C’est le prépuce de la colère: en quelques jours, ce petit bout de peau souple, douce et fripée a mis le feu à l’Europe. La faute à un jugement du tribunal de Cologne, sollicité pour une circoncision ayant entraîné des saignements, considérant l’ablation du prépuce pour motifs religieux comme relevant de «coups et blessures volontaires». En quelques jours, le monde médical, religieux et politique s’enflammait. Tandis que le Gouvernement allemand prenait ses distances avec le jugement, les hôpitaux allemands décidaient de suspendre toute opération de circoncision dans l’attente d’une clarification juridique. Et, en fin de semaine en Suisse, l’Hôpital de l’enfance de Zurich décidait de suspendre provisoirement toute circoncision liée à des motifs non médicaux sur des enfants n’ayant pas encore l’âge de discernement, craignant que cette opération puisse donner lieu à des poursuites pénales.Si l’on entend beaucoup les spécialistes et professionnels, les principaux concernés, soit les hommes circoncis, qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens ou non croyants, sont étonnamment peu présents dans les débats. Peut-être parce que, être circoncis, pour la majorité d’entre eux, ne porte pas plus à conséquence qu’être brun ou blond.
Outil d’hygiène. En 2009, selon l’OMS, 661 millions d’hommes de plus de 15 ans étaient circoncis dans le monde, soit 30% de la population mondiale masculine. En Suisse, aucune statistique, ni générale, ni encore moins séparant les circoncisions dites religieuses des circoncisions médicales, hygiéniques ou simplement esthétiques n’existe. Le Groupe Mutuel estime le nombre de circoncisions dont le remboursement est demandé à 1400 pour 2011. Helsana, la plus grande caisse maladie du pays, a remboursé 1150 circoncisions. Mais le seul Hôpital de l’enfance à Lausanne en compte 500 par an...Pratiquée depuis l’Antiquité pour des motifs culturels et religieux, rejetée par les Grecs et les Romains, promue dès l’époque moderne comme un moyen d’empêcher la masturbation, un outil d’hygiène et de réduction des risques d’infection, l’ablation totale ou partielle du prépuce concerne plus de 80% des bébés aux USA dans les années 60, voire 95% dans des pays comme la Nouvelle-Zélande, mais diminue jusqu’à tomber aux alentours des 35% de bébés circoncis aujourd’hui. En Afrique noire par contre, quelles que soient la religion ou l’ethnie, la circoncision est extrêmement répandue et tend encore à s’accroître, puisque l’OMS l’utilise comme moyen de prévention du virus du sida.
«La circoncision ne modifie pas le plaisir des hommes.»
Marc Wisard, urologue, Lausanne
Consensus scientifique. Les effets de la circoncision sur la sexualité sont l’objet de nombreux débats contradictoires. Ainsi, une étude menée au Danemark en 2011 indique que la circoncision est associée à une difficulté à atteindre l’orgasme, alors qu’une étude conduite en Ouganda en 2009 mentionne l’inverse. Seul point où un consensus scientifique se dégage: la présence ou l’absence du prépuce n’a aucune incidence sur les fonctions érectile et éjaculatrice, la circoncision n’influant donc en rien sur les capacités d’endurance.«La circoncision ne modifie pas le plaisir et les hommes circoncis n’ont aucun problème de jouissance, qu’il s’agisse de la fellation ou de la pénétration», souligne Marc Wisard, spécialiste FMH en urologie à Lausanne. «En cas de circoncision à l’âge adulte, les conséquences psychologiques sont diverses. Quand les raisons sont médicales, ils sont contents. Mais pour les autres cas, certains le regrettent, se rendant compte que ça ne règle pas leurs problèmes sexuels, vivant parfois même ça comme une castration.» «Les hommes circoncis seront a priori plus endurants, parce qu’ils auront moins de sensibilité au bout du gland, précise Jean-Marie Goël, psychothérapeute et sexologue lausannois. Cela peut leur permettre de contrôler leur éjaculation. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication, la rapidité éjaculatoire n’est pas uniquement tributaire de ça.»Au niveau de la masturbation, il y a probablement une gamme de jeux avec le prépuce qu’un homme circoncis n’aura pas. Mais ce n’est pas capital et tout dépend de ce qu’il a développé comme mode d’excitation.» Paul, 45 ans, qui s’est fait circoncire en Suisse à l’âge de 25 ans pour des raisons médicales, n’a pas constaté de grandes différences, si ce n’est la conviction, davantage psychologique qu’empirique, que «je pouvais tenir plus longtemps puisque c’était par une peau maintenant tannée que les perceptions passaient».Quant aux femmes, elles évoquent la question de la circoncision entre elles et sur les forums internet, préférant généralement les pénis circoncis pour des raisons esthétiques, mais n’abordent «quasi jamais» cette thématique dans le cabinet des sexologues. «Si elles ont mal durant les rapports en raison du frottement, ça les questionne avant tout sur leur réceptivité génitale et leur manière de vivre leur sexualité et leur excitation», conclut Jean-Marie Goël.
Pierre*, 55 ans, Payerne
«Une question de liberté individuelle!»
«Mes parents sont des protestants vaudois post-soixante-huitards pragmatiques et à l’aise avec la sexualité. Sur conseil du médecin de famille et après une petite infection, ils m’ont fait circoncire à l’âge de 11 ans. Comme c’était la première fois que j’allais à l’hôpital et que j’y suis resté plusieurs jours, c’est un souvenir marquant. J’ai eu mal pendant plusieurs mois et je sentais que quelque chose manquait. Ce qui constitue sans doute une forme de traumatisme mais qui ne m’a pas posé de problème particulier par la suite. J’étais un ado timide avec les filles, mais qui ne l’est pas? Cela n’a jamais été stigmatisant par rapport aux autres garçons. Vers l’âge de 12 ans, en lisant Joseph Joffo, j’ai pris conscience que pour certains, c’était plus qu’un simple acte médical et que le fait d’être circoncis avait signé l’arrêt de mort de millions de Juifs. Aucune des femmes, à part celle que j’ai épousée et qui est médecin, ne m’a posé la moindre question à ce sujet. J’ai tendance à trouver un sexe circoncis plus esthétique mais je ne sais pas ce qu’en pensent les femmes. La polémique allemande est idiote! Se focaliser sur l’aspect religieux de la circoncision est à mes yeux un dérapage. Circoncire ou non les enfants relève de la liberté individuelle, et parler de mutilation à propos d’un petit bout de peau sur le zizi est absurde. Posséder un BlackBerry est davantage un marqueur social que le fait d’être circoncis ou non!»
Tarik*, 38 ans, Vevey
«Un sexe circoncis est plus beau et plus propre.»
«Je suis né et j’ai grandi en Suisse romande. Je me considère sans confession. J’ai été excisé bébé par mes parents, tout comme mes frères, pour des raisons surtout d’hygiène et un peu de tradition, puisque mon père est à la fois médecin et d’origine maghrébine. Jamais il ne m’est venu à l’esprit de leur en vouloir. Enfant, il était normal qu’il y ait des garçons circoncis et d’autres pas, ce n’était ni un motif de stigmatisation ni un motif de différentiation religieuse. Je suis très énervé par la polémique actuelle en Allemagne. Comment peut-on comparer la circoncision avec l’excision? C’est délirant. L’excision est une mutilation terrible qui détruit la vie sexuelle des femmes pour toute leur vie. Je ne vois que des qualités à la circoncision: c’est plus propre, cela rend le pénis plus sensible je pense, et c’est esthétiquement plus joli. Toutes les femmes que j’ai connues préfèrent les hommes circoncis, trouvant le sexe plus beau et plus agréable. Il faut arrêter de parler de la circoncision comme d’un fait religieux! Elle l’est très peu. Et lorsque j’en parle avec des hommes – ce qui arrive rarement car nous avons peu de conversations sur des sujets intimes, contrairement aux femmes –, c’est uniquement en termes d’esthétique et de sensualité. J’ai fait circoncire mes deux fils sans hésitation, pour des raisons de bon sens et d’esthétique.»
Djibril*, 63 ans, Lausanne
«Ça me singularisait, mais ça ne m’a pas posé problème.»
«Je suis originaire du Maroc, où j’ai vécu jusqu’à 17 ans avant de venir en Suisse. Comme je suis issu d’une famille musulmane, j’ai été circoncis à 7 ans, l’âge où les enfants sont généralement initiés à la pratique religieuse. Pendant le mariage de mon oncle, on m’a emmené vers le barbier qui l’a fait très rapidement, à vif, avec un ciseau. Je garde le souvenir d’une douleur fulgurante, mais je ne l’ai pas du tout vécu comme un traumatisme. La tradition orale dit que la circoncision protège des maladies génitales et mes parents m’en avaient parlé auparavant. Et il s’agissait d’une cérémonie festive: il y avait des tambourins, les femmes chantaient, je recevais des cadeaux. C’était un rite de passage, le moment où je quittais le monde de l’innocence pour celui des hommes, même si je ne m’en rendais pas vraiment compte à ce moment-là. Je n’en ai voulu à personne, je n’ai jamais souhaité ne pas être circoncis. C’était comme ça et c’est tout. Plus tard, vers l’adolescence, en me retrouvant sous la douche après la gym, je me suis rendu compte que le fait d’être circoncis me singularisait de mes copains français et chrétiens. Eux étaient surpris, c’était comme si moi et mes amis juifs et musulmans avions perdu quelque chose de notre puissance. Ils nous lançaient des boutades et on rigolait, mais ça piquait quand même ma curiosité, je me demandais si ça me rendait plus ou moins homme. Je ne pouvais pas répondre à cette interrogation puisque je n’avais aucun point de comparaison. Jusqu’à une expérience sexuelle que j’ai eue vers 20 ans, où ma partenaire m’a avoué qu’elle prenait plus de plaisir avec un homme circoncis! Je n’ai donc jamais été gêné dans ma vie sexuelle. A la fin des années 60, il y avait même une mode de la circoncision venue des Etats-Unis, où on associait ça à une sexualité plus épanouie. Avec mes amis, on se demandait si on éprouvait la même jouissance. Mais au-delà de ça, je n’y ai jamais trop pensé.»
Mathieu, 32 ans, lausanne
«Je ne pourrais pas m’imaginer autrement.»
«Je ne me souviens pas du tout de ma circoncision parce que, comme ma mère est juive, j’ai été opéré huit jours après ma naissance par son gynécologue à la Clinique Cecil. Mais en grandissant avec mes trois frères, j’ai toujours pensé que le fait d’être circoncis était normal. C’est en jouant avec mon voisin non circoncis, vers l’âge de 7 ans, que je me suis rendu compte que je n’avais pas la même anatomie que tout le monde. A la même période, j’ai eu une opération de l’urètre, et le médecin et mes parents m’ont expliqué que c’était plus hygiénique d’être circoncis, je voyais donc ça comme quelque chose de positif. De plus, quand j’ai commencé à aller au collège, d’autres garçons de mon âge avaient été circoncis pour des raisons purement hygiéniques. Je ne me sentais donc pas particulièrement différent. Mais au début de l’adolescence, quand j’ai eu une plus grande conscience de mon corps, ça a commencé à me travailler. Je me disais que je ne devais pas avoir la même sensibilité que les autres, je me sentais un peu diminué, j’appréhendais un peu mes premières relations sexuelles. Et ça ne servait à rien d’en parler à des amis, on ne pouvait pas comparer nos sensations! Ce sont les filles qui m’ont rassuré. Elles m’ont dit que je sentais moins fort que les autres, qu’elles trouvaient ça plus propre. En même temps, certaines étaient intriguées: elles me demandaient si ça faisait mal, si j’étais plus ou moins sensible. Par contre, je n’ai jamais eu de remarque négative et je ne me suis jamais senti moins viril que quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, je suis très content d’être circoncis, non seulement pour des raisons d’hygiène, mais aussi parce que cela fait partie de mon identité, c’est un signe de mon appartenance religieuse. Je ne pourrais pas m’imaginer autrement.
Stefano*, 45 ans, Nyon
«En matière de sexualité, tout est dans la tête, non?»
«J’ai été circoncis lorsque j’avais 12 ans, pour des raisons médicales liées à un phimosis. Comme mon pénis me faisait souffrir, l’opération a été plutôt un soulagement, la résolution d’un souci. L’apparence de mon sexe ne m’a jamais par la suite fait me sentir différent. Je n’étais d’une manière générale pas très à l’aise avec les filles durant mon adolescence, mais n’en ai jamais rejeté la faute sur mon pénis. De toute manière, ce qui intéresse les ados, c’est la taille du sexe avant tout. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, aucune fille ne m’a posé de question liée à ma circoncision. Je pense aujourd’hui que c’est une forme de mutilation puisqu’il y a, tout le monde le reconnaît, une perte de sensibilité au bout du pénis qui, se retrouvant sans la protection du prépuce, se renforce en quelque sorte. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que finalement, même si c’est difficilement comparable, l’excision aussi vise à amoindrir la sensibilité, à purifier. Au fil des années, après ma circoncision, je me suis rendu compte effectivement que la sensibilité de mon pénis s’émoussait, mais sans que j’en fasse un problème. Aujourd’hui, je suis lent à l’orgasme, mais je suis incapable de dire si c’est lié à mon absence de prépuce ou pas. En matière de sexualité, tout est dans la tête, non? Esthétiquement, je trouve un pénis circoncis plus beau. Si le débat actuel est justifié d’un point de vue religieux ou philosophique, il est à mes yeux révolu d’un point de vue physique et personnel: pour un homme, ce n’est pas un enjeu. Nous n’en parlons pas entre nous, il n’y a pas de club des circoncis contre un club des non-circoncis. Si un homme dit en souffrir, c’est parce qu’il s’attache au fait symbolique qu’on l’a «mutilé» avant même qu’il puisse avoir un avis là-dessus, il en veut à sa famille ou à son milieu, mais ce n’est jamais réellement pour des raisons physiques. »
*Prénoms d’emprunt
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