En lisant les livres de Claudio Magris, on a descendu le Danube de sa source à son embouchure. On s’est laissé conduire à travers la Mitteleuropa littéraire de Musil, Broch, Schnitzler, Kraus ou Rilke. On a visité cet empire des Habsbourg à son crépuscule, qui cultivait l’illusion mortelle d’avoir inventé la douceur de vivre, mais dont les artistes avaient démasqué la faillite et le vide. On a entendu le nihilisme de cette époque résonner avec celui qui menace la nôtre. Mais on a aussi connu le doux plaisir d’une halte au café San Marco de Trieste, cette ville aux confins de l’Italie où Claudio Magris est né en 1939 et où il vit encore aujourd’hui.
Passeur de frontières. Grâce à ses livres, on a su qu’il existe une façon de voyager avec de grands auteurs en traversant à la fois le temps et l’espace. Claudio Magris est un passeur de frontières. Un professeur d’université doublé d’un remarquable écrivain. Un esprit désenchanté, mais convaincu qu’il faut résister de toutes ses forces au cynisme comme à la tentation de se résigner au monde tel qu’il est. Claudio Magris incarne une variété rare d’humaniste mélancolique, toujours en quête d’une littérature «qui aide à comprendre les hommes avec une bienveillance sans illusion». On se réjouit donc que le Prix européen de l’essai Charles Veillon ait choisi de récompenser, «pour l’ensemble de son œuvre», l’auteur de la somme Le mythe et l’empire, du magnifique Danube, des pérégrinations érudites et songeuse de Microcosmes, des essais pénétrants réunis dans Utopie et désenchantement, ou encore du très beau roman Une autre mer.
Identité fluide. Ajoutons que ce prix (qu’il recevra le 16 février à l’Université de Lausanne) tombe à pic. Après le vote sur les minarets, alors que la France perd les nerfs en débattant de son «identité nationale», il ne serait pas inutile de relire Claudio Magris pour prendre un peu de recul sur ces passions fiévreuses. S’il est une illusion qu’il n’a cessé de combattre, c’est bien celle qui consiste à penser l’identité comme un socle inaltérable ou comme une essence dont la pureté serait à préserver. Rouvrons Utopie et désenchantement (L’Arpenteur, 2001): «L’identité n’est pas une donnée rigide et immuable, elle est fluide, c’est un processus toujours en devenir par lequel on s’éloigne continuellement de ses origines, comme le fils qui quitte la maison de ses parents, et on y retourne par la pensée et par le sentiment; c’est quelque chose qui se perd et qui se renouvelle, dans un mouvement incessant de dépaysement et de retour.»
Triestin, Claudio Magris a vécu dans une ville frontière qui fut longtemps le débouché maritime de l’empire des Habsbourg. Un lieu de passage entre le Nord et le Sud, mais aussi entre l’Est et l’Ouest. Une cité cosmopolite au confluent des cultures italienne, germanique et slave. Une zone sensible, où les crises identitaires sont survenues plus tôt qu’ailleurs, faisant de Trieste «un laboratoire de l’Europe».
Remise du Prix européen de l’essai Charles Veillon et conférence de Claudio Magris sur le thème «Devant la loi: littérature et droit». Université de Lausanne. Bâtiment Anthropole, auditoire 1129. Mardi 16 février, 18 h 30. Entrée libre.
Claudio Magris sera également l’invité d’un Grand débat organisé par 24 heures, Payot Libraire et le Théâtre Vidy-Lausanne. Théâtre Vidy-Lausanne. Lundi 15 février, 19 h. Entrée libre.
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