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Cinq cents millions de souris. . .

Mis en ligne le 30.10.2003 à 00:00

L'Hebdo; 2003-10-30

Cinq cents millions de souris...

INFORMATIQUE Logitech et l'EPFL ont largement contribué au succès du pointeur. Mais alors que la firme perfectionne les périphériques du présent, l'EPFL prépare l'après-mulot.Elisabeth Gordon et David Springsuivent la petite bête.

Juste retour des choses: Logitech a choisi les locaux de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne pour célébrer le 31 octobre, en Suisse, sa cinq cent millionième souris. Bien que ce pointeur soit sorti des lignes de fabrication chinoises de l'entreprise en septembre dernier, bien qu'il ait déjà été célébré en grande pompe en Californie, l'entreprise fondée par Daniel Borel rend ainsi justice à l'histoire. Le rongeur artificiel a été créé outre-Atlantique par un inventeur de génie. Mais c'est en fait dans les laboratoires du campus d'Ecublens qu'il a acquis les traits, mécaniques et électroniques, qu'on lui connaît aujourd'hui. C'est là que la primitive boîte de bois s'est muée en souris, que le prototype de laboratoire s'est métamorphosé en cet accessoire commun et indispensable. Là que s'est imposé ce «dernier centimètre entre l'ordinateur et l'humain», selon les termes de René Sommer, directeur technique de Logitech.

Cela valait bien une fête organisée par les proches partenaires d'hier, même si aujourd'hui les chemins de l'entreprise et de la Haute Ecole divergent quelque peu. Pendant que la première s'attache à améliorer les systèmes actuels, les laboratoires de la seconde préparent déjà le monde de l'après-souris.

LA CRÉATION La souris est née, comme de multiples inventions, d'une curieuse alchimie mêlant une idée lumineuse, des rencontres plus ou moins fortuites et de longues heures de travail. L'étincelle est venue, au début des années 60, de Doug Engelbart. Esprit curieux et original, l'Américain s'était mis en tête de réaliser un engin permettant de sélectionner des objets sur un écran. L'idée, associée au nom astucieux de «souris», a aussitôt séduit les pairs de l'inventeur à l'Institut de recherches de Stanford. C'est ainsi qu'est né le mulot primordial: une grossière boîte en bois équipée de deux potentiomètres et de deux roues.

Puis vinrent les rencontres. Celle, déterminante, de Doug Engelbart et de Jean-Daniel Nicoud, professeur à l'EPFL. «A l'époque, je m'intéressais à la miniaturisation des ordinateurs et de tout ce qui allait avec, dit-il aujourd'hui, évoquant ses souvenirs des années 70. Je cherchais aussi un moyen d'interagir avec l'écran. On imaginait que l'on pourrait utiliser un stylo lumineux, un joystick ou une souris», mais très vite cette dernière a paru « plus intéressante». Autre rencontre essentielle, celle du professeur du Poly lausannois et de son collègue de l'EPFZ Niklaus Wirth, inventeur du langage Pascal et concepteur de la station de travail Lilith, à qui il manquait une souris.

Les besoins étaient là, encore fallait-il les concrétiser. C'est là qu'intervient André Guignard, «mécanicien fabuleux», comme dit René Sommer qui a travaillé avec lui à l'EPFL. Il apporte l'idée de la boule, que l'on retrouve encore aujourd'hui dans bon nombre de souris. Restait la dernière étape, celle de la fabrication industrielle et de la commercialisation. C'est l'entrée en scène de Daniel Borel - qui avait comme par hasard étudié à Stanford - qui crée Logitech en 1981.

L'ÉVOLUTION Depuis, il est poussé des ailes à la souris au point qu'il s'en est déjà vendu un milliard d'exemplaires. Les modèles d'aujourd'hui n'ont plus grand-chose à voir avec les prototypes d'hier. Logitech, comme son principal concurrent Microsoft, n'a cessé d'améliorer les mulots, les rendant plus performants, plus maniables, plus ergonomiques, plus esthétiques, et surtout moins chers. De simple appareil pour pointer sur l'écran, la souris est devenue un outil de contrôle permettant de dérouler des menus ou de lancer des programmes. Surtout, derrière elle, les applications se sont développées à un rythme soutenu; car seule, une souris «n'est qu'un petit bidule; si vous n'avez pas derrière des logiciels adaptés, il ne se passe rien», comme le souligne en riant René Sommer.

L'histoire a bien connu quelques ratés commerciaux, comme ce mulot rigolo qui ressemblait vraiment à son équivalent animal, créé pour les enfants. Arrivé trop tôt sur le marché (en 1991), il n'a pas fait son trou. Il y eut aussi l'épisode du «trackball», souris mutante à grosse boule, trop difficile à manier pour vraiment percer. D'autres innovations, en revanche, ont réussi à s'imposer et maintenant l'optique grignote peu à peu sur la bille, et le sans fil sur le câble. Actuellement, le nec plus ultra des modèles est doté d'une petite caméra, d'une source de lumière et d'un microcontrôleur qui communique par ondes radio avec le clavier de l'ordinateur.

Chez Logitech, on ne va pas en rester là. A Romanel-sur-Morges, ingénieurs et techniciens s'emploient à améliorer l'optique, afin que le mulot puisse glisser et fonctionner sur n'importe quelle surface. Ils tentent aussi de diminuer la consommation énergétique et cherchent par tous les moyens - notamment en jouant sur les matériaux - à faire baisser les coûts.

LA SCIENCE-FICTION On l'aura compris - impératifs industriels et commerciaux obligent - Logitech vise le court et le moyen terme. Si la firme embauche nombre d'ingénieurs de l'EPFL, ses liens avec ses partenaires des débuts glorieux se relâchent en matière de recherche. Il est vrai qu'à la Haute Ecole, on voit beaucoup plus loin. On prépare carrément un avenir sans souris. Un futur qui verrait l'être humain communiquer avec l'ordinateur par la voix, le mouvement des mains ou du corps et même - pourquoi pas? - la pensée.

Déjà, à l'Institut de traitement des signaux, on arrive à connecter le cerveau à la machine. La démonstration a tout de la science-fiction. Elle met en scène un volontaire, coiffé d'un bonnet émaillé d'électrodes, et qui par sa seule concentration et l'activité électrique de ses neurones interagit avec l'ordinateur. Etonnement: cela marche, même si pour l'instant il ne s'agit que de réaliser des tâches extrêmement simples, comme de déplacer un objet sur l'écran. Cette technologie pourrait être très utile pour des personnes handicapées - qui utilisent d'ailleurs déjà les mouvements des yeux pour déplacer le curseur. Ce mode de communication avec la machine par «transmission de pensée» pourrait aussi trouver des applications dans un «cadre ludique», selon les termes de Gary Garcia, un doctorant qui travaille à ce projet. Elle pourrait aussi servir à des tâches professionnelles spécifiques comme «la modélisation en trois dimensions».

Dario Floreano, lui, est encore plus visionnaire. Invité à s'exprimer lors de la fête organisée par Logitech, le directeur de l'Institut d'ingénierie des systèmes de l'EPFL risque de détonner parmi les inventeurs de la souris. Pour lui, l'ordinateur n'est que «l'héritage de la machine à écrire». Si, à terme, il l'imagine toujours présent au bureau ou dans l'appartement, il ne sera qu'un élément noyé parmi des capteurs de température ou de mouvement, des caméras, des robots et autres systèmes participant à un environnement «d'intelligence distribuée». Qu'il faille s'asseoir et se pencher vers le clavier pour écrire, qu'il faille cliquer pour surfer sur internet, cela lui paraît le comble de l'inconfort.

Haro sur la souris? Il en faudrait beaucoup plus pour ébranler la sérénité de René Sommer. De nouvelles interfaces comme la voix, le mouvement, ou autres? Peut-être, mais il les voit comme de simples compléments du pointeur. «La tendance est à l'adjonction des moyens de communication, et je ne vois pas l'avenir proche sans souris», conclut-il. Des millions de mulots sortiront certainement encore du trou avant que l'espèce ne disparaisse. |

MUTATION D'une simple boîte de bois, la souris a évolué, en quarante ans, vers le high-tech.



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