ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Claude Berri

Mis en ligne le 06.01.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-01-06

Claude Berri revient sur ses pas

Cinéma A la fois tragédie et vaudeville, «L'un reste, l'autre part» s'avère un film douloureusement autobiographique. A Paris, Antoine Duplan a rencontré le fameux producteur et ses acteurs.

C'est une journée de bonheur ordinaire pour Daniel (Daniel Auteuil) qui fête son anniversaire de mariage. Un coup de téléphone, et tout s'écroule. Son fils aîné est à l'hôpital, fracassé. Quelques heures après le drame, Daniel tombe amoureux de Judith (Charlotte Gainsbourg). Un terrible sentiment de culpabilité obscurcit cette éclaircie inopinée.

A cette tragédie opaque, Claude Berri propose un contrepoint vaudevillesque: Alain (Pierre Arditi), le vieil ami de Daniel, se disperse entre femme légitime (Nathalie Baye) et jeune maîtresse noire. Veule et volage, «sincèrement lâche» pour reprendre l'expression d'Arditi, il ment toute la journée, finit en psychiatrie.

Cet alliage de gravité et de légèreté («La comédie n'est qu'une tragédie dévissée d'un quart de tour», rappelle Arditi) fonctionne étonnamment bien. Daniel Auteuil a envié la futilité du rôle d'Alain; il aurait bien aimé interpréter ce personnage frivole plutôt que de se déchirer. Claude Berri n'a rien voulu entendre. Pour le rôle dur, il voulait Auteuil qu'il a révélé dans Jean de Florette et dirigé dans Lucie Aubrac. Parce que cet homme blessé qu'il met en scène, c'est lui. Parce que la partie la plus douloureuse de L'Un reste, l'autre part raconte un épisode de sa vie.

Le cinéaste est nu Claude Berri a eu deux fils, Julien et Thomas, de sa première épouse, Anne-Marie; et encore un fils, Darius, de sa seconde femme, Sylvie. Maniaco-dépressive, Anne-Marie se suicide en 1997. En 1998, Julien tombe de la fenêtre d'un hôtel et reste paralysé. Il meurt quatre ans plus tard, épuisé par abus de drogues et d'alcool. Au lendemain de l'accident de son fils, Claude Berri a le coup de foudre pour celle qui deviendra sa troisième femme, Nathalie.

Conscient qu'«il vaut mieux toucher à l'universel que raconter sa vie», le cinéaste a emmené «ailleurs» son histoire personnelle. Conservant quelques éléments autobiographiques marquants, comme la rencontre amoureuse ou l'engueulade avec le fils cadet, il glisse vers la fiction et révise les choses imparfaites: à l'écran, la première femme (jouée par Miou-Miou) ne s'est pas suicidée. Et le fils tétraplégique retrouve le sourire. «Il a fait une chose tellement belle: il a ramené à la vie son fils et sa femme qui ne sont plus là», s'émerveille Auteuil.

Laure Duthilleul incarne la seconde femme, le personnage le plus effacé. «Berri avait peur de faire parler la mère de son troisième enfant, explique la comédienne. C'est un personnage très délicat. Une sorte d'énigme». La vraie Sylvie n'ira pas voir le film. Et Thomas, producteur comme son père, est sorti en larmes de la projection. Pourquoi Claude Berri se met-il pareillement à nu? «Mais il a fait ça toute sa vie!», s'exclame Auteuil.

Bien sûr, Claude Berri est le réalisateur de quelques superproductions estampillées patrimoine français: Jean de Florette et Manon des Sources, d'après Pagnol; Uranus, d'après Marcel Aymé, Germinal et Lucie Aubrac. «Je tournais ces films lorsque je n'avais rien de personnel à écrire. J'adaptais des livres que j'aimais. Mais quand j'ai la possibilité d'écrire une histoire personnelle, c'est ma priorité», explique le cinéaste.

Bonheurs et souffrances Dès son premier film, Le Vieil Homme et l'Enfant (1966), il raconte son enfance pendant l'Occupation. Suivent des souvenirs de service militaire (Le Pistonné), de vie familiale (Le Cinéma de Papa) ou sentimentale (Je vous aime). Le thème récurrent serait «le bonheur de la rencontre et la souffrance de la séparation». Parfois, l'exercice tourne mal, comme dans La Débandade (1999), où le cinéaste porte à l'écran ses problèmes d'érection, ou dans Une Femme de Ménage (2002), évocation pantouflarde du démon de midi. C'est pendant le tournage de ce film qu'il a «perdu pied», que la dépression a frappé.

Claude Berri, 74 ans, est un homme puissant, l'un des derniers nababs du cinéma français. Il a réalisé dix-neuf films. Il en a produit une cinquantaine, grands spectacles (Tess, La Reine Margot, L'Amant), grands succès (Astérix et Obélix 1 et 2, L'Ours), grosses rigolades (Banzaï, Trois Frères) et films d'auteurs (L'Homme blessé). Il est riche et redouté ses colères sont légendaires. Mais, avec son physique de grand schtroumpf, son regard triste, son complexe d'autodidacte et sa che- mise à monogramme, il a conservé son âme d'enfant. Le grand collectionneur d'art est à jamais le fils du petit fourreur juif du Faubourg Poissonnière, ce père mort en 1960 dont il n'a pas encore fait le deuil.

Claude Berri a récemment publié Autoportrait, une autobiographie thérapeutique. L'homme qui a révélé le potentiel dramatique de Coluche dans Tchao Pantin retrace sa « vie magnifique ponctuée de malheurs». Il dit ses débuts maladroits de comédien, ses parties de poker avec Trintignant et Vadim, ses amours juvéniles avec Marlène Jobert, son amitié avec le producteur Gérard Lebovici, retrouvé au fond d'un parking avec trois balles dans la nuque, ses affaires avec son beau-frère, le flamboyant Jean-Pierre Rassam qui s'est suicidé... «Je me suis réveillé cette nuit en pensant à tous ceux qui sont morts, à ma Chambre verte, à François Truffaut, à Lebovici et aux autres.»

La mélancolie l'envahit: «Neuf dixièmes des gens imprimés sur pellicule depuis le début du cinéma sont morts, mais ils sont toujours là si vous les regardez sur l'écran». Il s'interroge sur le sens de la vie et sur l'aspect dérisoire de toute entre-prise humaine: «Je fume, je fulmine, je me lave les dents, je fais pipi, le temps passe. Voilà décrits quelques instants de la vie du grand producteur Claude Berri.»

«Sur le tournage de L'Un reste, l'autre part, pour la première fois, Berri n'était pas pénible, se souvient Auteuil. Il ne gueulait pas. Il avait une sorte de douceur. Il était bienveillant, apaisé.» Berri hausse les épaules, allume une cigarette, risque un sourire. Finalement, le petit garçon a peut-être compris qu'on l'aimait, lui et ses films. |

L'Un reste, l'autre part. De Claude Berri. Avec Daniel Auteuil, Pierre Arditi, Nathalie Baye, Charlotte Gainsbourg. France, 1 h 49.

Autoportrait. De Claude Berri. Editions Léo Scheer, 364 p.

«J'ai eu une vie magnifique ponctuée de malheurs.»

L'un reste, l'autre part Miou-Miou et Daniel Auteuil dans des rôles inspirés par la vie de Claude Berri.




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.