L'Hebdo;
2004-11-04 Comment Blocher a trahi sa base agricole
indignation La révolution libérale dans l'agriculture proposée par le conseiller fédéral UDC heurte la base paysanne du parti. La colère gronde. ParMichel Guillaume.
«Si on applique la politique de Christoph Blocher, la moitié des fermes vont disparaître en Suisse ces dix prochaines années.» L'homme qui tient ces propos n'est pas n'est pas un socialiste allergique au tribun zurichois ni même un démocrate-chrétien revanchard, mais bien un député UDC siégeant au Grand Conseil fribourgeois: Michel Losey. Plus qu'une amère déception, c'est pour lui une forme de trahison. L'agriculteur broyard n'a pas digéré le discours que le conseiller fédéral a prononcé le 7 octobre à la foire agricole de l'Olma à Saint-Gall en s'improvisant ministre de l'Agriculture à la place de Joseph Deiss.
«Le marché doit jouer librement»: cette petite phrase, bien qu'adoucie par la perspective d'une hausse des paiements directs, a été ressentie comme un coup de massue dans les campagnes helvétiques, surtout au sein de la base paysanne de l'UDC. Agé de 42 ans, marié et père d'une fille de deux ans et demi, Michel Losey, par ailleurs aussi vice-président des betteraviers suisses, tire la sonnette d'alarme. A l'image de Sévaz, petit village de 160 âmes noyé ce vendredi-là dans le brouillard, il se demande si son parti n'a pas complètement perdu le sens de l'orientation: «Si l'UDC abandonne sa base paysanne, alors je n'ai plus rien à faire dans ce parti. Il faudra songer à créer une dissidence», clame-t-il.
Pas de lamentations En matière de baisses de prix et de coups durs à surmonter, Michel Losey en connaît pourtant un bout. L'adolescent qui brûle de marcher sur les traces de son père à la fin des années 70 avait été prévenu. «A l'école secondaire, mes profs me disaient déjà que l'exploitation familiale n'avait pas d'avenir», raconte-t-il. Mais son coeur se moque de la raison. Maîtrise fédérale en poche, il reprend la ferme paternelle en 1991. Il a aujourd'hui 25 hectares sur lesquels il cultive des céréales, des betteraves sucrières, du tabac, du colza et des fruits. Sur un chiffre d'affaires annuel d'environ 200 000 francs, il ne dégage guère qu'un revenu de 4000 francs par mois.
Contrairement au cliché qui colle aux bottes des paysans, Michel Losey ne passe pas son temps à se lamenter sur son sort. Il sait parfaitement qu'il doit tabler sur la diversification, celle de sa production comme de ses revenus. Voici quelques années, il abandonne le lait, se séparant de son troupeau pour se lancer dans la production de la poire à botzi consommée à la Bénichon. Il se spécialise aussi dans la comptabilité agricole, afin d'arrondir ses fins de mois.
L'agriculteur de Sévaz n'a donc pas attendu le discours de Christoph Blocher pour se réinventer un avenir. Tout de même, il se sent «trahi». En proposant de supprimer toutes les mesures de soutien au marché (actuellement 750 millions de francs par an, dont les deux tiers pour les producteurs de lait et 33 millions pour les betteraviers), Christoph Blocher s'est mis à dos sa base paysanne: «Si on introduit en Suisse des prix mondialisés, je perds d'emblée la moitié de mes recettes. Je peux oublier tout de suite les betteraves et le colza», déclare Michel Losey.
Celui-ci n'est pas seul à penser ainsi. Député agrarien d'Echichens au Grand Conseil vaudois, Jacques Chollet fustige lui aussi le discours de Christoph Blocher. «Il est regrettable que des ténors politiques sabordent un concept agricole responsable à long terme par des propos simplificateurs et populistes.» Ce discours marque un important virage historique au sein de l'UDC. Il constitue le coup de grâce pour son aile PAI (Paysans, artisans et indépendants) dans la nouvelle politique du parti.
Le PAI était né, en 1917 dans le canton de Berne et en 1936 sur le plan national, d'un clivage entre les intérêts des agriculteurs et des industriels au sein d'un Parti radical au pouvoir jugé «autoritaire et absolu». Premier conseiller fédéral PAI, le légendaire Rudolf Münger se retournerait dans sa tombe en voyant aujourd'hui l'UDC sacrifier ses paysans sur l'autel de la mondialisation. En terres vaudoises, où tout récemment encore les listes électorales portaient le sceau «PAI-UDC», cette aile agrarienne tente encore de se faire entendre: «Les valeurs PAI étaient marquées par un discours paysan basé sur une très large liberté de pensée et une forte éthique de responsabilité, alors qu'aujourd'hui la ligne UDC est trop droite et agressive», déplore encore Jacques Chollet. Ce n'est pas Michel Losey qui le contredira. Après avoir l'an dernier critiqué publiquement le vice- président de l'UDC Jean Fattebert, le Fribourgeois s'est fait sonner les cloches: «On m'a fait comprendre que j'avais atteint le sommet de carrière politique...», raconte-t-il, désabusé.
Si en Suisse romande, le discours de Christoph Blocher n'a pas constitué une énorme surprise pour ceux qui connaissent bien le tribun zurichois, il a en revanche éclaté comme une bombe outre-Sarine. Ancien fondateur d'une section jeunes de l'UDC, aujourd'hui rédacteur en chef du bi-hebdomadaire Schweizer Bauer, Rudolf Haudenschild ne s'y est pas trompé en titrant son éditorial: «Blocher met le feu à la politique agricole». Les paysans, après avoir ovationné le conseiller fédéral lorsqu'il a fustigé la bureaucratie agricole, se réveillent aujourd'hui sonnés en mesurant les conséquences qu'aurait pareille libéralisation. En prônant une agriculture sans soutien de l'Etat ni dirigisme, Christoph Blocher se déclare indirectement en faveur de prix mondiaux en Suisse, à commencer par un prix du lait chutant de 75 à 40 centimes. «Les paysans sont choqués, constate Rudolf Haudenschild. Ils pensaient que Blocher, qui avait fait un apprentissage de paysan, était l'un des leurs. Qu'en combattant l'adhésion de la Suisse à l'UE, il s'opposait évidemment à des prix européens très bas. Or, le voilà qui dit qu'il faut laisser jouer le marché librement!»
Un discours incohérent C'est là que le discours de Christoph Blocher est peut-être le plus surprenant, le plus incohérent aussi. Alors que l'UDC vient de souligner qu'elle tenait à maintenir une agriculture professionnelle, contrairement à l'Autriche qui compte plus de 70 % de paysans à temps partiel, le populiste zurichois risque fort de figer les structures actuelles. En voulant augmenter les paiements directs pour compenser la suppression des mesures de soutien au marché, Christoph Blocher va réussir un magnifique autogoal: «Les paysans vont s'accrocher à leurs terres pour toucher les paiements directs et chercher des revenus accessoires. Ce développement de la paysannerie à temps partiel risque de conduire à une perte de savoir-faire professionnel. C'est la fin d'une agriculture productive», analyse encore Rudolf Haudenschild.
Ce dernier souligne qu'il dirige le plus vieux journal agricole de Suisse, mais aussi le plus indépendant. Au sein de l'UDC, plus on monte dans la hiérarchie, plus les critiques se taisent. Depuis trois semaines, le président Ueli Maurer et son vice-président Toni Brunner tentent de limiter les dégâts d'image pour le parti. «Ce n'est pas Christoph Blocher qui est responsable de l'hécatombe d'exploitations, mais l'OMC et les accords bilatéraux avec l'Union européenne», martèlent-ils. Quant aux conseillers nationaux, ils tentent sans conviction de resserrer les rangs. Alors qu'on le sent très sceptique, le Vaudois Guy Parmelin dédramatise le débat: «Christoph Blocher a raison de vouloir rapprocher les paysans du marché: on ne peut continuer à produire du fromage emmental si celui-ci ne se vend plus. Mais il joue un jeu dangereux en voulant supprimer les mesures de soutien au marché.» Même son de cloche chez le Lucernois Josef Kunz, sauf que ce dernier ne cache pas son inquiétude: «Un jour viendra où les paysans sonneront la révolte. Il est temps de passer un accord avec les syndicats pour défendre le revenu du paysan, comme le Conseil fédéral prévoit des mesures d'accompagnement pour lutter contre le dumping salarial dans le cadre des accords bilatéraux.»
Le pavé dans la mare lancé par Christoph Blocher aura au moins un mérite. Il ouvre les yeux de la base paysanne de l'UDC, dont certains, en Suisse romande surtout, sentent monter en eux des convictions européennes: «A la fin, ce sont les paysans qui vont demander l'adhésion de la Suisse à l'UE, car ils se sentiront mieux protégés. L'Europe a prévu des mesures indirectes de soutien sur le marché du sucre», note Michel Losey. Et Jacques Chollet de renchérir: «Je ne suis pas opposé à l'ouverture d'un débat d'adhésion si l'on poursuit dans cette politique de libéralisation outrancière. Au moins, tous les paysans se retrouveraient dans les mêmes conditions-cadre.»
En Suisse allemande, ce débat reste encore tabou. Jusqu'à présent, les paysans se sont imprégnés de cette philosophie selon laquelle «on ne mange jamais une soupe aussi chaude que lors de sa cuisson». Le pire est à craindre, mais il ne survient jamais grâce aux largesses de l'Etat. Un temps apparemment révolu, puisque «l'ami des paysans» Christoph Blocher pourrait bien devenir leur bourreau.
Michel Guillaume
«A la fin, ce sont les paysans qui vont demander l'adhésion de la Suisse à l'UE, car ils se sentiront mieux protégés par elle.»
Michel Losey, député UDC au Grand Conseil fribourgeois
Déception Député UDC au Grand Conseil fribourgeois, Michel Losey n'a pas compris que Christoph Blocher propose de laisser le marché jouer «librement» dans le domaine agricole. L'idée équivaut à condamner la moitié des exploitations.
Dissidence Michel Losey, ici en compagnie de sa femme Carole et de sa fille Annia, va jusqu'à envisager une dissidence du parti... alors que l'UDC est à l'origine une dissidence du Parti radical alors jugé trop déphasé par rapport aux problèmes paysans.
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