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Nos belles années 2000
Cinéma: Love story sous les projecteurs

Par LIONEL BAIER - Mis en ligne le 16.12.2009 à 15:05

Le réalisateur Lionel Baier, enseignant à l’Ecal, se souvient du cinéma Atlantic à Lausanne et du succès de «Maïs im Bundeshuus» de Jean-Stéphane Bron. Il constate que le nombre de sorties a doublé et rêve d’avoir filmé «Un conte de Noël» d’Arnaud Desplechin et que toi, tu regarderas «It’s a wonderful life» sur le câble.

— C’est bon, pas la peine de tirer cette tête, je dirai à mes parents que tu es malade, et puis c’est tout. Ça ne sera pas la première fois que tu les snobes pour Noël. Je serai l’élégant célibataire de la messe de minuit pendant que toi, tu regarderas It’s a wonderful life sur le câble.

— Un trentenaire au bras de sa mère un soir de Noël n’a rien d’élégant. C’est la victoire de Norman Bates sur Françoise Dolto. Et puis, le problème, ce n’est pas tes parents.

— Ça, c’est bien la première fois.

— On me demande des comptes.

— Sur quoi?

— Les dix premières années de cinéma au XXIe siècle.

— Et pour quoi faire?

— Un bilan. Genre: remettre les compteurs à zéro.

— Dis-leur que le renard court toujours.

— Quoi?

— Le renard du XXe siècle, celui de la Fox, eh bien, il ne s’est pas pris le museau dans le bug de l’an 2000. Il court toujours. Tu viens? J’entends la morue au four de ma mère qui chante O marinheiro.

— C’est malin. C’est pour les pages culture de L’Hebdo. Ce ne sont pas des rigolos làbas. Ils veulent une analyse définitive, un truc qui fout le vertige. Pas un fou rire.

— C’est ta faute aussi. A force d’ouvrir ta gueule depuis dix ans, fallait bien qu’un jour, un truc comme ça t’arrive.

— Faire des films, je n’appelle pas ça «ouvrir sa gueule», Monsieur!

— Les tiens sont très bavards quand même.

— On ne respecte pas la trêve de Noël au Portugal? Tu veux te battre, c’est ça?

— Je dis juste que lorsque que l’on s’est rencontré, il y a dix ans, tu n’étais qu’un simple projectionniste au Rex à Aubonne à qui personne n’aurait demandé son avis sur l’avenir du 7e art. Et tu n’étais pas moins heureux.

— On s’est rencontré la veille de mon premier jour de tournage professionnel comme réalisateur. Je t’avais emmené au cinéma.

— Je me souviens, c’était à l’Atlantic, place Benjamin-Constant.

— On avait vu L’homme est une femme comme les autres avec de Caunes en pédé. Je m’étais dit qu’il valait mieux regarder un mauvais film ensemble, qu’il serait alors plus facile de t’impressionner avec mon premier court métrage.

— A l’époque, il y avait encore plein de petits cinémas en ville. J’aimais bien l’Atlantic, parce que ce nom était complètement improbable au centre de Lausanne.

— Le projectionniste râlait car il devait opérer dans cette salle mais aussi à l’Athénée, 50 mètres plus haut. En 1999, les cabines n’étaient pas encore toutes automatisées. Il y avait des passe-clichés pour les annonces locales et les publicités étaient projetées en 35 mm.

— Mon Dieu, on dirait Cinéma Paradiso. Et le film sur ton père, c’était en 2000, il y avait déjà des projecteurs vidéo, Guiseppe Tornatore!

— Tu rigoles. C’est moi qui avais convaincu Jacky Bourquin d’en installer un au cinéma Richemont et de programmer le film une fois par jour pendant l’été. Même que le support de diffusion, c’était du VHS car graver un DVD à l’époque, c’était toute une affaire. C’est grâce à cela que la presse a un peu parlé de Celui au pasteur, que j’ai pu me faire connaître, donc réaliser un deuxième documentaire. Aujourd’hui, si j’avais à nouveau 23 ans et que je tournais mon premier film, je le mettrais sur YouTube et j’informerais tout le monde via ma page Facebook.

— Comme ça, tu soûlerais la planète entière en une seule fois. C’est chic.

— Exactement. Enfin, je veux dire pour la simultanéité mon canard. Maintenant, les sorties sont mondiales. Quand j’étais projectionniste à Aubonne, on fermait à la mi-juillet jusqu’à la mi-août. On attendait tranquillement les sorties estivales américaines en septembre ou en octobre. Aujourd’hui, mise en ligne de la promotion et des scandales people obligent, l’Europe des open air s’aligne sur les blockbusters du 4 juillet. D’aillleurs, sur l’année, le nombres de sorties hebdomadaires a plus que doublé, la carrière des films en salles, elle, a diminué. J’appelle cela l’effet kangourou. Le multiplexe, c’est comme la poche du marsupial, on y finit la gestation mais la vraie vie du film, c’est dehors, en DVD ou en VOD.

— 20th Century Kangaroo. N’empêche que toi et tes copains qui se disent des auteurs, vous n’avez pas sauté bien loin durant ces dix dernières années. Vous continuez à vous filmer le nombril en souffrant de ne pas être des filles et fils d’ouvriers.

— C’est aussi faux que la rousseur supposée du petit Jésus. Regarde les films d’Alain Guiraudie, Lou Ye, Laurent Cantet, Andrea Arnold, Steve McQueen ou de Cristian Munglu. Le cinéma est redevenu politique, impliqué dans la marche du monde. Tu te souviens de Maïs im Bundeshuus de Jean-Stéphane?

— Copinage!

— Comme dit Sarkozy, Bron n’a pas moins le droit qu’un autre d’être un réalisateur important parce qu’il est mon ami. Faire un film devant une porte fermée du Palais fédéral et déplacer la Suisse entière pour voir le résultat, il faut être salement culotté. Ou génial. Et comme je ne préjugerai pas des sous-vêtements de Jean-Stéphane Bron...

— De toute façon, en Suisse, vous adorez aller vous voir au cinéma.

— Ça n’était plus arrivé depuis très longtemps. Que les films de Bettina Oberli, Ursula Meier, ou Andrea Staka (tiens, il ne s’agit que de femmes) fassent salle comble, c’est un des points forts de la décennie passée. Quand j’ai commencé à enseigner à l’Ecal en 2002, les étudiants ambitieux n’imaginaient pas pouvoir faire une carrière en Suisse. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

— Parce que tu crois que ça va rassurer les lecteurs de L’Hebdo de savoir qu’une flopée d’apprentis cinéastes va vivre sur leurs impôts plutôt que sur ceux des Français ou des Allemands? Parle-leur de Hollywood. Ou de Michael Moore!

— Moore, c’est un épiphénomène de l’industrie du divertissement US. Les films de studios sont toujours beaucoup plus révélateurs de la situation politique étatsunienne.

— Donc?

— Sous l’air Bush, le cinéma s’est radicalisé. Les frères Farrelly ou les auteurs des American Pie ont filmé du sperme et de l’urine face au puritanisme de l’administration du 43e président des USA. On suppliciait la chair à vif de la jeunesse yankee dans la série des Saw ou le remake de Massacre à la tronçonneuse alors que la guerre en Irak de W. ne semblait que virtuelle. Une époque passionnante du cinéma américain s’est close avec l’arrivée d’Obama à la Maison-Blanche.

— Désolé que les Etats-Unis soient redevenus fréquentables pour ta cinéphilie mon chéri, mais ça va être Bassorah dans ta gueule si on arrive en retard chez mes parents le soir du 24 décembre.

— Je n’irai pas. Je ne veux pas rater Un conte de Noël sur une des chaînes thématiques.

— Tu le regarderas en différé sur le boîtier de réception de la TNT quand on rentrera!

— J’aurais aimé faire ce film.

— Desplechin aura 50 ans en 2010. Tu as encore une bonne quinzaine d’années pour y arriver.

— Tu seras là?

— Seulement si tes films et toi, vous devenez moins bavards.
 
 
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Tags: Rétrospective cinématographique, Lionel Baier, Maïs im Bundeshuus, Un conte de Noël, It's a wonderful life,

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