A suivre les feuilletons de la politique suisse, on pourrait croire qu’elle se résume à ce seul refrain: immigration. Plus qu’un thème, celle-ci s’est érigée en courroie de transmission pour aborder chaque problème: l’insécurité, le chômage, la baisse des salaires, la hausse des loyers, la perte du dialecte, celle des valeurs démocratiques et au final, de l’identité helvétique.
Des maux attribués tantôt aux requérants d’asile africains, tantôt aux professeurs allemands. L’immigration est sur toutes les lèvres, y compris socialistes, qui ont brisé un tabou en évoquant des limites à la libre circulation.
Est-ce que «la nouvelle immigration divise la Suisse», comme l’affirme le nouvel ouvrage de Philipp Löpfe et de Werner Vontobel? Serait-elle comme les épinards, ainsi que l’imagent les deux journalistes, «un truc que les économistes libéraux et les politiciens bourgeois veulent nous faire avaler, en affirmant en chœur «c’est bon pour vous, ça crée des places de travail»?
Etienne Piguet, géographe spécialiste des migrations à l’Université de Neuchâtel, ne le croit pas. Invité au Forum des 100 de L’Hebdo, l’auteur d’un livre sur l’immigration dans la collection Le savoir suisse* démontre que la Suisse est globalement bonne élève en matière d’intégration. Les obstacles tiendraient à sa retenue plus qu’à une difficulté d’assimilation. Panorama des convictions erronées.
1) La Suisse n'est pas une terre d'immigration
Du modèle des saisonniers des années 60 aux déclarations de Doris Leuthard sur le départ des travailleurs étrangers en cas de péjoration de la conjoncture, la Suisse se voit comme une terre d’accueil temporaire, à l’écoute des besoins de son économie.
Or, les chiffres prouvent que cette île au milieu de l’Europe est un des pays à la plus forte migration permanente du monde. 26% de ses habitants ont vu le jour hors de ses frontières, loin devant la France (8%) et les pays d’immigration par excellence que sont les Etats-Unis (14%) et le Canada (20%).
Seuls des Etats en situation exceptionnelle battent le score helvétique: Israël, peuplée de Juifs venus par la Loi du retour, la Jordanie et la Palestine, frappées par les vagues de réfugiés du conflit proche-oriental, les pays pétroliers du Golfe et, enfin, Singapour, qui offre sans doute les conditions les plus semblables à celles de la Suisse.
Dès lors, Etienne Piguet s’étonne que notre pays n’intègre pas la composante étrangère dans l’élaboration de son identité. «Regardez les Etats-Unis: ils portent la devise E pluribus unum (de plusieurs, un seul) sur leurs pièces de monnaie. Il n’y a pas de fierté de la pluralité en Suisse.
Peut-être que son caractère intrinsèquement multiculturel, dû aux trois régions linguistiques, apporte déjà trop d’inquiétudes sur l’unité du pays?»
2) Les étrangers ne s'intègrent pas
La crainte d’une ghettoïsation croissante sur le modèle des banlieues françaises se répand. Or, s’il est certain que les communautés entretiennent une vie sociale interne et se retrouvent rassemblées dans les quartiers, à loyers modérés d’une part ou grand luxe d’autre part, il est faux de penser qu’ils ne se mélangent pas.
La preuve? Un étranger qui se marie en Suisse sur deux épouse un Suisse. «Un mariage exogame sur deux, c’est à peu près la proportion qu’on observe chez les Jurassiens lorsqu’ils s’expatrient vers le reste de la Suisse!», sourit Etienne Piguet.
D’ailleurs, les chiffres des naturalisations attestent que la Suisse se trouve dans la moyenne européenne, après une longue période de retenue. En effet, les vagues de réfugiés de guerre des Balkans ont atteint le seuil de douze années pour prétendre au passeport à croix blanche.
3) Les étrangers constituent un fardeau pour les assurances sociales
Les différences de langue, de niveau de formation ou de culture du travail posent problème à l’intégration au marché du travail. Etienne Piguet a d’ailleurs palpé les difficultés des demandeurs d’asile à s’identifier à un projet économique, soit par espoir d’un retour prochain au pays, soit par le traumatisme du vécu là-bas.
A l’inverse, une autre part des migrants intègrent si bien le tissu économique qu’ils finissent par bâtir leurs maillons. Selon une étude menée par le professeur Piguet, 10% de la population active s’est mise à son compte. Ces entrepreneurs indépendants issus de la migration créent à leur tour 275 000 emplois en Suisse.
Globalement, ils restent actifs dans les domaines typiquement occupés par les étrangers, comme le commerce, la restauration ou le bâtiment, mais aussi l’informatique et l’immobilier.
4) L'Islam ne peut pas s'intégrer
Rappeler qu’on jugeait autrefois les saisonniers du sud de l’Italie comme inassimilables fait certes sourire, mais ne convainc pas. L’islam confronte à des différences culturelles perçues comme autrement plus profondes, que ce soit dans la séparation entre Etat et religion ou dans les rapports entre hommes et femmes.
Cela étant, c’est l’intensité plus que le type de religion qui détermine les chances d’intégration. Les mormons qui croissent à Zurich sont-ils par définition plus enclins à participer à la société selon les règles helvétiques qu’un musulman étudiant à l’EPFL?
Etienne Piguet rappelle une étude menée sur la religiosité des jeunes par l’Université de Neuchâtel, qui montre que les musulmans se différencient peu des autres dans leur approche. «On devrait toujours mesurer l’intégration sur la seconde génération. Si celle-là, voire la troisième, rencontre des difficultés à s’intégrer, c’est qu’il y a un problème.
Par contre, on ne peut pas s’étonner qu’un requérant d’asile arrivé à 45 ans peine à s’exprimer et n’ait pas de contacts avec les Suisses.»
5) Les étrangers ne sont pas discriminés en Suisse
L’intégration est aussi – surtout – une question de réciprocité. En 2002, Etienne Piguet a mené la première étude de terrain sur le marché de l’emploi. Il a répondu aux annonces avec des CV fictifs similaires – même formation, mêmes compétences, tous grandis en Suisse – mais aux noms de Pierre, de Mehmet et d’Afrim.
Le résultat est sans appel. Quand un jeune Suisse se contente d’envoyer trois candidatures pour décrocher un entretien d’embauche, les secondos turcs et kosovars doivent aller jusqu’à dix tentatives.
* «L’immigration en Suisse». Par Etienne Piguet. Le savoir suisse, 2009.
Profil
ÉTIENNE PIGUET
Professeur à l’institut de géographie à l’Université de Neuchâtel, Etienne Piguet s’est très tôt spécialisé dans les questions migratoires. Après avoir participé aux auditions d’asile pour la Croix-Rouge durant ses études, il a contribué à la création du Forum suisse pour l’étude des migrations.
Etienne Piguet a mené plusieurs recherches sur l’intégration, notamment pour le compte de l’OCDE, et a publié un ouvrage dans la collection Le savoir suisse, L’immigration en Suisse.
Ces dernières années, le géographe s’est profilé sur la thématique montante des réfugiés climatiques. Dans ce cadre, il participe au GIEC, le groupe international d’experts sur le climat.
Invité au Forum des 100 de L’Hebdo le 12 mai dernier, Etienne Piguet a tenu un exposé pour démentir l’image tronquée et alarmiste que portent les Suisses sur leur immigration.
Quelques affirmations démontées par la recherche

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