Colère contre les mandarins dorés
Limiter les salaires gigantissimes ? Il y a quelques mois beaucoup ricanaient. L’initiative lancée dans ce sens par l’entrepreneur Thomas Minder devait être balayée au nom de la liberté d’entreprise, clé de la prospérité. Mais aujourd’hui, c’est le grand émoi du côté des partis bourgeois. Selon les sondages, plus des deux tiers des Suisses approuveraient cette proposition. Que cherche l’étonnant fabricant schaffousois de dentrifices et shampoings ? Il veut que les actionnaires puissent se prononcer sur les traitements et boni des managers. L’approche n’est pas franchement gauchiste. Minder rappelle volontiers qu’il agit là en libéral, garant des droits des propriétaires. Pourquoi donc le peuple paraît-il si favorable à une telle mesure ? Il y a bien sûr un réflexe émotionnel devant l’injustice et la démesure. Mais l’adhésion à cette idée va beaucoup plus loin. Les citoyens restent attachés à ce que l’on pourrait appeler le vieux capitalisme. Les détenteurs de l’entreprise investissent, dirigent, produisent des biens et des services, mènent bien leurs affaires. Et c’est le succès de celles-ci qui les enrichit, crée de l’emploi, permet des augmentations de salaires. Or ces règles du jeu ont été bouleversées par la financiarisation de l’économie. Ce qui rapporte le plus, ce n’est pas de créer de la richesse, c’est de spéculer avec elle. Et les jongleurs les plus doués s’attribuent des fortunes colossales sous la menace de passer à la concurrence. Par ailleurs, les managers des grandes entreprises ont, eux aussi, gonflé leurs revenus au-delà de toute norme. Arguant de leur immense talent que le monde entier est sensé convoiter. Alors même que certains, on ne les connaît que trop, conduisaient leurs affaires au désastre. Le phénomène révèle un changement dans le système capitaliste. Il n’y a plus seulement des propriétaires-actionnaires, des cadres et des employés. Il émerge une nouvelle caste de dirigeants qui se placent au-dessus des détenteurs du capital, qui ponctionnent au maximum leur entreprise, qui passent de l’une à l’autre au gré des offres mirobolantes qu’ils reçoivent. Ce sont les nouveaux mandarins. Puissants et richissimes. Grâce à leur fortune, ils se trouvent protégés de toute sanction après d’éventuelles erreurs. Quant à leur pactole, ils se gardent bien de l’investir dans de nouvelles activités – ils n’ont jamais rien créé – mais, après s’être construit de somptueuses demeures et couvert de cadeaux une belle et jeune compagne, ils le recyclent dans les tourbillons prometteurs de la finance. Les entrepreneurs, les vrais, et beaucoup d’actionnaires que les dividendes n’enrichissent guère, devaient, tôt ou tard, se rebeller. Ils le font aujourd’hui, portés par la colère des salariés et de l’opinion. Les grands manitous ont-ils saisi l’ampleur du mécontentement ? Pas sûr. En tout cas, les grands banquiers restent enfermés dans leur vision d’hier. Ainsi Oswald Grübel, patron de l’UBS, ne cesse de se plaindre que « tout le monde lui parle de cette histoire de salaires ». Il déclare, dans le « Sonntag » argovien, que la confiance des clients – qui continuent de retirer leurs fonds – reviendra à deux conditions : que les médias cessent de titrer sur des nouvelles négatives et que la banque revienne à de beaux bénéfices. Là, le banquier désigné comme le plus cynique fait preuve de naïveté. Les profits colossaux d’hier, on le sait maintenant, étaient dus à des aventures risquées et à des agissements illégaux. Le retour aux chiffres affriolants – et aux recettes d’hier ? - ne rassurera personne. Mieux vaudrait affirmer haut et fort la rupture avec les méthodes du passé. Par des actes, pas seulement par des mots. En commençant par déposer une plainte civile contre les anciens dirigeants de la banque qui l’ont plongée, et la Suisse avec elle, dans le marasme. Plus lucide, le président de Crédit suisse, Urs Rohner, reconnaît : « Nous avons perdu une grande partie de la confiance. Celui qui nie cette évidence est soit naïf soit aveugle. » Le pas suivant sera d’admettre, au-delà de la question de confiance, qu’un consensus est en train de se dessiner pour limiter le poids des géants de la finance dans la société. Et, plus largement, pour que la caste des mandarins dorés ne domine pas le monde.
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