Johannesburg, belle et terrible
L’écrivain sud-africain Ivan Vladislavic compose un portrait subtil de sa ville dont il restitue la «beauté insolite», mais aussi la violence omniprésente.
Ivan Vladislavic a réussi son coup: composés de 138 textes qui s’assemblent comme un puzzle, Clés pour Johannesbourg est un livre dans lequel il fait bon déambuler, le nez levé vers le ciel austral ou les yeux rivés au sol en essayant d’imaginer l’ancien filon aurifère d’où la ville a surgi et sur lequel elle a construit son artère principale. On se laisse prendre par la main: l’auteur a des manières douces, délicates comme la mélancolie allègre et joueuse qui court à travers le texte. On comprend que les Editions Zoé restent fidèles à cet écrivain sud-africain dont elles ont déjà publié trois ouvrages.
Le pittoresque n’est pas au programme. Ivan Vladislavic entraîne plutôt le lecteur dans des non-lieux, supermarchés, entrepôts ou parkings, collecte des petites choses, entremêle les réflexions aux descriptions et aborde les réalités sociales par des voies obliques – comme dans cette scène où des hommes d’affaires blancs se livrent à une bataille de boules de neige contre des vendeurs de journaux noirs. Un vendeur maussade ou un clochard assis sur son carton suffisent à faire son bonheur de portraitiste. On a parfois l’impression qu’il dessine plus qu’il n’écrit.
Itinéraires de lecture. Ivan Vladislavic est un écrivain arachnéen. Il tisse une toile. Il tire des fils d’un texte à l’autre, constitue des réseaux thématiques où se laisse prendre cette ville qu’il trouve «surnaturellement belle». Le livre s’achève d’ailleurs sur un index qui suggère des itinéraires de lecture fondés sur certains thèmes comme l’eau, les jardins ou les artistes cités. Mais c’est surtout l’insécurité qui s’impose: de la première à la dernière page, on visite une Johannesburg saturée d’inquiétudes sécuritaires, qui confie sa protection aux systèmes d’alarme, aux portails blindés ou à des armées de vigiles.
Il faut rappeler que l’Afrique du Sud détient désormais un des taux de criminalité les plus élevés du monde, un phénomène que les médias ont traité avec pas mal de discrétion jusqu’ici (mais il est possible que l’approche de la Coupe du monde de foot de 2010 change la donne). Comme s’il y avait de l’embarras. Comme si l’on ne voulait pas écorner la mémoire de la lutte antiapartheid et les espoirs placés dans la «nation arc-en-ciel».
Les écrivains sud-africains, eux, n’évitent pas le sujet. Il est également présent chez Breyten Breytenbach qui, dans Le monde du milieu (paru chez Actes Sud en mai dernier), a publié une lettre ouverte à Nelson Mandela qui interpelle le premier président noir d’Afrique du Sud sur cette marée montante d’une violence sauvage. Et l’on n’oublie pas non plus le texte écrit par le romancier André Brink après la mort de son beau-fils massacré par des cambrioleurs (Libération du 24 juillet 2008). Face au crime, le pays paraît débordé: il y a quelques jours, le ministre adjoint de la Police a encouragé ses troupes à «tirer sur les salauds» sans état d’âme.
Michel Audétat
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