Parce qu’il était un bon vivant et un éternel gamin, ceux qui ont partagé les films et la table de Claude Chabrol peinent à admettre qu’il a fini par casser sa pipe.
Du "Beau Serge", en 1958 à "Bellamy" l’an dernier, Claude Chabrol a tourné 51 longs métrages de fiction, assortis d’une vingtaine de téléfilms.
Il a signé des chefs-d’œuvre ("La cérémonie", "Une affaire de femmes", "Que la bête meure", "Le boucher"), un documentaire implacable sur le pétainisme ("L’œil de Vichy"), des polars délectables ("Poulet au vinaigre", "Inspecteur Lavardin") et aussi des navets certifiés ("Docteur Popaul", "Le Tigre se parfume à la dynamite"...).
Il assumait joyeusement ses mauvais films, mais refusait de les citer «pour ne pas leur faire de publicité»... Fer de lance de la Nouvelle Vague, Claude Chabrol se réclamait de Flaubert et de Simenon, de Hitchcock et de Fritz Lang.
Il faisait sa devise de cette formule de Flaubert: «L’ironie n’enlève rien au pathétique.» Il a ausculté la France provinciale et pourfendu la bourgeoisie sans répit.
Sans haine non plus: «C’est la bourgeoisie qui a fait 89. Les nobles étaient des cochons qui ne se lavaient pas. Les bourgeois étaient propres. Mais ils ont une légère tendance à sacrifier l’être au profit de l’avoir.»
Fasciné par la bêtise, il puisait son inspiration à la télévision. Le poste était allumé en permanence chez lui, il se présentait comme le «Lucky Luke du zapping». Ses émissions culte (Le juste prix, Le maillon faible) éclairaient, selon lui, rien moins que «la complexité de l’âme humaine».
Il a raillé cet univers factice dans Masques. Il s’inquiétait des dérives du média: «L’enrégimentement des spectateurs est extrêmement poussé. C’est debout-assis, debout-assis. Quand on prononce le mot Espagne, vous crierez “olé”. Espagne: Olé! C’est terrifiant!» Il déplorait aussi que le grand cinéma américain, pleinement inféodé aux lois du marché, ait «changé les Terriens en Hollywoodiens».
Foie gras pour Truffaut. Il s’est distingué de ses camarades de la Nouvelle Vague par son esprit potache et son épicurisme. Il était le seul à aimer manger. Rivette et Rohmer s’en foutaient. Godard se tape tout seul une fondue au fond du café de Rolle. Quant à Truffaut… «Je lui avais fait du foie gras. Il m’a dit “pas mauvais ton pâté”.»
Partager la table de Chabrol relevait de l’expérience métaphysique. Il poussait des rugissements de bonheur en découvrant les plats, les humait vigoureusement, bramait des «Malheur à nous!» extatiques en goûtant.
Entre la poire et le fromage, l’érudit amusant passait d’un jeu de mots en grec aux 80 couplets d’une chanson paillarde de la Commune, citait dans un même souffle le Barberousse de Kurosawa et un détail des Brigades du tigre, saluait les rognons au concombre de sa femme, se gaussait de Bernard-Henri Lévy, dont il tenait le "Le jour et la nuit" pour «le plus mauvais film de tous les temps. Je l’ai vu six ou sept fois. Je ne m’en lasse pas.»
Fessée pour les salauds. Notaires véreux, flics pourris, notables pervers... Regard d’aigle dans une bonne bouille de vieux galopin, Chabrol a disséqué sans pitié les turpitudes humaines.
Il s’accordait avec Flaubert pour dire que «le mal est grotesque. Les grands immondes de notre temps sont grotesques.
Prenons les plus gratinés, genre Hitler: c’est un grotesque. Mobutu est un grotesque absolu. Ils sont dangereux mais grotesques. C’est pour ça que je voudrais lancer une idée, très originale de révolution radicale.
La meilleure façon de supprimer les gens qui font du mal, c’est de leur donner une fessée. Vous ne croyez pas que ce serait beau! Les gens de l’Intelligence Service auraient amené Hitler à Nuremberg, déculotté et foutu une fessée! Après, il va se cacher... On s’épargne une guerre mondiale. Le ridicule pourrait enfin tuer.»
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