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Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 04.09.2012 à 11:18 |
C’était une première, du jamais vu durant les 31 ans d’existence de L’Hebdo. Mercredi 29 août, Sandra Rouleau, juge à la Cour civile du Tribunal cantonal vaudois, prononce des mesures superprovisionnelles interdisant la parution de notre enquête sur Comparis: «Vu l’urgence, le juge délégué interdit à la revue L’Hebdo d’affirmer que comparis.ch et ses organes se sont rendus coupables de tentative de piratage.» Selon le comparateur zurichois qui réclamait de telles mesures, notre magazine ne ferait que propager un tissu de mensonges et nuirait ainsi gravement à sa réputation. Un peu plus de 48 heures plus tard, nouveau coup de théâtre! Comparis retire sa requête. Il doit reconnaître qu’un de ses collaborateurs s’est effectivement fait l’auteur d’une tentative de piratage du site priminfo.ch, de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Pour Comparis, c’est le scénario catastrophe. A moins d’un mois de la publication des primes d’assurance maladie, soit la période lors de laquelle il réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires annuel, le voilà embourbé dans une affaire trouble qui révèle la face sombre de ses méthodes. A tel point que le chef du Département fédéral de l’intérieur (DFI) Alain Berset envisage aujourd’hui de porter plainte contre lui. Non, Comparis n’est plus ce Robin des Bois tout dévoué au service du consommateur. C’est une entreprise commerciale capable d’utiliser des méthodes très agressives pour intimider tout détracteur susceptible de lui faire de l’ombre. L’Hebdo peut en témoigner. Récit, en cinq actes, d’une enquête qui restera dans les annales du magazine. 1. Vendredi 24 août: le courriel qui accuse ComparisEn fait, tout part d’un étrange accord – censé rester secret – passé en juin dernier entre Comparis et l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) à propos du site priminfo.ch. Sur le document, deux signatures ont été rajoutées à la main, en dernière minute du côté de la Confédération: celles du directeur de l’OFSP Pascal Strupler et du secrétaire général du DFI Lukas Bruhin. Un étrange bricolage au paradis de l’Etat de droit. Cet accord mettait fin à un conflit qui menaçait de s’éterniser sur le plan juridique. Lorsqu’il ouvre son propre site de comparaison des primes avec l’accès direct aux caisses le 28 septembre 2011, l’OFSP est devenu soudain un concurrent dangereux pour le comparateur zurichois. Il offre des services presque gratuits, alors que Comparis encaisse entre 30 et 50 francs auprès des assurances, gonflant ainsi leurs «frais administratifs», qui se répercutent sur les primes payées par les assurés. L’entreprise zurichoise menace alors de déposer plainte pour absence de base légale et place ainsi l’OFSP sous une énorme pression, ce qui débouche sur la paix signée cet été. La teneur du document révèle pourtant davantage un acte de capitulation de la part de l’Etat qu’une convention à l’amiable. L’OFSP se voit privé de tout moyen lui permettant d’offrir un site aussi convivial et pratique que comparis.ch, empêchant ainsi l’assuré désireux de changer de caisse de demander directement une offre à l’assurance qui l’intéresse. «Cet accord est un acte de lâcheté envers les consommateurs», dénoncent les associations qui les défendent. Pourquoi donc l’OFSP a-t-il cédé sur tous les points à Comparis? Pourquoi un accord signé dans le secret le plus total? Pourquoi les conseillers fédéraux Didier Burkhalter puis Alain Berset n’ont-ils pas été capables de donner une base légale au site de l’OFSP? Il y avait là un terrain d’enquête, encore plus miné lorsque L’Hebdo déniche, vendredi 24 août, la copie d’un courriel au contenu explosif: au premier jour de la création du site priminfo.ch, Comparis a tenté de le pirater, le matin même. L’auteur du courriel n’est autre que Claudio Frigerio, avocat et chef de la division juridique de l’Office fédéral de l’informatique (OFIT), qui s’adresse à l’OFSP le 3 octobre 2011, soit une semaine après les faits, pour l’informer que des injections SQL ont menacé le site priminfo.ch. Ce sont des attaques émanant clairement du fournisseur d’accès à l’internet Init7 et de son client Comparis. Dans son courriel, Claudio Frigerio souligne que les faits incriminés relèvent de l’article 143 du Code pénal et recommande le dépôt d’une plainte, ce à quoi renoncera l’OFSP. Très vite, plusieurs sources confirment à L’Hebdo que ce courriel est authentique. Au sein des offices concernés, certains collaborateurs qui ont travaillé dur sur le projet priminfo.ch sont particulièrement frustrés: ceux de l’OFSP qui ont créé le site, et les informaticiens de l’OFIT, qui ont œuvré à le sécuriser. Car l’on craint des tentatives de piratage. Il est 11 h 13 en ce lundi 27 août lorsque L’Hebdo confronte Comparis au contenu du courriel en lui posant une question on ne peut plus précise: «Est-il vrai que certains collaborateurs de Comparis ont tenté de pirater – sans succès – le site de l’OFSP le 28 septembre 2011 à 10 h 45?» 2. Mardi 28 août: les premières menacesLe chef de la communication de Comparis, Felix Schneuwly, ne donne aucune nouvelle de lui jusqu’au mardi. A 8 heures, L’Hebdo le relance oralement et lui repose la question de la tentative de piratage. C’est alors seulement qu’il comprend que l’enquête de L’Hebdo pourrait se révéler critique pour son entreprise. Felix Schneuwly adopte une stratégie de défense étrange. Il prétend que Comparis, ce jour-là, n’a fait qu’aller quérir les données du site de l’OFSP selon la méthode du crawling, parfaitement légale. L’Hebdo lui fait alors remarquer que les reproches sont d’une tout autre nature et affirme détenir une preuve concrète. En guise de réponse, Felix Schneuwly profère les premières menaces d’une action judiciaire. Intervient à ce stade un nouveau personnage, qui est aussi l’un des principaux acteurs de l’acte de reddition de l’OFSP en juin dernier. Il s’agit du vice-directeur de cet office, Andreas Faller. Ce dernier et Felix Schneuwly, qui se tutoient et s’entendent apparemment comme larrons en foire, échangent plusieurs courriels durant la journée de mardi. Les deux hommes se persuadent l’un l’autre que L’Hebdo ne fait que «bluffer». Comparis et l’OFSP vont faire très fort dans la désinformation. Le comparateur reproche aujourd’hui à L’Hebdo de ne pas lui avoir transmis le courriel de l’OFIT, ce qui lui aurait permis de régler rapidement l’affaire de manière interne. En fait, il s’avère que le chef de la communication, Felix Schneuwly, a joué les vierges effarouchées et fait semblant d’ignorer les soupçons de piratage qui pèsent sur son entreprise. Comme il l’avoue samedi dernier à la NZZ, il a en effet été informé – même s’il n’a pas vu le courriel de l’OFIT – à deux reprises des tentatives de piratage par ce même Andreas Faller au printemps 2012. La deuxième fois, c’est le 13 avril. Ce jour-là, l’heure est à la réconciliation entre Comparis et l’OFSP. On signe l’accord de paix sur le site priminfo.ch, celui qui sera si décrié par les consommateurs. En ce mardi 28 août, Comparis et l’OFSP font cause commune pour discréditer le travail d’enquête de L’Hebdo. Comparis est même au courant des réponses que l’OFSP a adressées à notre magazine par le biais de son porte-parole, Daniel Dauwalder. La première d’entre elles confine au scandale, car elle est tout simplement mensongère: «Oui, il y a en effet eu tentative de piratage de notre site, mais nous ne pouvons pas affirmer avec certitude la provenance de cette attaque», dédramatise l’OFSP. Recontacté par L’Hebdo, le directeur de l’OFSP Pascal Strupler se perd aujourd’hui dans des explications très alambiquées, révélant l’immense malaise qui règne à la tête de cet office: «Les connaissances que nous avons aujourd’hui sur l’origine de l’attaque permettent d’en dire plus», convient-il dans un premier temps, oubliant de dire que c’était à son office de mettre la pression sur Comparis pour connaître la vérité. Puis Pascal Strupler tente de protéger ses collaborateurs: «Les incertitudes que l’on a dans une telle affaire appellent à une certaine prudence que l’on ne saurait qualifier de mensonge.» Comme Comparis est persuadé que L’Hebdo bluffe et s’apprête à porter des allégations «totalement infondées», il lance à l’assaut son armada de juristes du cabinet Homburger, à Zurich. A 18 h, notre rédacteur en chef, Alain Jeannet, reçoit une mise en demeure de retirer l’enquête du journal. Dans une lettre de quatre pages en allemand, Comparis écrit que «l’accusation de tentative de piratage est fausse et nuit massivement aux intérêts» de la société. 3. Mercredi 29 août: Les mesures superprovisionnellesAvec le courriel de l’OFIT comme preuve intangible, L’Hebdo est sûr de son fait et reste sourd à cette tentative d’intimidation. Essayé, pas pu. Pour Comparis, l’affaire aurait pu en rester là si le comparateur zurichois avait cessé les hostilités, en espérant que notre enquête fasse le moins de vagues possibles. Mais il décide au contraire de tenter le coup de force: obtenir des mesures superprovisionnelles contre L’Hebdo, de manière à interdire la parution de l’article. Il s’adresse pour cela à la Cour civile du Tribunal cantonal vaudois, où siège la juge Sandra Rouleau. Celle-ci prend une première décision sans avoir lu notre article et sans nous interpeller, comme la loi le lui permet. Le verdict tombe à la mi-journée: Ringier SA, éditeur de L’Hebdo, se voit signifier «l’interdiction d’affirmer que Comparis s’est rendu coupable de tentative de piratage». Une mesure exceptionnelle, rarissime dans le canton de Vaud. La décision de la juge tombe au plus mauvais moment pour L’Hebdo. La production d’un magazine est beaucoup plus lente que celle d’un quotidien. Notre journal «roule» dans la nuit de mardi à mercredi (entre minuit et 3 heures du matin) au centre d’impression de Zofingue (AG), avant que ne débute sa distribution par La Poste immédiatement après. «L’Hebdo était imprimé et son processus de distribution lancé. Il était trop tard pour le stopper», déclare le chef de Ringier Romandie, Daniel Pillard. Mais L’Hebdo fait ce qui est possible pour obtempérer à la décision de la justice et ne publie pas l’article sur son site internet. Lorsque Comparis apprend cela mercredi vers 18 h, il décide de poursuivre son action en justice et rédige une deuxième requête qui exige l’exécution de la mesure superprovisionnelle. «De manière totalement inattendue et inacceptable, la rédaction de L’Hebdo a décidé de passer outre la décision de justice», s’insurge l’avocat de Comparis, Me Ralph Schlosser. Celui-ci réclame que l’on retire L’Hebdo de tous ses points de vente, «le cas échéant avec l’aide des forces de l’ordre». 4. Jeudi 30 août: Comparis bat en retraiteCette fois, c’en est trop, même pour la juge Sandra Rouleau, qui vient de lire notre enquête. Elle refuse d’entrer en matière et d’ordonner la saisie du magazine dans les kiosques. Cette décision, qui ne doit pas être motivée, constitue le début de la débâcle pour Comparis. Certes, ce dernier achète un communiqué à l’ATS – sur son canal OTS – pour dénigrer une fois de plus L’Hebdo. Mais pour Comparis, c’est un vent de tempête qui s’est levé. D’autres organes de presse s’emparent du sujet et obtiennent vite la confirmation du bien-fondé de l’enquête de L’Hebdo. A la NZZ comme à la revue des consommateurs Bon à savoir, l’auteur du courriel de l’OFIT Claudio Frigerio confirme son authencité et le fait qu’il a recommandé le dépôt d’une plainte. C’est à ce moment-là seulement que Comparis réalise qu’il a perdu toute crédibilité dans cette affaire et qu’il doit trouver une issue de secours pour fuir l’incendie. Nouveau coup de théâtre donc, jeudi en début de soirée. Dans un communiqué, Comparis annonce qu’il a licencié avec effet immédiat l’un de ses collaborateurs. Celui-ci s’est dénoncé le jour même à ses supérieurs, précisant qu’il a tenté d’attaquer le site priminfo.ch par jeu, sans savoir que ses actes étaient illégaux. Comparis souligne que cet employé trop curieux a agi «de son propre chef et en aucun cas pour le compte de son entreprise». Auquel cas l’honneur du comparateur serait sauf, ainsi que le laisse entendre la SonntagsZeitung, qui a pu recueillir le témoignage du collaborateur contrit en même temps qu’une interview exclusive du CEO, Richard Eisler. Autre hypothèse: l’entreprise tente de s’en tirer en chargeant celui qui fait désormais figure de fusible. 5. Vendredi 31 août: Alain Berset veut porter plainte contre ComparisVendredi 31 août, durant l’après-midi, Comparis finit par retirer sa requête de mesures superprovisionnelles contre L’Hebdo. Mais il continue à se poser en victime de l’affaire, réclamant que les dépens soient mis à la charge de Ringier, notre éditeur. Le feu n’en continue pas moins de s’étendre dans la maison Comparis. Ce jour même s’ouvre soudain un autre front que celui de L’Hebdo, bien plus important pour son existence. Le chef du DFI, Alain Berset, qui n’a pas apprécié l’accord de juin dernier entre l’OFSP et Comparis, déclare prendre très au sérieux les révélations de L’Hebdo et songer à porter plainte contre Comparis. «Qu’une entreprise privée tente de pirater un site de la Confédération pour tester sa sécurité est une affaire grave qui doit être examinée sur le plan pénal», confie-t-il à L’Hebdo. A plus long terme, l’enjeu de toute cette affaire est la redynamisation du site priminfo.ch, que Comparis tente à tout prix d’empêcher. «Je veux que nous offrions aux assureurs un comparateur de primes stable, facile d’accès et dont le financement ne pèse pas sur les primes», souligne encore Alain Berset. Cette déclaration ne laisse planer aucun doute: le chef du DFI entend bien renégocier l’accord que l’OFSP a passé complaisamment avec Comparis en juin dernier.
Ce que dit la loiLe mercredi 29 août, le Tribunal du canton de Vaud décide de mesures superprovisionnelles à notre encontre. Dans l’ordonnance qui nous parvient, la juge Sandra Rouleau «interdit à Ringier SA d’affirmer, notamment dans l’édition en ligne et dans l’édition papier de la revue L’Hebdo, que Comparis.ch SA et/ou ses organes se sont rendus coupables de tentative de piratage...». Surprise à la rédaction. Ce type de décision est extrêmement rare. Il est aussi soumis à des conditions très strictes. En particulier pour les médias périodiques. L’article 266 du Code de procédure civile: «Le tribunal ne peut ordonner de mesures provisionnelles contre un média à caractère périodique qu’aux conditions suivantes: a. l’atteinte est imminente et propre à causer un préjudice particulièrement grave; b. l’atteinte n’est manifestement pas justifiée; c. la mesure ne paraît pas disproportionnée.» Tous médias confondus, on compte moins d’une dizaine de requêtes de mesures superprovisionnelles ayant abouti depuis le milieu des années 80. On se souvient de l’affaire de la SARPI, en 1985, dans 24 heures. Au final gagnée sur le fond par le quotidien vaudois. Autre exemple, à peu près à la même époque, une émission de Temps présent, consacrée à un notaire genevois et finalement diffusée à l’antenne. Plus récemment, l’hebdomadaire Vigousse a fait, lui aussi, l’objet de telles mesures en raison d’un article sur le Buffet de la Gare des Avants.
«Injections SQL» et «crawling»Quelle différence?Ces deux termes recouvrent deux choses très différentes. Pour se défendre, Comparis a prétendu n’avoir fait que du «crawling», une démarche tout à fait licite, comme le Tribunal fédéral l’a reconnu. En l’occurrence, il a utilisé un robot d’indexation, logiciel qui explore automatiquement un site internet, par exemple pour, dans ce cas, quérir toutes les primes d’assurance maladie 2011 – des données non protégées – sur le site de l’OFSP. En revanche, le collaborateur licencié de Comparis a fait des «injections SQL (Structured Query Language)». Il s’agit d’une tentative de pénétrer illégalement dans une base de données SQL en injectant des caractères spéciaux dans une zone non publique pour soustraire, supprimer ou modifier des données. Ou, dans certains cas, tester la sécurité d’un site, comme Comparis a fini par admettre l’avoir fait avec le portail de l’OFSP. |









