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karl, 42 ans, informaticien, Genève «Je lui ai pourtant répété mon aversion au risque. Je voulais un placement pépère»
La moitié de son épargne, soit 50000 francs, a été engloutie dans un Bonus Coupon Note 7,5% en francs à 5 ans que lui a proposé le Credit Suisse en janvier 2007. En fait de bonus, «ce produit était vicié», lâche le Genevois, très en colère. L’émetteur n’est autre qu’une des sociétés de Lehman Brothers. «Mon conseiller m’a dit: «Nous avons un produit pour les gens comme vous, qui n’aiment pas le risque.» J’étais tranquille. Dans le pire des cas, je ne gagnais aucun intérêt. Dans le meilleur des cas, 7,5%.» Karl était confiant. Le 18 septembre, un conseiller de la banque suisse l’avertit que son placement ne vaut plus rien. «En fait, cette banque n’est qu’un passe-plat.» |
Le 18 septembre 2008 est un jour que Karl, un informaticien genevois de 42 ans, préfère oublier. Il avait placé 50000 francs, les yeux fermés, dans un produit structuré vendu par le Credit Suisse. «Mon gérant m’a appelé pour me dire que ces fonds étaient bloqués à la suite de la faillite de Lehman Brothers, l’émetteur du produit.» Le ciel lui tombe sur la tête.
«J’avais pourtant insisté sur mon aversion au risque», ajoute Karl. En 2000, au moment du crash des valeurs technologiques, il avait déjà pris un «bouillon» d’au moins 20000 francs. Cela l’a vacciné. Comme d’autres clients aux quatre coins de la Suisse romande, il croyait que cet investissement était un placement pépère.
Ce témoignage corrobore celui de la veuve valaisanne publié la semaine dernière ( L’Hebdo du 18 septembre). Partout, les récits de clients s’estimant floués affluent: retraités, mères de famille, indépendants, petits épargnants. Le cas de Karl est loin d’être isolé. Mais les gens se taisent. Ils ont honte. Ils ont peur que leur famille ou leurs amis apprennent leur déconvenue.
«Changez mon nom!» demande l’un. «Ne nous photographiez pas», réclame l’autre. Dans ce magazine, seuls Georges et Ursula Martin, qui résident en Valais, ont décidé de témoigner à visage découvert. Par solidarité pour tous ceux qui n’osent pas étaler leurs mauvaises affaires. Pour qu’on sache. «Il ne s’agit pas de clouer les banques au pilori, mais de faire en sorte qu’elles se montrent à la hauteur de l’éthique qu’elles revendiquent», détaille Georges Martin. Dans le canton de Vaud, c’est une famille entière qui est touchée: le 25 avril 2008, Pierre – formateur pour adultes de 37ans – et son épouse Sylvie – éducatrice – achètent un de ces produits structurés. La somme en jeu est importante: près de 80000 francs.
«Cet argent provenait de la vente de notre maison, juste avant notre décision d’effectuer un tour du monde avec nos quatre enfants, âgés entre 6 et 11ans. Nous l’avions confié à cette banque car elle nous avait proposé un produit dont le capital était garanti à 100%.»
Provenait? Pierre en parle déjà au passé, car si c’est le Credit Suisse qui est leur relation d’affaires, l’émetteur est, de nouveau, Lehman Brothers. Confié? C’est bien de confiance qu’il s’agit, ou devrait s’agir, entre un banquier et son client, comme entre un médecin et son patient. Mais la confiance est aujourd’hui cassée. Tous affirment n’avoir nullement spéculé, juste choisi, parce que leur gestionnaire insistait, de mettre leurs économies à l’abri, persuadés d’avoir bien été conseillés.
Un choix cruel. Le cas le plus scandaleux est celui de Pierre et Sylvie. L’opération a lieu, rappelons-nous, le 25 avril 2008, soit plus d’un mois après la première secousse de Wall Street qui a emporté Bear Stearns, cinquième banque d’affaires des Etats-Unis. Or, le 13 mars, juste après le naufrage de Bear Stearns, Lehman Brothers dévisse de 14% en Bourse. Dès la mi-mars, personne n’ignorait que Lehman Brothers, la numéro quatre, pouvait être la prochaine sur la liste (L’Hebdo du 20 mars 2008).
Personne, sauf les conseillers du Credit Suisse ou d’autres banques qui ont encore placé, au printemps, les produits structurés émis par Lehman. Pour Pierre, le choix de l’établissement s’est avéré particulièrement cruel: «A l’époque, j’avais quitté l’UBS, qui me faisait peur, pour le Credit Suisse.»
La banque a-t-elle suffisamment insisté sur les risques encourus? Cette affaire des produits structurés de Lehman Brothers inspire ces commentaires chez Henry Peter, associé de Peter Bernasconi & Partners à Lugano, et professeur de droit aux universités de Genève et Lausanne: «Lorsqu’un client s’adresse à un conseiller en investissements, il lui fait autant confiance qu’à son médecin.
Il s’attend à être conseillé dans les règles de l’art. Si vous ne parvenez pas à donner un conseil dans les règles de l’art, vous pouvez en être tenu pour responsable. Le conseiller doit suivre quatre règles: d’abord, ne pas inciter le client à tout investir dans un seul produit, à mettre tous ses œufs dans un même panier, même si ce panier a l’air très sain.
En deuxième lieu, il doit adapter son conseil à la personne qu’il a devant lui: une retraitée valaisanne n’a pas la même compréhension du monde de la finance qu’un crack qui investit régulièrement dans des marchés complexes. Troisième règle, il doit comprendre ce qu’il vend, et je ne suis pas sûr que tous les gérants vendant des produits structurés maîtrisent vraiment ces véhicules, dont certains sont très complexes. Enfin, ultime règle, il doit insister sur les risques liés au produit.»
Désarroi. Au Credit Suisse, on manifeste sa compréhension pour le désarroi des clients: «Nous continuons à rester en contact avec nos clients, précise le porte-parole Jean-Paul Darbellay, chaque situation sera examinée et nous allons assister ceux qui entendent faire valoir leurs droits par rapport à l’émetteur.» Pour le Credit Suisse, il est cependant «trop tôt» pour pouvoir s’avancer plus que cela: «Nos équipes évaluent l’impact de la défaillance de Lehman Brothers.» Certains produits émis par la banque américaine feront-ils partie des actifs de la faillite? C’est possible, mais les clients devront patienter encore plusieurs mois.
Ou se lancer dans la bagarre. Une tâche ardue, selon François Rayroux, avocat chez Lenz & Staehelin: «Ils détiennent une créance contre l’émetteur et doivent donc agir en fonction du droit de l’Etat où est domicilié cet émetteur. S’il se trouve aux Etats-Unis, leur action sera difficile et coûteuse, à moins que des class actions y apparaissent.» Reste à savoir si l’émetteur est bel et bien situé aux Etats-Unis. Sur les 83 produits proposés en Suisse par Lehman Brothers, il en existe un – qui pesait 389 millions de francs et était lié à des sous-jacents de sociétés comme ABB, Nestlé ou Roche – qui est situé à Curaçao, dans les Antilles néerlandaises. Le prospectus précise même que l’émetteur (Lehman Brothers de Curaçao) ne dispose d’aucune notation. Bref, autant investir dans une société située au milieu du Triangle des Bermudes…
Mais revenons à la question des class actions. Aux Etats-Unis, il est courant que des avocats réunissent des dizaines ou des centaines de clients s’estimant lésés. Ils prennent ensuite le risque d’attaquer une société, parfois de taille importante, en escomptant la faire plier. Les avocats se font ensuite, généralement, rémunérer sous forme de pourcentage sur les résultats obtenus.
Des class actions en Suisse? La Suisse est-elle prête à introduire dans son code civil les class actions? Les avis sont partagés. François Rayroux répond par la négative: «Je n’en vois pas le besoin, contrairement aux Etats-Unis, pays dont la taille a besoin de coercitions judiciaires.» Henry Peter, au contraire, se déclare «fondamentalement favorable à la possibilité d’introduire en Suisse ce genre de pratique, à condition d’éviter les dérives américaines car, aux Etats-Unis, des avocats sont intéressés aux résultats jusqu’à hauteur de 40% des fonds en jeu, ce qui est beaucoup trop élevé.»
Avocat et professeur de droit à l’Université de Genève, Nicolas Jeandin est, pour sa part, d’un avis nuancé pour cette idée, rejetée par le projet de loi de procédure civile suisse actuellement débattu devant les Chambres fédérales. Une telle introduction, détaille-t-il, «pose un certain nombre de problèmes en droit suisse, en particulier parce que le jugement rendu à la suite d’une class action s’applique à des personnes n’ayant pas participé à la procédure.
Il est vrai aussi que le système peut conduire à des abus. Cela dit, la question se pose dès qu’on est en présence d’un «litige de masse», à savoir opposant un grand nombre de parties au point que l’application des règles ordinaires de procédure deviendrait ingérable.» Et l’avocat de citer en exemple des dommages à grande échelle tels qu’un incident nucléaire, un barrage qui cède ou une entreprise diffusant à grande échelle des produits s’avérant toxiques. Bref: pour Nicolas Jeandin, «le fruit n’est pas mûr» en Suisse.
L’avocat conclut en soulignant que «l’accumulation de prétentions «de masse» contre le même débiteur peut conduire ce dernier à devoir déposer son bilan, ce qui déclenche une procédure d’exécution forcée collective et peut remettre en cause l’intérêt à investir dans de coûteux procès.»
En attendant que de savants juristes tranchent dans ce débat complexe, les clients peuvent néanmoins se regrouper pour tenter de faire valoir leurs droits. Dans le cas des produits structurés de Lehman Brothers, les petits épargnants sont déjà en train de s’organiser. Poussés par la révolte, par le sentiment d’avoir été trompés, par le goût amer de la rupture d’une confiance parfois établie depuis de nombreuses années.
Georges, 56 ans, diplomate, et Ursula
Martin, 54 ans, chamoson (VS) «Notre banquier nous a même suggéré
de placer 100% de notre argent»
«Mardi 16 septembre, notre conseiller nous appelle pour nous annoncer que nous avons entre nos mains le produit d’une banque en faillite», raconte posément Georges Martin. Un produit structuré de Lehman vendu par le Credit Suisse. Le couple désirait garder une importante somme d’argent pour acheter un bien immobilier.
Aujourd’hui, il risque de tout perdre. «Pourtant, ajoute le mari, nous avons discuté du produit durant une heure. Je lui ai demandé ce qui se passerait en cas de faillite de Lehman Brothers. Il m’a répondu que, dans ce cas, il n’y aurait plus de Credit Suisse, plus d’UBS, et que nous pourrions tous aller dans l’alpage pour y fabriquer des tommes.» Le couple a été mis sous pression pour placer, en septembre 2007, 100% de ses fonds sur ce même produit.
«Aujourd’hui, nous témoignons à visage découvert. Il ne s’agit pas de clouer les banques au pilori, mais de faire en sorte qu’elles se montrent à la hauteur de l’éthique qu’elles revendiquent», ajoute Georges Martin. Avant de conclure: «Il serait bon que les clients lésés se fédèrent.»
Pierre et Sylvie, 37 et 34 ans, Riviera vaudoise «Nous y avons placé 80000 francs, en vendant notre maison»
C’est le 25 avril 2008, plus d’un mois après la première secousse qui a mis par terre une première banque d’affaires de Wall Street, que cette famille se laisse séduire par un produit structuré Lehman Brothers. «Pour moi, raconte Pierre, formateur pour adultes, je croyais que ce Lehman était un monsieur.
Ni ma femme ni moi-même ne connaissons grand-chose à la finance. C’est la notion de capital garanti, bien spécifiée dans la documentation, qui nous a convaincus. Nous avons placé 80000 francs dans ce produit, de l’argent en partie issu de la vente de notre maison. Nous voulions que notre capital soit préservé durant le grand voyage que nous préparions avec nos quatre enfants.»
Leur gestionnaire appelle Sylvie jeudi matin 18 septembre. «Elle était très désagréable au téléphone, sur la défensive, agressive. Ma femme a fini par raccrocher. Depuis, nous traitons directement avec le supérieur de cette conseillère», raconte Pierre. Aujourd’hui, le couple entend se défendre. «Nous nous sentons floués, ajoute le Vaudois. Nous allons changer de banque.»
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