«Jusqu’ici tout va bien… Mais l’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage.» Le tourisme suisse pourrait reprendre à son compte cette fameuse expression de cinéma. Au premier semestre 2011, le recul des nuitées de «seulement» 0,2% par rapport à 2010 n’avait rien de dramatique. Dans le contexte actuel de cherté du franc et de crise économique en Europe, ce résultat résonnait même comme une bonne nouvelle.
IL N’Y A QU’UN MOYEN DE GÉNÉRER LA CROISSANCE DANS LE TOURISME, C’EST STIMULER LA DEMANDE. Jean-François Roth, président de Suisse Tourisme
Mais dans le tourisme, les effets d’un ralentissement conjoncturel se ressentent tardivement. Les chiffres de la saison d’été, publiés récemment, font état d’une baisse des nuitées de 2,7% par rapport à 2010. «Plus que le franc fort, le mauvais temps a beaucoup contribué à ce reflux», estime le directeur de Valais Tourisme Urs Zenhäusern. Mais pour cette région, les craintes sont dirigées vers la saison hivernale, qui a mal débuté en raison du manque d’enneigement. En novembre, l’institut BAK Basel prévoyait déjà une diminution des nuitées de l’hôtellerie de 2,6% pour la saison d’hiver.
Promotion accrue. «Il n’y a qu’un moyen de générer la croissance dans le tourisme, c’est stimuler la demande», affirme Jean-François Roth, président de Suisse Tourisme. L’organisation faîtière a obtenu une rallonge extraordinaire de 12 millions de francs par an pour 2011 et 2012 dans le cadre d’un programme d’impulsion initié par le Conseil fédéral. En outre, la Fédération suisse du tourisme, qui défend les intérêts de la branche, soutient l’idée d’un taux de TVA réduit de 2,5% pour le secteur touristique.
Quant aux difficultés actuelles que rencontre la branche, «on ne peut pas exclure la disparition de certains petits entrepreneurs qui n’auraient pas trouvé leur marché de niche, estime Jean-François Roth. Mais la situation actuelle en Europe devrait surtout pousser les entreprises à se positionner dans les pays à forte croissance touristique, comme le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine.»
Repenser le concept. L’architecte lausannois Jean-Gilles Décosterd est pessimiste: «Au cours des deux dernières décennies, on a assisté au développement d’activités de loisir comme les sports extrêmes et le bien-être. Les Alpes tentent de capter ce marché, mais contrairement au ski alpin ou aux sanatoriums d’antan, ces pratiques n’ont plus besoin d’un ancrage géographique. Pour les spas, ce sont davantage les équipements et l’architecture qui comptent.» Ainsi, le lien presque magique entre le corps et la géographie s’amenuise.
«On ne peut plus attendre que la neige tombe, dit pour sa part Xavier Comtesse, le directeur d’Avenir Suisse. Le franc s’apprécie par rapport au dollar depuis 1971. Il faut repenser le concept, aller vers davantage de segmentation, monter en gamme.» En d’autres termes, il ne suffit plus de vanter l’image du Heidiland pour générer le désir de visiter la Suisse. C’est en innovant que la branche touristique parviendra à affronter le défi du franc fort et de la mondialisation. Mais comment? L’Hebdo a demandé à cinq spécialistes de faire des propositions.
«Proposer des stages de remise en forme»
Michel Rochat, directeur de l’Ecole hôtelière de Lausanne
«Cet été nous avons accueilli dans nos locaux de l’Ecole hôtelière, au Chalet-à-Gobet, l’équipe de rugby parisienne du Racing Metro 92 de Sébastien Chabal. Cela m’a inspiré l’idée que l’on pourrait développer sur le haut plateau romand une offre de remise en forme pour des équipes sportives, mais aussi pour des managers fatigués ou des familles.
L’altitude de 900 mètres est idéale d’un point de vue cardiologique pour s’entraîner. Les clients peuvent faire de l’équitation l’après-midi, du jogging, des balades. C’est un marché qui pourrait attirer des entreprises et des individus. L’Ecole hôtelière serait intéressée à développer une offre gérée par des étudiants.»
«Réveiller le patrimoine figé»
Nicolas Henchoz, directeur de l’EPFL+Ecal Lab, l’institut qui cherche à mettre en commun les savoirs de la science et du design
«Un patrimoine n’a de valeur que s’il est vivant, y compris dans sa dimension urbaine et architecturale. La région de la Wachau, en Autriche, a bien compris ce principe. Là-bas, sur les rives du Danube, on ne va pas dans une région musée, mais dans une région qui donne de la pertinence à son identité, qui ose aussi.
La création de sentiers à Lavaux mettant en scène des personnages, des sites et des histoires est une initiative qui va dans le bon sens, mais il convient plus généralement de faire converger les intérêts individuels. Les acteurs du tourisme et de la restauration doivent devenir les ambassadeurs de la région qui les fait vivre. Une belle carte de vins régionaux, avec quelques commentaires sur le vigneron, le terroir et les plaisirs qu’on peut en attendre donne immédiatement de la personnalité à un établissement.»
«Verdir la Suisse»
Jean-Gilles Décosterd, architecte à Lausanne et consultant sur des projets de reconversion d’espaces géographiques
«Historiquement, ce sont les Alpes qui ont attiré des visiteurs en nombre en Suisse. On les a exploitées d’abord sous une forme héroïque, à travers l’alpinisme des pionniers anglais au XIXe siècle, ainsi qu’en perchant des hôtels de luxe au milieu de nulle part ou en détournant des fleuves. A cette phase héroïque a succédé celle plus fun des sports de neige comme le ski alpin. Cette fusion entre expérience physique et expérience du paysage a tendance à décliner.
Aujourd’hui, il se passe clairement quelque chose autour de l’écologie, du développement durable et de la préservation de la nature. La Suisse devrait se profiler dans ce domaine. Mais cette position morale est plus difficile à vendre que l’héroïsme et le fun du passé. Il manque également à la Suisse les étendues vierges des pays scandinaves. Et malgré le développement de technologies vertes, le pays a pris du retard dans leur application par rapport à l’Allemagne par exemple, où l’écoquartier de Vauban à Fribourg-en-Brisgau fait figure d’attraction touristique.»
«Employer les nouvelles technologies»
Marie-Françoise Perruchoud-Massy, professeure en tourisme à la HES-SO Valais
«Ma vision consiste à mieux mettre en valeur les nombreuses infrastructures existantes plutôt que de penser d’abord à en créer de nouvelles. Il faut repérer les offres intéressantes, celles liées à la culture, au jeu, à la découverte, celles qui offrent un contact plus étroit avec les habitants ou encore celles qui ont un rapport avec l’eau. Il existe une multitude d’activités de ce type, mais on n’apprend souvent leur existence que sur place ou en visitant le site de l’office du tourisme d’un lieu.
Il faudrait créer une plateforme internet globale qui regroupe ces activités à l’échelle du Valais, ou mieux encore de la Suisse romande. Les visiteurs pourraient y faire leur marché, en réservant et payant directement. L’usage des réseaux sociaux pourrait également décupler cet intérêt.
Les gens trouveraient des communautés d’intérêt qui ont vécu les vacances de leurs rêves. Les nouvelles technologies sont aussi à mieux employer pour animer des parcours de randonnée par exemple. Je pense à la réalité augmentée ou encore au geocaching, qui permet de partir à la recherche de petits trésors à l’aide du GPS.»
«Développer les resorts»
Nicolas Garnier, directeur général de Swiss Development Group, société immobilière genevoise qui a réalisé des projets d’hébergement de luxe en Valais et projette de construire une plage aux Eaux-Vives à Genève
«L’offre hôtelière et résidentielle demeure très variée en Suisse romande, mais je remarque une grande absente: la station touristique intégrée – ou resort. Un tel complexe comporte un ensemble hôtelier et résidentiel de niveau cinq étoiles, avec à disposition la gamme la plus complète de toutes les activités culturelles, sportives et de loisir, restaurants, spas; le tout conçu et réalisé par les meilleurs architectes et designers – en osmose avec la commune d’accueil.
Notre société développe justement un projet de ce type baptisé “51°”, en référence à la température de l’eau des sources thermales qui alimentent toutes les chambres et les résidences à Loèche-les-Bains. Nous croyons que ce type de projets est de nature à renforcer l’attractivité touristique du Valais, en attirant une nouvelle clientèle. Je ne défends pas pour autant le luxe à tous les étages.
Il faut conserver une forme de mixité touristique afin que les gens ne soient pas cloîtrés dans des ghettos de riches. J’aime cette spécificité de la Suisse où l’on trouve un commerce et une auberge dans presque tous les villages, alors qu’en Bourgogne par exemple, on peut tomber sur des zones entières de résidences secondaires aux volets fermés 300 jours par an.»
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