Les rondeurs et la jovialité d’un radical vaudois à l’ancienne, la détermination sans état d’âme d’un lieutenant blochérien, c’est peu dire que Claude-Alain Voiblet détonne dans le paysage politique vaudois. $
«EN PRENANT DE L’ÂGE, L’ÉLECTORAT DE GAUCHE DEVIENT PLUS SENSIBLE AU THÈME DE LA SÉCURITÉ.» CLAUDE-ALAIN VOIBLET, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’UDC VAUD
Un dur, utilisé par l’UDC suisse pour mettre au pas la section vaudoise, trop ancienne pour s’aligner? Il récuse l’image mais se flatte de déranger dans une ville de Lausanne, «trop sous l’emprise de la gauche» et où il souhaite imposer un «rééquilibrage » des forces.
La première vie de Claude-Alain Voiblet s’est déroulée dans le Jura bernois. Cet ancien chef des Sangliers – le mouvement des jeunes antiséparatistes – connaît une ascension politique fulgurante.
Membre de l’exécutif de Reconvilier à l’âge de 25 ans – puis maire –, député au Grand Conseil à 27 ans, membre de l’Association interjurassienne (AIJ) à 31 ans, Claude-Alain Voiblet est partout, d’autant plus que les médias le chérissent.
Il est le premier dirigeant du Jura bernois à entamer un dialogue sincère avec les autonomistes. Membre du groupe de Soleure, puis du Groupe Avenir, il n’hésite pas à se rendre, en 1997, à une assemblée du Mouvement autonomiste jurassien (MAJ). «Un acte très courageux », admire l’ancien secrétaire général de l’AIJ Jean-Jacques Schumacher.
Celui-ci, qui se dit profondément «prœuropéen et antiblochérien», ne tarit pas d’éloges sur Claude-Alain Voiblet: «C’est l’homme qui a débloqué les travaux de l’AIJ par son esprit d’ouverture et sa personnalité rayonnante.»
L’ombre de Bellelay. Voilà pour le côté lumière. Il existe aussi une face d’ombre, dont Claude-Alain Voiblet a pris soin d’effacer toute trace sur son site internet. Durant près de trois ans, celui-ci a assumé la direction de la Fondation Bellelay.
En juin 2001, celle-ci a lancé en grande pompe ce projet culturel et touristique avec notamment un centre équestre à la gloire du cheval des Franches-Montagnes.
Mais très vite, cette vision ambitieuse, qui devait symboliser le renouveau du dialogue interjurassien, devient un gouffre à millions. La fondation fait faillite en décembre 2004, au terme d’une aventure qui aura coûté 8,1 millions de francs aux contribuables bernois.
Interrogé à ce sujet, l’intéressé l’admet: «Il est vrai que j’ai commis des erreurs. Mais je ne suis de loin pas le seul responsable de la faillite, vous pouvez toujours vérifier.»
C’est ce que L’Hebdo a fait en retrouvant l’avis de droit que le professeur Georg Müller a été chargé de rédiger pour établir les causes de cette débâcle.
L’auteur ne consacre qu’un chapitre à Claude-Alain Voiblet; c’est dire que les responsabilités sont effectivement diluées. Le professeur zurichois note qu’en décembre 2001, Claude-Alain Voiblet conserve la confiance du conseil de fondation.
«CLAUDE-ALAIN VOIBLET A DÉMISSIONNÉ JUSTE AVANT QU’ON NE L’ÉJECTE.» André Rothenbühler, maire de Pontenet et ancien membre du conseil de la Fondation Bellelay
Tout de même, à la lecture d’une évaluation de son travail, on comprend vite que le directeur a atteint son niveau d’incompétence à la tête de ce projet: «Une relation qu’il entretient avec une des employées a créé des difficultés désormais réglées»; «Au moins deux personnes engagées ne disposaient pas des qualifications suffisantes»; «Il y a des problèmes de gestion»; enfin, «M. Voiblet n’a pas suffisamment de connaissances dans le domaine chevalin». Le directeur finit par jeter l’éponge.
Membre du conseil de fondation à l’époque, aujourd’hui maire de Pontenet, André Rothenbühler se souvient: «Claude-Alain Voiblet a démissionné juste avant qu’on ne l’éjecte.
C’est un politicien intelligent qui a d’abord su fédérer les énergies pour ce projet, mais qui s’est ensuite révélé un piètre gestionnaire. Cet échec retentissant a nui à l’image du Jura bernois aux yeux du gouvernement à Berne.»
Changer de vie. Grillé dans sa région, Claude-Alain Voiblet décide de changer de vie. Il débarque presque par hasard dans le canton de Vaud et décroche un master en gestion d’entreprise à Genève.
Alors qu’il a décidé d’abandonner la politique, il croise le conseiller national UDC Jean Fattebert qui l’invite à participer à un séminaire. Il lui dit deux fois non avant de céder. «En une heure, la politique m’a repris», sourit-il.
En 2004, il devient secrétaire général de l’UDC vaudoise, en 2006, il reprend le poste de coordinateur romand (qui lui vaut de passer un jour par semaine à Berne auprès du parti suisse) et il est élu au Conseil communal de Lausanne. Son actuelle candidature à la Municipalité a surtout pour but de «donner de la visibilité à la politique de l’UDC».
Claude-Alain Voiblet note que les attentes des citoyens à l’égard de l’UDC sont croissantes. Dans le bus qui le ramène dans son quartier de la Vallombreuse, «les gens n’hésitent plus à m’aborder pour me faire part de leur préoccupation en matière d’insécurité », note-t-il tout en reconnaissant lui-même ne jamais s’être senti menacé en ville.
Son élection à la Municipalité constituerait un coup de tonnerre. Aucun UDC ne siège actuellement dans l’exécutif d’une des cinq plus grandes villes de Suisse. Fort de son expérience à Reconvilier, Claude-Alain Voiblet cerne bien les exigences du poste: «Je serais collégial», assure-t-il.
Mais on n’en est pas encore là, et l’homme-orchestre de l’UDC vaudoise préfère parler des thèmes qu’il a placés au cœur de la campagne comme l’insécurité. Il se dit persuadé «qu’en prenant de l’âge, l’électorat de gauche y devient plus sensible».
Tout de même, n’y a-t-il rien dans cette capitale dont il brigue la plus haute charge qu’il trouve réussi? Il réfléchit un moment, ne décerne aucun satisfecit à l’offre d’accueil parascolaire dont s’enorgueillit la Municipalité, rappelant au passage la dette abyssale de la Ville, avant de trouver: «La vie culturelle», dont il avoue profiter avec plaisir.
Mais les paillettes de la vie nocturne l’amènent sur un autre terrain. L’offre culturelle lausannoise est une des facettes du formidable développement économique de l’arc lémanique, lui donnant une touche cosmopolite.
«LA CROISSANCE LÉMANIQUE EST ARTIFICIELLE, ELLE NE BÉNÉFICIE PAS AUX VAUDOIS.» Claude-Alain Voiblet, secrétaire général de l’UDC Vaud
C’est alors qu’il lâche: «La croissance lémanique est artificielle, elle ne bénéficie pas aux Vaudois. » On s’étonne: seul conseiller d’Etat UDC de Suisse romande, Jean-Claude Mermoud est un ministre de l’Economie très fier de cette prospérité retrouvée. Manifestement, Claude-Alain Voiblet n’a aucune idée du marasme économique et financier que le canton a traversé au tournant des années 2000.
Pour les chiffres qui lui permettent d’accréditer son surprenant constat, Claude-Alain Voiblet renvoie à son colistier pour la Municipalité, Philipp Stauber.
Cet ingénieur note que la croissance du PIB cantonal, très minime, n’est qu’«un effet de volume», dû à la démographie. Comme «les impôts, la TVA, les primes d’assurance maladie et les loyers augmentent, le revenu disponible est moindre qu’en 1990, sauf pour les gens aisés, et notamment les cadres expatriés».
Le tous-ménages distribué aux électeurs présente un tableau à l’appui de cette démonstration, dont la référence est toutefois suisse et pas cantonale.
Mermoud recadre. Actif dans l’industrie d’exportation, Philipp Stauber reconnaît que cette manière de voir les choses ne fait pas l’unanimité au sein de l’UDC. Jean-Claude Mermoud donne d’abord dans l’autocritique: l’information sur les succès économiques du canton n’a peut-être pas été assez bonne.
Avant de relever «la réflexion pifométrique» de ses camarades de parti: «Il est incontestable que le revenu des Vaudois est monté, même si nous ne sommes pas encore parvenus à soulager tous les working poors. Ceux qui critiquent oublient les retombées à long terme.
Les expatriés s’installent, consomment des produits ou des services locaux, se naturalisent et s’intègrent, tout ceci pour le bien de l’économie de l’ensemble du canton. Ceux qui repartent au bout de quelques années sont remplacés par de la main-d’œuvre locale.»
Il note aussi que le développement économique ne reste pas confiné à l’arc lémanique, mais s’étend à l’arrière-pays comme en témoigne l’installation de Nespresso à Avenches. Il se dit «peiné» que dans son parti, on ne reconnaisse pas mieux son bilan, «mais on est en campagne», relativise-t-il: les Verts libéraux thématisent la non-croissance.
Pour y voir plus clair en attendant l’enquête menée tous les cinq ans par l’OFS, L’Hebdo a donc demandé un calcul au Service cantonal de recherche et d’information statistiques (Scris): en valeur nominale le revenu disponible moyen par contribuable a cru de 4,9% entre 2005 et 2007, passant de 71 195 à 74 669 francs.
Quoi qu’il en soit, Claude-Alain Voiblet a ciselé sa stratégie pour augmenter l’influence de l’UDC dans les villes de l’arc lémanique, de Monthey à Genève. Un forum permettant aux élus de se former et d’échanger leurs expériences a été mis sur pied (voir L’Hebdo du 3 février 2011).
Le poids des militants. Le potentiel des militants a aussi été optimalisé, tant en vue des communales que des fédérales de façon aussi spectaculaire que systématique. Surtout si on compare avec les autres partis.
L’UDC vaudoise annonce que l’effectif de ses membres a passé de 2900 en 2002 à 3850 en 2011. Les socialistes signalent 2000 membres actifs à l’échelle du canton et 1500 sympathisants (mais qui ne s’engagent justement pas sur le terrain).
Le Parti radical ne dispose pas de statistiques au niveau cantonal, mais pense que les 9000 lecteurs de son journal, La Nouvelle Revue, peuvent être considérés dans l’ensemble comme tels...
Le but de Claude-Alain Voiblet consiste à convertir les votants UDC en électeurs. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers a capté 42% de oui dans le canton de Vaud, et 34% à Lausanne. Aux élections fédérales de 2007, son parti avait engrangé 22,4% des suffrages. La marge de progression semble donc réelle.
C’est peut-être ce qui fait dire à Claude-Alain Voiblet que sa propre élection à la Municipalité de Lausanne, qui l’obligerait à abandonner son si stratégique poste de coordinateur romand pour les élections fédérales, ne serait pas «la meilleure place pour servir son parti.»
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