Soudain, la lourde porte de l’église évangéliste Kasr El Dubara, dans le centre «révolutionnaire» du Caire, s’entrouvre. Un homme sans âge, au regard suspicieux, passe sa tête, en écartant le drap qui recouvre le gros portail en fer forgé. «Entrez», ordonne-t-il après avoir vérifié notre carte d’identité.
A deux pas, la place Al-Tahrir, cachée derrière le Mogamma, un monstre de béton abritant plus de 18 000 fonctionnaires, s’éveille après une nouvelle nuit de contestation contre la junte militaire qui s’accroche au pouvoir. L’appel à la prière de l’imam de la mosquée Omar Makram, toute proche, s’élève dans le ciel... «Le pasteur Fawzi Waheeb Nasrallah vous attend à l’étage», ajoute-t-il en fermant la porte. Rapidement. Nerveusement.
La peur au ventre. Une peur qui s’explique alors que des voix, de plus en plus nombreuses, appelant à l’introduction de la charia fleurissent en Egypte, mais aussi en Libye, en Syrie ou en Tunisie. Et que le printemps arabe semble confisqué par les islamo-conservateurs, grands vainqueurs des élections à Rabat, à Tunis et au Caire. Noël a décidément un goût amer cette année pour les chrétiens d’Orient.
Et pourtant, les coptes d’Egypte pensaient avoir fait le plus dur en participant activement à la chute du clan Moubarak en février. Comme les Frères musulmans, les salafistes et les jeunes révolutionnaires, ils étaient en première ligne et leur sang a coulé sur la place Al-Tahrir. Dans la cour de l’église, neuf brancards recouverts de couvertures attendent d’ailleurs à ciel ouvert les blessés des prochains affrontements dans une capitale en résistance.
Des bombonnes d’oxygène sont posées devant la sacristie qui sert de salle d’opération. «Plusieurs médecins ont été blessés et l’un d’eux a été tué par les tirs des militaires dans un hôpital de la place Al-Tahrir, explique Fawzi Waheeb Nasrallah. Il fallait les mettre à l’abri. Jamais les forces de l’ordre n’oseront attaquer la maison du Christ.»
Unis dans la révolte. Kasr El Dubara est un site stratégique qui sert de pharmacie pour tous les hôpitaux de campagne montés à la hâte par les révolutionnaires. «Chrétiens, musulmans, islamistes, nous soignons tout le monde, ici. Les gens donnent aussi leur sang. On ne leur demande jamais leur religion, poursuit le pasteur Nasrallah en sirotant son thé. Nous avons également mis à disposition des musulmans des tapis de prière.»
Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes entre coptes et musulmans? Fawzi Waheeb Nasrallah soupire. «Nous vivons une période exceptionnelle. C’est l’Egypte dont nous rêvons sans discrimination religieuse, sans haine. Mais nous, les chrétiens, nous savons très bien que quand tout se sera calmé, les rivières de la colère arabe retrouveront leur lit, les mauvaises habitudes reviendront. Et les mêmes imams qui aujourd’hui collaborent avec nous pour sauver les jeunes de la place Al-Tahrir nous déclareront la guerre sainte. Dans leurs prêches du vendredi, ils appelleront à massacrer les chrétiens.»
Morts à la pelle. Un constat qui fait froid dans le dos. Mais les dix derniers mois donnent raison à ce pasteur dont les yeux se gonflent de larmes. Les violences contre les coptes se sont multipliées depuis la chute du clan Moubarak. Le 7 mai, 15 chrétiens ont par exemple été tués et plus de 200 blessés lors d’affrontements au Caire. La raison: des musulmans avaient attaqué deux églises affirmant qu’une chrétienne convertie à l’islam y était détenue en otage. C’était faux.
Mais le prétexte était trop beau... Rebelote dans la nuit du 9 au 10 octobre à la suite de la destruction d’une église dans la région d’Assouan. Bilan: une trentaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Depuis, les coptes vivent sur leurs gardes. Ils sont devenus des cibles faciles pour les islamistes. «Je ne m’aventure pas en dehors de mon quartier. Et je dois faire attention à ma manière de m’habiller», témoigne Christina, une jeune chrétienne, choquée et déçue par la tournure des événements «révolutionnaires». Quant à la croix qui pend à son cou, elle la cache. L’heure est à la discrétion dans une Egypte où les coptes ont toujours joué un rôle moteur économique et social.
Citoyens de seconde zone. Or, ces dernières années, les plus riches ont préféré quitter le pays face aux discriminations dont sont victimes les 12 à 13 millions de chrétiens. Renouveler sa carte d’identité tient du parcours du combattant. Tout comme trouver un emploi dans la fonction publique ou un appartement. Résultat: les coptes tombent petit à petit dans la pauvreté, les milliardaires comme les Sawiris n’étant finalement que quelques arbres cachant une forêt de misère.
«Nous sommes des citoyens de seconde zone. Isolés. Maltraités», résume Suzan, croisée dans un des nombreux clubs privés de la capitale. Elle, c’est décidé, elle quitte ce pays où les chrétiens ne sont que des corps étrangers dont on ne prononce pas le nom. «Les musulmans nous appellent arbaa richa, quatre branches, en référence à la petite croix que les chrétiens se tatouent sur le poignet droit», témoigne cette femme d’affaires.
Et quand ils font campagne pour l’Egypte de demain, sous les couleurs du parti «des Egyptiens libres», les islamistes les traitent de «croisés», ultime insulte pour ces descendants directs des premiers chrétiens et qui vivaient en Egypte bien avant l’arrivée des musulmans. Aujourd’hui, les salafistes les traitent comme des étrangers dans leur propre pays et parlent même de réintroduire la djizia, la taxe pour les non-musulmans vivant sur une terre de l’islam. Comme au temps du prophète.
NOS JEUNES CHERCHENT À PARTIR . ILS ONT DU MAL À TROUVER LEUR PLACE ICI. ILS ONT SOUVENT PERDU CONFIANCE. Marie-Thérèse Kreidy, directrice des programmes de Noursat-Télé Lumière
Un premier pas vers un nettoyage ethnique? Beaucoup y croient. Et s’en inquiètent. «Pour certains musulmans, nous sommes la source de leurs problèmes socioéconomiques parce que nous buvons de l’alcool et nous mangeons du porc sur une terre d’islam», s’énerve Samir, un jeune copte qui fait visiter les églises creusées dans la roche de la Moqattam, le quartier des chiffonniers du Caire.
Une décharge à ciel ouvert où les poubelles éventrées ont envahi les rues étroites de ce bidonville, loin du centre de la capitale égyptienne. «En s’attaquant à nous, ils pensent nettoyer la société égyptienne et exécuter les exigences de leur dieu.» Le fameux djihad.
Le calme avant la tempête. Loin du tumulte égyptien, le quartier chrétien d’Achrafieh, au centre de Beyrouth, prépare Noël. Les rues brillent de mille feux avec leurs guirlandes multicolores. Les restaurants ne désemplissent pas. Et les familles bourgeoises se ruent dans les boutiques de luxe du Mall ABC.
Le Liban serait-il le paradis des chrétiens d’Orient? «C’est plutôt le calme avant la tempête, analyse Rita, maronite, active dans l’Eglise. Les Libanais ont cette capacité de s’amuser quand ils sentent arriver l’apocalypse. Ici, nous connaissons le prix d’une guerre entre les communautés religieuses. On en sort. Aujourd’hui, nous nous inquiétons pour l’insurrection qui mine la Syrie. Notre voisin pourrait mettre le feu à notre pays.»
Syrie comme rempart. Pour les maronites, les orthodoxes et autres catholiques libanais, le régime de Bachar el-Assad est le dernier rempart contre l’axe sunnite qui s’étale désormais de Turquie en Arabie jusqu’au Pakistan. Dominateur. Offensif. Agressif grâce aux milliards des pétromonarchies du Golfe. Mais qui s’en soucie, se demande Nabil Bou Moncef, un éditorialiste en vue du quotidien An-Nahar (Le jour).
Ni le Vatican qui a consacré en octobre 2010 un synode à cette question avant de rentrer dans un silence coupable. Ni les gouvernements occidentaux, souligne un diplo mate européen: «Jusqu’à la création d’Israël en 1948, ils ont utilisé les chrétiens d’Orient pour défendre leur politique. Mais depuis, ils les ont laissés tomber, préférant s’appuyer sur l’Etat hébreux. Ces chrétiens n’intéressent plus personne. Personne ne les défend.»
Résultat: le poids politique des chrétiens, victimes en outre de leurs dissensions, est en chute libre. Tout comme leur présence démographique. Au Liban, ils ne pèsent plus que 30% de la population contre 55% à la fin de la Seconde Guerre mondiale. «Et ce n’est pas terminé», confie Marie-Thérèse Kreidy, directrice des programmes de Noursat-Télé Lumière, la chaîne chrétienne du pays des cèdres dont les studios sont situés dans un immeuble anonyme du quartier de Daoura. «Nos jeunes cherchent à partir. Ils ont du mal à trouver leur place ici. Ils ont souvent perdu confiance.»
Tension palpable. Pris à la gorge, lâché par une diaspora touchée coulée par la crise financière qui mine l’Occident, beaucoup en sont réduits à vendre leurs terres à de riches investisseurs du Golfe. Une autre manière de réislamiser une région où les chrétiens sont déchirés entre leur allégeance au sunnite Hariri et aux chiites du Hezbollah.
Autre tableau loin du faste trompeur de Beyrouth: dans le nord du Liban, à moins de 500 mètres de la frontière avec la Syrie, la tension est palpable. La zone est fermée, nous explique un lieutenant de l’armée. «Nous ne pouvons pas vous laisser passer. C’est pour votre sécurité. Il y a beaucoup d’armes en circulation dans le coin. Des brigands pourraient vous enlever ou vous tuer.»
Or, ce que le militaire oublie de dire, c’est que de nombreuses familles chrétiennes syriennes ont déjà fui la guerre civile entre l’armée de Bachar el-Assad et les insurgés sunnites. Une réalité que Beyrouth veut cacher. De peur d’encourager les deux millions de chrétiens syriens à passer une frontière trouée comme une meule d’emmental... De peur de revivre un nouveau scénario dramatique à l’irakienne.
En cinq ans, le pays de Babylone s’est en effet vidé de ses Chaldéens, de ses Syriaques ou de ses Araméens, de ces chrétiens qui parlent la langue du Christ. Ils étaient plus de 2,5 millions avant l’intervention américaine en 2003 et la guerre civile qui la suivit. Ils ne seraient plus que 500 000 à 700 000. Et l’exode se poursuit sur fond d’assassinats, de menaces, de prises d’otages, d’insultes quotidiennes, de rackets...
Les plus chanceux, les plus jeunes généralement, ont trouvé refuge en Australie ou dans les pays scandinaves. Les autres attendent, comme des épaves échouées, dans les banlieues de Damas, d’Amman ou de Beyrouth. «J’ai passé soixante ans à photographier les Irakiens», raconte, entre deux sanglots, Georges, 78 ans, qui boit un thé dans le Club Eagle, dans l’est de la capitale libanaise. «J’ai dû quitter Bagdad il y a une année. La pression était forte sur ma communauté. Mon fils a été tué par des islamistes. J’ai tout abandonné derrière moi. Toute une vie de labeur. On m’a même privé de mon passeport. Vous imaginez, si je retourne un jour sur les terres de mes ancêtres, je serai traité comme un étranger.»
Yaura-t-il d’autres Irak au Moyen-Orient? Assiste-t-on à un nettoyage ethnique d’une dimension inconnue jusqu’à aujourd’hui? Le printemps arabe va-t-il se transformer en hiver des chrétiens? Tant de questions sans réponse encore pour des chrétiens d’Orient qui vivent aujourd’hui une page sombre de leur histoire. Dans l’indifférence de la communauté internationale. Le cercueil ou l’exil, les chrétiens auront-ils encore le choix?
Un exode historique: de 20% au Moyen-Orient il y a un siècle, les Chrétiens ne sont plus que 2% à 5% aujourd'hui

Maroc et Tunisie Au Maroc et en Tunisie, où les chrétiens sont ultraminoritaires (1% de la population), la liberté de culte est garantie. Constituée principalement d’étrangers, cette communauté possède un petit nombre d’écoles et d’églises. C’est le prosélytisme trop voyant des évangélistes qui pose problème aujourd’hui dans ces deux pays. Le Maroc a ainsi promulgué une loi censée freiner la vague de conversions au protestantisme parmi les déçus de l’islam. Plus d’une centaine d’«activistes» chrétiens ont été expulsés ces deux dernières années.
Algérie Tensions sur la terre de saint Augustin. Pour donner des gages de bonne foi aux islamistes, les autorités algériennes ont multiplié les attaques contre les chrétiens en s’appuyant sur la loi de février 2006 réglementant «les cultes autres que musulman». Plusieurs convertis au protestantisme, notamment en Kabylie, ont ainsi été jugés pour «prosélytisme». Le procès de Habiba K., arrêtée en mai 2008 en possession d’une bible, a également suscité un large mouvement de solidarité. La communauté chrétienne a fondu comme neige au soleil durant la guerre civile. Plusieurs religieux, dont les moines de Tibhirine, avaient alors été tués.
Turquie Il y avait 2 millions de chrétiens en Turquie au début du XXe siècle, soit un cinquième de la population. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 80 000, en grande partie à cause du génocide arménien. Et même si la République turque, dirigée actuellement par les islamistes de l’AKP, est laïque, les tensions entre les musulmans sunnites et les chrétiens sont encore vives. Plusieurs prêtres ainsi que des fidèles ont ainsi été tués ces dernières années. La faute aux médias et au pouvoir qui entretiennent l’hostilité à leur égard, accusent les chrétiens qui forment une élite économique en vue.
Syrie et Liban La Syrie est un Etat laïc et multiconfessionnel, composé en majorité de sunnites (74%) et d’alaouites (12%). Les chrétiens, qui pèsent 10% de sa population, sont proches du régime de Bachar el-Assad. Mais alors que le pays s’enfonce dans une guerre civile entre alaouites et sunnites, beaucoup prennent le chemin de l’exil, au Liban notamment où les communautés chrétiennes constituent un peu moins de la moitié des 4 millions d’habitants. Le système politique libanais leur garantit une représentation paritaire dans les institutions, et les attentats religieux, après la guerre civile (1975-1990), y sont rarissimes.
Irak Pas de messe de minuit pour les chrétiens irakiens en cette nouvelle année sanglante pour cette communauté qui pesait 2,5 millions d’habitants avant l’intervention américaine de 2003. Aujourd’hui, les chrétiens sont à peine 500 000 et leur nombre ne cesse de diminuer à cause des discriminations et des violences dont ils sont la cible dans un pays dominé par les chiites (60-65%) et les sunnites (32-37%). Comme lors du Noël précédent, toutes les célébrations de la Nativité auront lieu en plein jour. Et les églises seront l’objet d’une protection par des hommes en armes.
Pakistan Avenir incertain pour les chrétiens du Pakistan, un pays dominé par les sunnites (75%) et les chiites (20%). Formée à la fois de paysans pauvres et d’une petite élite libérale, cette communauté jouit de la liberté de culte, mais est victime de la loi antiblasphème. Le 8 novembre 2010, Asia Bibi, 45 ans, a été par exemple condamnée à être pendue pour ce motif. Isolés, très minoritaires dans une société de castes, victimes de discriminations, les chrétiens sont aussi accusés de faire le jeu de l’Occident dans le conflit avec les talibans.
Libye Avant la guerre de cette année qui a permis de renverser le régime du colonel Kadhafi, les chrétiens représentaient une communauté de 170 000 personnes. Il s’agissait en majorité d’Egyptiens, d’Africains et de Philippins venus travailler dans les compagnies pétrolières et dans les hôpitaux. Presque tous les chrétiens ont aujourd’hui fui la Libye à majorité sunnite. A cause des combats bien sûr, mais aussi de la prolifération des armes, de la montée en puissance des islamistes, ainsi que de l’application de la charia, la loi islamique, par le Conseil national de transition qui a pris le pouvoir.
Egypte Ayman Labib Nabil, 17 ans, a été tué à la mi-octobre. Battu à mort en classe par des camarades et par son professeur. Parce qu’il portait une croix à son cou. Parce qu’il refusait de l’enlever… Un meurtre parmi tant d’autres pour les chrétiens d’Egypte dont plus de 100 000 auraient déjà pris les chemins de l’exil depuis le début de la révolution égyptienne, il y a onze mois. Une statistique relayée par le Vatican et qui reste invérifiable. Mais elle montre que le malaise grandit dans une population victime de violences et de plusieurs attentats sanglants ces derniers mois.
Palestine et Israël Que cela soit en Cisjordanie, gérée par l’Autorité palestinienne, ou à Gaza, sous la coupe du Hamas, l’exode des chrétiens palestiniens qui formaient 28% de la population en 1948 s’est accéléré ces dernières années. La faute aux persécutions commises par les islamistes, ainsi qu’aux pressions israéliennes, notamment sur les déplacements. Ainsi, le nombre de chrétiens ne dépasserait pas 50 000 personnes dans les territoires, dont moins de 1000 à Gaza. La communauté chrétienne en Israël connaît elle aussi un lent déclin. Elle est passée de 3% de la population en 1948 à 2%.
Arabie saoudite Les chrétiens, majoritairement des immigrés asiatiques, n’ont droit à aucune liberté religieuse en Arabie saoudite, terre sacrée de l’islam, ainsi que dans les autres émirats du Golfe. Toute autre pratique que l’islam y est officiellement interdite et lourdement condamnée par la loi même si, ces dernières années, les autorités ont lâché un peu de lest. Elles tolèrent notamment des messes à l’occasion des fêtes de Noël, mais dans des lieux privés et secrets. C’est un Thurgovien, l’évêque Paul Hinder, qui dirige l’Eglise catholique d’Arabie depuis Abu Dhabi.
«Victimes d’ un nettoyage ethnique»
Mgr Béchara Raï s’exprime pour la première fois dans un média suisse sur la situation des chrétiens d’Orient. Son constat est sans appel: la montée en puissance des islamistes les met en danger.
Après le printemps arabe, Mgr Béchara Raï, le patriarche maronite qui dirige une communauté de 3,5 millions d’ouailles à travers le monde, craint un hiver... arabe pour les chrétiens d’Orient. Entretien dans son siège épiscopal à Bkerke, à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth.
Attentats contre des quartiers chrétiens, églises incendiées, assassinats, intimidations... Depuis quelques années, des centaines de milliers de chrétiens irakiens, égyptiens ou soudanais sont poussés sur les chemins de l’exil. Assiste-t-on à un nettoyage ethnique généralisé?
Le «nettoyage ethnique» des chrétiens d’Orient n’est pas un objectif en soi, mais il est une conséquence de la déstabilisation de la région. Ils y sont victimes innocentes des intégristes qui les marginalisent, qui en font des citoyens de seconde zone là où la religion d’Etat est l’islam et la source de la législation civile est le Coran. Les chrétiens doivent alors fuir leur patrie, comme les Irakiens, pour des raisons économiques, politiques et sécuritaires. Cela constitue une grosse perte culturelle, religieuse, morale et économique pour la région.
Le printemps arabe, qui a permis une montée en puissance des islamistes, en Tunisie, en Libye ou encore en Egypte, pourrait-il accélérer cet exode?
Oui. Les chrétiens, en tant que minoritaires, sont des boucs émissaires faciles dans certains pays où nous passions d’un régime dur à un régime plus dur encore. La faute notamment aux groupes fondamentalistes qui sont financés par certains Etats du Golfe, armés, organisés et soutenus par certains pays d’influence, alors que les musulmans dans leur grande majorité sont plutôt modérés. Dans ce cas, on ne peut pas parler de «printemps arabe», mais «d’hiver arabe».
Sinon?
Tant que les sociétés arabes sont attachées à un système politique inspiré par l’islam et qui ne sépare pas religion et Etat, elles ne sont pas prêtes pour la démocratie. Car la théocratie exclut la démocratie. Vous ne pouvez pas marginaliser une partie de votre population et parler de démocratie... Il n’est pas étonnant dès lors que les manifestations se transforment en événements sanglants, que la violence devienne un outil politique et que les groupes fondamentalistes mettent le chaos dans les rues.
Comme en Syrie, par exemple, où plus de 5000 personnes ont été tuées depuis le début du soulèvement?
La situation en Syrie est très critique. Je crains que les événements sanglants en cours n’aboutissent à une guerre civile entre sunnites et alaouites avec de lourdes conséquences pour les chrétiens. Dans ce cas, les réformes politiques désirées resteront lettre morte et le désordre politique, social et sécuritaire règnera dans toute la région, Liban y compris.
Etes-vous médiateur dans cette crise?
Médiateur, c’est trop dire. J’appelle au dialogue et à l’entente pour entreprendre les réformes politiques nécessaires et je condamne la violence. Nous voulons éviter que la Syrie se transforme en un nouvel Irak qui reste pour nous un exemple très éloquent de ce qu’il ne faut pas faire. Où est d’ailleurs la démocratie dans ce pays?
Qu’attendez-vous de l’Occident?
Pas grand-chose. Les pays occidentaux regardent avant tout leurs propres intérêts économiques et politiques, alors que la communauté internationale détourne le regard des problèmes des chrétiens d’Orient. Cela dit, l’Europe va faire face à un gros problème avec ses minorités musulmanes dont certains membres ne veulent pas séparer Etat et religion. Pour eux, l’islam vient en premier. Et ils font plus d’enfants que les chrétiens.
Et de la Suisse?
Nous lui serions très reconnaissants si elle entreprend une médiation en faveur du monde arabe pour éviter l’arrivée des groupements intégristes au pouvoir. Et si jamais ils y parviennent, qu’elle leur demande instamment de respecter les libertés civiles, de promouvoir les droits fondamentaux de l’homme et de garantir les droits des minorités en vertu de la citoyenneté.
Est-ce que le Liban, où les religions cohabitent sans trop d’accrocs pour l’instant, peut servir de modèle dans ce Moyen-Orient en pleine mutation?
Les chrétiens du Liban ont toujours eu un rôle moteur. Ils sont à l’origine de la formation du pays qui se distingue, politiquement, culturellement et socialement des autres Etats de la région avec des institutions qui respectent toutes les religions, qui leur reconnaissent une autonomie juridictionnelle en matière de mariage notamment. C’est grâce à eux que le Liban est devenu «le poumon» des Arabes et de l’arabité, par les libertés, la culture, la démocratie, l’ouverture à l’Occident...
L’autre question qui fâche au Liban concerne le désarmement du Hezbollah. Est-ce le premier pas vers une paix durable?
Le désarmement du Hezbollah constitue une bonne base pour l’entente entre les Libanais. Mais ce n’est pas encore la paix. Celle-ci ne peut se compléter que par le retrait total de l’armée israélienne des régions qu’elle occupe encore, ainsi que par le désarmement des réfugiés palestiniens, par leur retour à leurs terres d’origine et par l’établissement d’un Etat palestinien comme l’exigent les résolutions du Conseil de sécurité.
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