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CHRISTIAN MARCLAY «Minuit est l’heure la plus cinématique. En revanche, il existe un temps mort juste après midi. Et surtout à cinq heures du matin. C’est une heure qui n’existe quasiment pas au cinéma.»
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Culture
Christian Marclay, dompteur du temps

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 21.12.2011 à 14:38

L’artiste suisse a été l’une des grandes vedettes de la dernière Biennale de Venise, avec sa création «The Clock». Le Kunsthaus de Zurich pourrait présenter cette oeuvre fascinante au printemps 2012.

Svelte et élégant, un gobelet de café en carton à la main, Christian Marclay arrive avec un peu de retard à notre rendez-vous londonien. La faute au décalage horaire. Le plasticien musicien rentre de New York où il a donné un concert et réglé l’organisation d’une exposition à venir. Ces quelques minutes d’attente devant la porte (rouge, il l’avait bien précisé) de son atelier tombent à pic. C’est en effet pour parler de temps que nous devons nous voir.

Plus précisément, il s’agit d’évoquer The Clock (L’horloge), l’installation vidéo magistrale et magique qui valut à ce Suisse de 56 ans le lion d’or du meilleur artiste à la Biennale de Venise en 2011. Une pièce que les spécialistes de l’art contemporain n’hésitent pas à qualifier de chef-d’oeuvre et que le Kunsthaus de Zurich espère pouvoir acquérir avec l’aide d’un important mécène, planifiant de la présenter au public au printemps 2012.

Une aubaine pour tous ceux qui l’ont manquée à Londres, New York, Moscou, Séoul, Yokohama, Venise ou Paris. Et pour tous ceux qui souhaiteraient la revoir, en prenant le temps cette fois-ci d’en apprécier toutes les subtilités.

Car The Clock, qui dure vingt-quatre heures, est une oeuvre à savourer avec le corps autant que l’esprit. Mêlant instants de suspense, bagarres, rêves, cauchemars, scènes d’amour et scènes de la vie ordinaire, elle se présente comme un immense collage à la fois visuel et sonore constitué de milliers d’extraits de films de tous les pays et de toutes les époques. Leur point commun? Un réveil, une pendule, un carillon, un clocher­, voire un personnage, y indiquent l’heure qu’il est dans l’histoire.

Et qui, grâce à une maîtrise exceptionnelle du montage, correspond minute après minute à l’heure dans laquelle vit aussi le spectateur. Si, à l’écran, un cadran affiche 3 heures du matin, il est donc également 3 heures du matin sur le portable ou à la montre-bracelet du visiteur qui a choisi ce moment un peu particulier pour s’installer dans l’un ou l’autre des confortables canapés faisant partie intégrante de l’installation.

Cohérence. Cette oeuvre étonnante a fait découvrir Christian Marclay à un plus large public. Elle confirme un talent original, souligne la cohérence de sa démarche basée sur le collage et l’interdisciplinarité. Un goût pour l’entre-deux qu’il est tentant de mettre en rapport avec sa propre biographie.

Né en 1955 à San Rafael en Californie, de père suisse et de mère américaine, il a grandi et s’est formé à l’Ecole supérieure d’art visuel de Genève avant de poursuivre des études à Boston, puis de s’installer à New York. Tout en explorant de front les arts plastiques et la musique qu’il pratique en DJ iconoclaste, le jeune homme se passionne dès lors pour «la manière dont une image exprime un son».

Au début des années 80, il se produit sur scène avec un tourne-disque en bandoulière dont il joue comme d’un instrument traditionnel. Avec humour et ironie, il utilise ensuite la bande magnétique, le disque et sa pochette comme point de départ et matière première de ses oeuvres. De cette époque date The Beatles, un coussin crocheté avec l’oeuvre intégrale des Fab Four.

Parallèlement, Christian Marclay pratique la photographie, utilise la vidéo et réalise des instruments de musique déformés ou grotesques dont un accordéon de sept mètres et demi. En 1995, à la Biennale de Venise, il représente la Suisse à l’église San Stae avec Amplification, une installation en forme de concert silencieux constitué de photographies de musiciens amateurs reproduites sur des grands pans de tulle translucides accrochés dans l’espace.

Le cinéma lui offre également un matériau de choix pour réaliser des collages visuels subtils et rythmés. Ce sera d’abord Telephones, qui fait dialoguer les gestes et les mimiques d’acteurs tous au téléphone mais issus d’oeuvres différentes. L’artiste crée ensuite Video Quartet (sur le thème de la musique et du son) puis Crossfire (autour des armes à feu). C’est aussi l’époque où il quitte New York pour s’installer à Londres.

Défi fou. The Clock s’inscrit dans cette filiation, mais fait un pas (de géant) supplémentaire vers la complexité. Rare à tous les points de vue – elle n’existe qu’à six exemplaires – cette oeuvre subtile relève du défi un peu fou. Au départ, Christian Marclay n’est du reste pas sûr d’arriver à «faire 24 heures» uniquement à partir d’extraits de films.

Après de longues recherches, il se lance en 2007, engage six assistants uniquement pour visionner des films, et s’installe, lui, devant ses deux ordinateurs. Il monte et démonte au fur et à mesure que de nouveaux extraits lui arrivent. Parfois, il doit aussi refaire la bande-son pour mieux relier deux scènes ou remplacer une voix off. Grosse difficulté, toutes les heures n’ont pas la même importance au cinéma.

«Minuit est l’heure la plus cinématique, se souvient-il en riant. Des images de minuit, j’en avais des brassées. J’ai pu travailler quasiment seconde par seconde. En revanche, il existe un temps mort juste après midi. Et surtout à 5 heures du matin. C’est une heure qui n’existe quasiment pas au cinéma. Et puis à 5 h 30, les réveils se mettent à sonner, les gens se lèvent, la vie reprend.»

The Clock a suscité un énorme engouement qui laisse Christian Marclay un peu K.-O. «Il n’est pas un jour où je ne reçoive une demande pour la montrer», soupiret- il, visiblement fatigué de répéter que non, ce n’est pas une oeuvre faite pour le cinéma ou que l’on peut simplement visionner en DVD. «Je suis très pointilleux sur la façon dont elle doit être présentée, renchérit-il. Il est impératif qu’elle soit montrée en temps réel et que l’on soit libre d’aller et venir à sa guise durant la projection.

The Clock n’est pas une pièce d’endurance. Il n’y a aucune raison de rester scotché devant l’écran pendant vingt-quatre heures et de s’épuiser.» A ces exigences pratiques, l’artiste en ajoute d’autres. Il souhaite en particulier que les différents exemplaires de l’oeuvre soient acquis par des musées plutôt que par des collectionneurs particuliers afin de rester accessibles à un très large public.

Il demande aussi, par contrat, que l’on ne puisse pas faire payer pour voir The Clock (en dehors du billet d’entrée au musée). Une façon de se prémunir face aux droits d’auteur et d’empêcher l’exploitation commerciale d’une oeuvre qui, bien involontairement, pourrait servir à la promotion d’un certain nombre de marques de montres.

Concerts. Visiblement fatigué par cette incroyable épopée qui mobilise une grande partie de son énergie, Christian Marclay n’en continue pas moins à donner des concerts. «Plus précisément, je crée des situations dans lesquelles la musique peut se dérouler», nuance-t-il en nous montrant un rouleau posé sur le bureau.

Il s’agit d’un collage de quelque 20 mètres de long réalisé à partir des onomatopées trouvées dans les mangas japonais traduits en anglais, une pièce faite pour être ensuite interprétée par des chanteurs. Il a également un projet de livre avec ces assemblages de bandes dessinées et il est en train de monter une nouvelle vidéo «autour des portes et des lieux de transition».

Une problématique qui lui va à merveille et dont on a hâte de voir le résultat. Mais Christian Marclay n’est pas pressé. Il compte bien, cette fois-ci, prendre tout son temps.




Tags: Christian Marclay, "The Clock",

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