L'Hebdo;
2003-12-11 Claude Chabrol cultive «La Fleur du Mal»
Cinéma En 2003, le cinéaste s'est singularisé en faisant de la physiognomonie amusante sur Raffarin et en proposant une excellente cuvée. Antoine Duplan a partagé sa table.
Avec «La Fleur du Mal», le grand flau- bertien que vous êtes propose un titre baudelairien...
Mon producteur m'aime bien, car je trouve des titres commerciaux. Un jour qu'on séchait, j'ai lancé: «On ne va tout de même pas l'appeler Poulet au Vinaigre ce film?» «Eh bien si!» m'a-t-il répliqué. Avec un titre comme ça, on sait ce qui nous attend pour le déjeuner les six mois suivants. Je me demande d'ailleurs si un de ces quatre je ne vais pas appeler un film Du Caviar à la Louche histoire qu'on s'en mette jusque-là...
Dans «La Fleur du Mal», vous pourfendez une nouvelle fois la bourgeoisie.
Oh! je la pourfends, mais je l'apprécie quand même. Bien sûr, elle se fonde sur l'avoir, elle a un peu tendance à sacrifier l'être au paraître... Mais c'est la bourgeoisie qui a fait 89. Les nobles étaient des cochons qui ne se lavaient pas. Les bourgeois étaient propres.
Vous êtes un grand consommateur de télévision...
Le poste est allumé toute la journée. J'adore la télé, je zappe comme un fada, je suis le Lucky Luke du zapping... J'adore des émissions comme Le Juste Prix ou Le Maillon faible. C'est moins un manifeste de la bêtise humaine qu'une manière d'éclairer la complexité de l'âme humaine. L'oeil de Julien Lepers, c'est une des choses les plus stupéfiantes jamais vues! Et puis, à la télé, ils passent souvent Le Jour et la Nuit, de Bernard-Henri Lévy. C'est le plus mauvais film de tous les temps! Je l'ai vu six ou sept fois. Je ne m'en lasse pas. Quand il repasse, j'appelle ma femme. Je crie «Ça recommence» et elle accourt.
Et le DVD, en consommez-vous?
Voyez-vous, j'en use modérément. Le principe des bonus me laisse perplexe. Certains sont effrayants. C'est comme un type qui se rase et qui garderait ses poils... Il n'y a pas de bonus sur les DVD de mes films. Parce que je sais précisément comment je dois tourner, comment je vais monter les séquences. L'idée de tourner des plans supplémentaires me semble aberrante.
«La Fleur du Mal» évoque la France de l'Occupation, une période qui vous obsède, puisque vous y avez même consacré un documentaire, «L'Oeil de Vichy».
Chaque fois que je reviens aux années 40, je vois qu'on peut y lire l'ordure. Pour survivre, certains ont choisi de vivre comme des porcs. Papon est un affreux mec. Et lui, contrairement à ce qui se passe dans La Fleur du Mal, sa fille ne l'a pas tué. La solution, c'est la fessée cul nu sur la place de la Concorde. Les télévisions se battront pour acquérir les droits de diffusion. Comme en boxe, où il y a les poids coq, les poids plume, il y aurait les grosses fessées et les petites fessées, ça serait formidable. Une solution magnifique. Vous ne croyez pas que ce serait beau? Au lieu d'imaginer de tuer Hitler, les gens de l'Intelligence Service l'auraient enlevé, amené à Nuremberg, déculotté et lui auraient foutu une fessée! Qu'est-ce qu'il va faire après? Il va se cacher... On s'épargne une guerre mondiale. Je voudrais remettre la fessée à l'honneur. Le ridicule pourrait enfin tuer.
Vous ne mâchez pas vos mots à propos de la société dans laquelle nous vivons...
Depuis la nuit des temps, les gens vivent comme des faux-culs. C'est ce qu'on appelle la civilisation... Ha ha ha!
Vous sentez-vous toujours comme un provocateur?
J'ai 73 ans. Comme Jean-Luc Godard. A 73 ans, on n'est plus des provocateurs. |
Nuit de Clint
Bien sûr, il y a eu Finding Nemo, Dogville, Le Mystère de la Chambre jaune, Le Retour du Roi... Mais à l'heure du bilan, quand le soleil se couche sur 2003, un film projette une ombre immense vers laquelle on se tourne, irrésistiblement. C'est Mystic River. Dans cette oeuvre d'une noirceur implacable, Clint Eastwood, 73 ans, renoue avec l'essence de son art: une sobriété stylistique au service d'un pessimisme sans faille. Récit policier hanté par les fantômes du passé et de la culpabilité, Mystic River, à l'instar des grands westerns crépusculaires du réalisateur, atteint à une dimension métaphysique, tout à la fois parabole biblique et métaphore d'une Amérique bâtie sur la sauvagerie. L'effroyable beauté de la nuit... | AD
Mystic River. De Clint Eastwood. Avec Sean Penn, Tim Robbins. Etats-Unis, 2 h 17.
Un poison prometteur
Une organisation secrète enrôle des télépathes qui se font exploser le cerveau (Scanners). Un psychiatre adepte de la somatisation provoque chez une patiente une mutation organique monstrueuse (Chromosome 3)... Ô intersection affreuse d'une psyché délabrée et d'un corps bourgeonnant... Culte il y a vingt ans, les premiers films de David Cronenberg nous intriguent aujourd'hui par leur rythme lent, inadapté à nos habitudes de bouffeur de clips, et leur esthétique désuète, indigne du styliste parfait d'eXistenZ ou de Spider. Mais attention! C'est du pur venin de subversion, de la blastula de paranoïa... Ces bricolages démentiels préfigurent X-Files et tout ce cinéma hollywoodien effrayé par sa propre ombre... | AD
Rages, Pulsions, Chromosome 3, Scanners. De David Cronenberg. CNC.
Dynastie Douglas
A priori, il n'y a rien à voir chez les Gromberg, famille juive aisée de New York où les générations se côtoient, moyennant quelques frictions. L'intérêt réside dans l'incarnation de cette comédie, faite sur mesure, par la dynastie des Douglas, qui est au cinéma américain ce que les Rockefeller sont à la finance. Kirk, Michael et Cameron, père, fils et petit-fils dans la vraie vie, jouent dans It Runs with the Family une partition qu'on imagine proche de la réalité. Avec Kirk en patriarche, dont l'aphasie - réelle - n'empêche pas l'exercice d'une autorité plutôt abusive sur ses descendants. A un moment, les trois sont dans une barque. Michael laisse échapper le poisson pêché par son fils et Kirk l'engueule. Il y a toute la difficulté des rapports entre mâles dans cette scène remarquable. | CJD
It Runs with The Family. De Fred Schepisi. DVD MGM.
Grand Chat pitre
Mais pourquoi donc les gens de talent, comme Philippe Geluck, vont-ils à la télévision montrer leur faiblesse? Il est pourtant terrible, le fou rire automatique et programmé que ses lettres provoquent chez l'animateur de service. Il devrait s'en rendre compte, non? Tout ça pour dire que c'est sur le Chat qu'il faut juger Geluck. C'est là qu'il donne son exacte mesure: en trois cases et une capacité hors du commun à faire jaillir la dérision de la juxtaposition du dérisoire et de l'essentiel: «Je vous présente Pépette, mon lévrier afghan», dit le Chat présentant son chien couvert d'une bourka. Ou encore: «Le premier en homme a toujours passionné les scientifiques. Le deuxième... beaucoup moins, semble-t-il. C'est un peu le Poulidor de l'humanité». | CJD
Et vous, Chat va? Philippe Geluck. Casterman.
Gollum chez soi
Depuis deux ans, fin août, le tolkienmaniaque achète le DVD de l'épisode sorti huit mois plus tôt. Mais c'est un pis-aller, une cacahuète pour tromper la faim avant le gueuleton de novembre: le coffret collector! En 2002, on a eu droit aux statues de l'Argonath en presse-livres. Cette année, c'est une figurine de Gollum pêchant (18 cm de haut...) qui vient faire joli sur la cheminée... Le véritable intérêt ne réside toutefois pas dans ces fétiches, mais dans les scènes additionnelles venant invalider la version cinématographique naguère vénérée: dans la version longue des Deux Tours, on voit, exemple parmi trente-trois, se dénouer spontanément la corde elfique... Malheur à ceux qui l'ignorent! Accessoirement, les bonus sont passionnants. | AD
Le Seigneur des Anneaux - Les Deux Tours. De Peter Jackson. Coffret collector, 4 DVD et la statuette de Gollum. New Line.
Resnais en coffret
Tandis que sort en salle Pas sur la Bouche, on se régalera chez soi avec ces films des années 80 qui illustrent le talent inclassable de ce géant distingué du cinéma français. Au programme: Mon Oncle d'Amérique, La vie est un Roman, L'Amour à Mort, Mélo et I Want to Go Home. A l'affiche, les fidèles: Sabine Azéma, Pierre Arditi, Fanny Ardant, André Dussollier. Des mécanismes narratifs complexes, une utilisation insolite de la science, une histoire d'amour et de revenant - tiens, comme dans le dernier Rivette, autre ex de la Nouvelle Vague! - et déjà cette légèreté grave, ce refus de la hiérarchie des genres, cette indifférence face au prétendu bon goût qui nous vaudra, dix ans plus tard, le délicieux On Connaît la Chanson. | MD
Coffret collector Alain Resnais. Cinq films. Mk2.
London burning
Malheureux enfant! Tu as voulu découvrir l'oeuvre originale ayant inspiré le joli film que Hollywood a produit avec Sean Connery en vedette. Et tu es tombé sur une BD satanique, pervertissant toutes les saintes valeurs de l'Empire britannique et de la littérature populaire. Tes yeux horrifiés ont découvert que le scalpel dément du Dr Moreau a façonné l'ours Rupert! Tu as vu la fiancée de Dracula forniquer avec Allan Quatermain! L'Angleterre fabriquer des armes biologiques pour détruire les Martiens! Et même, ô abomination, Mr. Hyde sodomiser l'Homme invisible! Tu as refermé le quatrième et dernier volume de la Ligue des Gentlemen extraordinaires. Et, à ta grande honte, tu as dû t'avouer que cette histoire inouïe t'avait enthousiasmé... | AD
La Ligue des Gentlemen extraordinaires - volume 4. D'Alan Moore et Kevin O'Neill. Editions USA, 74 p.
Alice qui dit non
La Petite Alice a une coupe en bol, un père et une mère, un cousin amoureux, une chienne baptisée L'Autre Alice et une Mamie très indigne. La Petite Alice considère que se révolter vingt-quatre heures sur vingt-quatre est un devoir sacré, ce qui au moment de manger sa soupe transforme une famille bourgeoise en champ de bataille. Copine d'impertinence de Titeuf, aussi délurée et philosophe mais autrement discutailleuse, la Petite Alice est née sous la plume d'Anne-Marie Simond, scénographe, dessinatrice et écrivaine lausannoise millésime 1941. Après des parutions dans le Journal de Genève ou Psychologies Magazines, ces strips aux dialogues lapidaires sont regroupés dans un superbe album tout en noir et blanc, sobres et expressifs. Pour semer la zizanie au sein de la famille. | IF
La petite Alice. D'Anne-Marie Simond. Editions du Héron, 54 p.
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