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La belle, la brute et les bêtes
Avec «Cœur animal», Séverine Cornamusaz signe un magnifique premier long métrage d’une grande âpreté psychologique. Une réussite.
Pour Paul, paysan de montagne, la femme est une bête comme les autres. Ou plutôt moins, parce que trop délicate et compliquée. Elle s’abonne à un magazine, elle écoute de la bossa nova à la radio, elle a du mal à se lever le matin. Elle se plaint de douleurs abdominales que le liniment à bestiaux ne suffit à apaiser. Handicapé des sentiments, Paul se dérobe à la tendresse que Rosine essaie de lui prodiguer. Il ne maîtrise ni les mots ni les gestes de l’amour, réduit à une brutale saillie. Pétri de principes archaïques, il perpétue une tradition patriarcale étouffante. La situation évolue avec l’arrivée d’Eusebio. Volubile, malin, cet ouvrier espagnol amène de l’air frais, ébranlant quelque peu les certitudes fondamentales de Paul, et ranimant chez Rosine des lueurs de joie ou de dignité. Lorsque Rosine part à l’hôpital, laissant Paul seul au milieu de l’immensité (plan aérien depuis l’hélicoptère des secours), le paysan perd la grâce. Les fromages sont ratés, et il ne sert à rien de passer sa rage en cassant des cailloux, comme le bouèbe de Höhenfeuer, le superbe film de Fredi M. Murer que Cœur animal évoque par sa densité. Tout au fond de la carapace enténébrée du rustre, une lueur s’allume...
Lyrisme alpin. Diplômée de l’Ecole de photographie de Vevey et de la New York Film Academy, Séverine Cornamusaz n’a pas choisi la facilité pour son premier long métrage, librement inspiré de Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz: un huis clos d’une grande violence psychologique tourné en décor naturel, à la montagne, où la météo est particulièrement capricieuse. Le casting a constitué la première des difficultés: il fallait pour Paul un acteur qui ait «un physique, une gueule», une denrée plus facile à trouver en Angleterre que sous nos latitudes. «Je ne voulais ni un mec qui la joue plus intelligent que son personnage ni un Depardieu.» La réalisatrice a déniché Olivier Rabourdin, «pur intello amateur d’art», et l’a fait travailler à l’américaine: trois mois de travail aux champs avant le début du tournage, traite des vaches incluse! «Surfant à la limite du documentaire», évoluant avec aisance entre naturalisme et lyrisme, ô sommets enturbannés de brouillard, ô horizon brouillé de mauve, la réalisatrice assène un film parfaitement maîtrisé. Scénario impeccable, parfaite direction d’acteurs, justesse des personnages et des dialogues. Et un tour de force: réussir à faire aimer une brute qui rudoie sa femme. Procédant d’un humanisme exigeant, Cœur animal s’élève à la dimension symbolique. Il harmonise les pulsions de vie et de mort – poussins pépiant et poules décapitées, lait mousseux et vache abattue. Lorsque Paul et Eusebio en viennent aux mains, le précipice au bord duquel ils se battent est aussi le gouffre du fratricide. La tragédie de Caïn et Abel est juste évitée. Minérale, rude, impitoyable et splendide, la montagne, est «le miroir de Paul, une projection de ce qu’il est». Séverine Cornamusaz la filme comme un décor de western, donnant tort à Tanner quand il dit qu’il n’y a pas de paysage en Suisse. L’Amérique a adoré Cœur animal, Etats-Unis et Canada l’ont d’ailleurs déjà acheté.
Antoine Duplan
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