniques dans la vaste œuvre de l’écrivain du Montana.
Normal: «Chien Brun est un frère intérieur, explique Jim Harrison. Etre écrivain signifie rentrer dans la peau de tant de personnages à la fois... C’est parfois lourd. Ecrire les aventures de CB me remet des personnages que je n’arrive pas à quitter. Je peux être moimême, d’une certaine façon.» Brown Dog n’a pas de nom, ne se souvient pas de sa mère et n’a jamais rencontré son père.
Indien métis né dans la péninsule Nord du Michigan, sans foi ni loi ni papiers de quelque sorte que ce soit, rebelle paresseux, il ne respire pas loin des bois et des rivières et fuit tous les cassepieds, qu’ils soient policiers, assistants sociaux ou bigots. Il aime la viande, le whisky et le sexe, surtout avec Gretchen qui, hélas, n’aime pas les hommes, mais tolère ses attentions, le choisissant même dans cette dernière nouvelle comme inséminateur artificiel de l’enfant qu’elle désire.
Homme des marges, usé mais infatigable, il rêve depuis l’enfance qu’il se transforme en ours ou en faucon. Il se sent chanceux «de pouvoir résoudre ses propres problèmes avec deux ou trois bières et une demi-douzaine d’heures consacrées à la pêche à la truite, et lorsqu’une femme croise son chemin (...)».
Liberté. On l’a vu s’attaquer à des anthropologues qui fouillaient un cimetière indien, faire l’homme à tout faire dans des chalets de chasseurs, se perdre dans les quartiers rupins de Los Angeles pour récupérer une peau d’ours, plonger dans un lac pour en ressortir la dépouille d’un chef indien afin de la vendre...
Cette fois, le voici coincé au Canada avec Baie, sa belle-fille de 10 ans atteinte du syndrome d’alcoolisme foetal, qui ne parle pas, mais imite à la perfection les cris des oiseaux. Chien Brun refuse que Baie soit placée dans une institution, mais le pays lui manque. Il traverse la frontière dans le bus de rockeurs indiens, rêve de Gretchen comme un fou et aspire au «néant de la péninsule Nord».
De passage à Paris, Jim Harrison plisse les yeux dans le soleil de septembre. «Je voulais qu’il revienne. Je n’ai jamais pu l’abandonner.» Il en sait beaucoup plus sur son double mélancolique et hédoniste qu’il ne l’écrit. Son nom, celui de sa mère. «Je l’ai créé parce qu’il est la liberté. C’est un homme sans importance; du coup, il est libre. Il évite toute forme d’appartenance à un système. Il vit dans les marges. C’est un maître zen naturel.
Ses attitudes dans la vie sont mes mécanismes de survie dans un monde où je me sens souvent déplacé.» Ce n’est pas un hasard si Harrison a intitulé son autobiographie En marge. «Mes héros vivent en marge, comme moi qui ai choisi de devenir poète à l’âge de 14 ans. Enfin, choisi... c’est un appel. On ne refuse pas. Mais il y a des conséquences.»
Les lecteurs indiens aiment bien Chien Brun. «Ils se sentent à la maison avec lui. J’ai grandi avec des personnages comme lui.» On lui a demandé plusieurs fois d’adapter Chien Brun au cinéma, mais il a toujours refusé. «Les gens du monde du cinéma ne peuvent pas comprendre ce genre de personnages...»
Il rassemblera, l’an prochain, toutes les aventures de Chien Brun dans un seul volume, avec une nouvelle inédite, où l’on voit Chien Brun devenir «attrapeur de chiens». Du coup, il se demande s’il ne va pas en finir avec lui. Mais il ne pense pas, finalement. «Dalva devait mourir. Pas Chien Brun.»
Harrison termine un roman qui plonge un inspecteur à la retraite dans une secte près de Chicago et un documentaire sur le poète Gary Snyder, pour qui «les rêves et les visions sont plus importantes que la réalité». Sa femme Linda a eu des problèmes de cœur cet hiver, lorsqu’ils étaient dans leur retraite de l’Arizona.
Inquiet, épuisé, il s’est fait imposer par le médecin de ne pas écrire pendant deux mois. Il est parti pêcher et marcher. Ça va mieux. Ses amis indiens ont donné à Jim un nom qui signifie «celui qui voyage loin dans l’obscurité et dont on espère qu’il revienne». Il rit.
Les jeux de la nuit. De Jim Harrison. Flammarion, 336 p.
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