Cette année 2011 sera décisive pour le concept de choc des civilisations. On verra à quel point cette thèse de Samuel Huntington a empoisonné notre vision du monde, foutaise d’intellectuel ne connaissant ni l’histoire de l’Europe, ni celle de la Méditerranée.
LA SUPÉRIORITÉ DE L’OCCIDENT EST UNE CONSTRUCTION ETHNOCENTRÉE.
Déjà à Poitiers en 732, les fronts du choc entre chrétiens et musulmans n’étaient pas homogènes: des princes chrétiens se sont alliés à des chefs berbères contre Charles Martel.
Notons la singularité du début de cette nouvelle révolution arabe: Mohamed Bouazizi, le jeune marchand de fruits tunisien qui s’est immolé, déclenchant l’onde de manifestations qui a emporté Ben Ali et Moubarak, ne l’a pas fait sur le mode des terroristes martyrs visant le paradis comme récompense de leur sacrifice. Il a exprimé le désespoir d’être privé de perspectives, d’avenir.
A quoi aspirait-il, lui et tous ceux de sa génération qui ont occupé les places de Tunisie et d’Egypte? A vivre comme nous, les Européens, dans un Etat de droit, une démocratie qui garantit la liberté individuelle de chacun tout en offrant à tous des conditions de vie décentes et la perspective de grimper dans l’aisance sociale au cours d’une vie ou à la prochaine génération.
Hani Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Suisse par la grâce du droit d’asile, s’est empressé de prétendre que cette révolution préfigure le déclin de l’hégémonie occidentale. Comme si celui-ci n’avait pas déjà commencé, par exemple, lors de la décolonisation.
Ce qui reste vrai en revanche, c’est que le niveau de développement atteint par la vieille Europe reste un motif d’envie, une référence. Il y a peu de peuples sur cette terre qui n’aspirent pas à des relations pacifiques avec leurs voisins, telles que l’Europe a réussi à les construire après les boucheries de deux guerres mondiales.
Il n’y en a guère non plus qui ne rêvent pas de bénéficier d’un système d’assurances sociales qui atténuent les effets les plus dramatiques de la pauvreté économique, de la maladie ou de l’âge. Il y a peu de territoires où coexistent autant de diversités culturelles dans le respect, certes parfois crispé, des uns et des autres.
Le retour de la Chine et de l’Inde sur la scène mondiale nous le rappelle, la supériorité de l’Occident est une construction intellectuelle ethnocentrée qui ne résiste pas à l’analyse.
Nous croyons avoir inventé la démocratie, le capitalisme et deux ou trois autres bricoles, surtout parce que nous avons mal étudié les autres civilisations. Toutes les sociétés ne progressent pas au même rythme, mais chez chaque individu la pulsion de liberté est irrépressible.
L’heure de vérité sonne aussi pour les gouvernements comme le nôtre, investis du message messianique des droits de l’homme. Vont-ils aider les peuples de l’ancien empire ottoman à s’établir en démocraties prospères ou l’attentisme prudent opportuniste et commercial va-t-il encore l’emporter?
Quoi qu’il en soit, à l’échelle de l’histoire longue, le jeu de dominos est stupéfiant: la crise financière de 2009 aura marqué le retour du politique, dans les démocraties mûres et développées comme dans les soft dictatures établies à leurs marches.
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