SPORT
Comment faire naître une équipe cycliste

Par Yves Genier - Mis en ligne le 14.11.2012 à 11:03

AVENTURE. Alors les scandales de dopage font rage, un entrepreneur genevois crée l’unique équipe professionnelle de Suisse. Non sans prendre ses précautions.

C’est un immeuble gris sans caractère, planté dans une zone industrielle, près d’une caserne de pompiers et d’une station-service. C’est pourtant dans ce lieu improbable de la périphérie de Nyon qu’IAM Cycling, l’unique équipe cycliste professionnelle de Suisse, encore en création, a ouvert ses quartiers début novembre. «Nous aurions préféré installer notre service des courses à Genève, mais nous n’y avons trouvé aucun local répondant à nos exigences», déplore Michel Thétaz, fondateur et patron de l’équipe.

Qu’importe. D’ici à la fin de l’année, les 23 coureurs cyclistes (dont 9 Suisses) engagés cet été rejoindront leur directeur, Serge Beucherie, un ancien coureur cycliste français devenu entraîneur (dernièrement chez Crédit Agricole), dans leur nouvelle base du Bâtiment 2 C, route de Champ-Colin. Ils espèrent bien participer aux premières épreuves dès le début de la saison 2013, qui débute en février à Marseille.

Et quoiqu’ils ne soient inscrits pour le moment qu’au Tour de Romandie et au Tour de Suisse 2013, ils affichent les vastes ambitions de ceux qui partent de zéro: aligner à nouveau une équipe cycliste suisse sur le circuit professionnel international, la première depuis la disparition de Phonak, écrasée en 2006 par un scandale de dopage.

Objectif marketing. L’homme à l’origine du projet, Michel Thétaz, est un passionné de cyclisme. A l’orée de la soixantaine, il pratique intensément ce sport au point de pédaler de son domicile genevois à son chalet valaisan les samedis matin d’été. D’où sa profession de foi: «Le vélo valorise le goût de l’effort individuel et cultive l’esprit d’équipe.»

Mais outre l’idéal, l’homme d’affaires avisé poursuit un objectif explicitement marketing. Il cherche à accroître la notoriété d’Independent Asset Management (IAM), l’entreprise de gestion institutionnelle qu’il a fondée à Genève en 1995 après une longue carrière à la Banque Pictet. «Nous voulons toucher un public plus large que celui qui s’intéresse à la voile ou au golf, les sports traditionnellement soutenus par les entreprises dans la finance. Notre choix correspond aussi à notre culture d’investisseur contrarian, qui fait que nous prenons des décisions parfois à l’opposé de celles de la majorité des acteurs des marchés financiers», développe l’entrepreneur.

Michel Thétaz, qui figure sur la liste des 300 plus riches de Suisse du magazine Bilan, s’engage à injecter 6 millions par année pendant trois ans au moins pour assurer le développement de son équipe. Un poste imputé aux dépenses de marketing d’IAM. Des sponsors se sont déjà annoncés, permettant d’élever le budget annuel à 8 millions.

120 vélos, 2 bus. Pour un manager, le montage d’une telle équipe n’est pas un projet bien compliqué à mettre en œuvre. Bien qu’en partant de zéro, six mois seulement ont été nécessaires au recrutement du directeur sportif, de l’équipe et des aspects logistiques. IAM Cycling, ce ne sont pas que les coureurs, leurs 4 physiothérapeutes, 5 mécaniciens et 5 administratifs dont le directeur sportif. Il faut leur donner un centre de courses de 600 m2, 120 vélos, 10 voitures, 2 camions-ateliers, 2 bus et 20 000 bidons (gourdes), la consommation d’une année de compétitions.

Quid de la qualité des 23 athlètes? Serge Beucherie se réjouit d’avoir recruté le grimpeur valaisan Johann Tschopp, vainqueur d’une étape du Tour d’Italie en 2010. Et aussi de l’Australo-Allemand Heinrich Haussler, vainqueur de plusieurs étapes du Tour de Suisse la même année, et plus récemment au Qatar et en Chine. Ou encore du Suédois Thomas Lövkvist, 2e du championnat national de son pays l’an dernier.

 

«LE VÉLO VALORISE LE GOÛT DE L’EFFORT INDIVIDUEL ET CULTIVE L’ESPRIT D’ÉQUIPE.»
Michel Thétaz, directeur d’IAM

 

Il s’est murmuré pendant l’été que le champion bernois Fabian Cancellara, médaillé d’argent aux Jeux olympiques et auréolé de dix victoires individuelles, rejoindrait l’équipe nyonnaise. Hélas pour IAM Cycling, il est resté fidèle à son employeur actuel, l’équipe américaine RadioShack et son mythique champion Andy Schleck. Explication de Michel Thétaz: «Après qu’il nous a approchés pour rejoindre notre équipe, nous avons tout fait pour que ce transfert se réalise. Malheureusement, son contrat était toujours en vigueur et le casser aurait coûté trop cher.»

La rémunération d’un champion s’échelonne entre un peu moins de 500 000 et 1,5 million de francs. Or, pour le patron, le salaire ne doit pas être la première motivation à la participation à son équipe: «Nous donnons aux cyclistes l’occasion de se réaliser et de ne pas rester dans l’ombre. Ils sont donc bien payés, mais nous ne voulons pas de surenchère.» Aussi, IAM promet- elle de rémunérer correctement les membres de son équipe, mais de loin pas à ces niveaux-là.

Serge Beucherie pense que son équipe a toutes ses chances d’engranger des résultats suffisamment convaincants pour ouvrir les portes de courses prestigieuses. IAM Cycling n’a pas sollicité une licence World Tour de l’Union cycliste internationale (UCI), celle qui qualifie son détenteur à une participation aux compétitions les plus prestigieuses comme La Vuelta ou le Tour de France. Limité à 18 par l’UCI, le nombre d’équipes disposant de ce sésame ne se renouvelle que très lentement. IAM Cycling sera néanmoins reconnue par l’Union cycliste comme «équipe continentale professionnelle», le niveau juste inférieur. Si elle remporte suffisamment de points lors de courses de moindre importance, elle maximise ses chances de se faire inviter par les organisateurs des grandes compétitions.

Licenciement immédiat. La règle est donc claire: si les résultats ne suivent pas lors des épreuves secondaires, l’équipe ne pourra pas participer à de grandes compétitions, celles qui attirent les regards et créent la notoriété. Confrontés à cette exigence, certains coureurs peuvent être tentés de mettre le maximum de chances de leur côté en recourant au dopage. Au risque de se faire contrôler positivement et de voir leur carrière brisée comme l’a été celle de plusieurs vainqueurs célèbres comme Richard Virenque en son temps et, aujourd’hui, le mythique Lance Armstrong. Bien des équipes, comme Phonak, ne s’en sont jamais relevées.

Michel Thétaz lance à cet égard un avertissement sans nuances: «le cycliste de mon équipe qui se verra convaincu de dopage sera licencié avec effet immédiat», en plus d’être suspendu, sanction prononcée par l’UCI contre tout coureur professionnel pris en faute dans le cadre d’une compétition.

Pour se prémunir de mauvaises surprises – et notamment le recours à un soignant véreux suivant l’exemple de Michel Ferrari, le médecin du multiple vainqueur déchu du Tour de France et apparemment partenaire en affaires de Tony Rominger – le promoteur de l’équipe a fait appel aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Ces derniers ont accepté la responsabilité exclusive de procéder aux contrôles des cyclistes en dehors des compétitions officielles. La présence de tout médecin personnel non répertorié est prohibée.

 

«NOUS NE POURRONS JAMAIS PRÉVENIR QU’UN COUREUR CYCLISTE BIDOUILLE DANS SON COIN.»
Jacques Ménétrey, médecin responsable de l’unité d’orthopédie et de traumatologie du sport

 

La première tâche des médecins des HUG sera de dresser le «passeport biologique» de chaque coureur, conformément à la réglementation mise en place par l’UCI. Autrement dit, de mesurer les performances physiques dans un environnement normal. Puis d’établir des marges de tolérance. Le coureur qui les dépassera sera suspecté de dopage, particulièrement dans le cadre d’un départ de course. Puis, les athlètes seront soumis à des contrôles périodiques de leur état physique et de leurs performances. Des tests inopinés pourront avoir lieu et seront diligentés par les agences nationales antidopage. «Même si nous ne pourrons jamais prévenir qu’un coureur cycliste bidouille dans son coin, nous serons d’un sérieux absolu. Nous engageons le renom des HUG dans cet accord. Les coureurs n’auront rien à attendre de notre part quant à une aide à la performance, mais nous soutenons l’idée d’IAM de “révolutionner” le cyclisme professionnel», témoigne le docteur Jacques Ménétrey, responsable de l’unité d’orthopédie et de traumatologie du sport de l’hôpital genevois, à Cressy. Gage supplémentaire donné par le médecin, les athlètes seront soumis à des tests validés par Swiss Olympic, le centre de Cressy possédant le label Swiss Olympic Medical Center. L’engagement financier d’IAM pour ces tests est négligeable: quelques dizaines de milliers de francs.

Et si les résultats sportifs étaient décevants? «Nous ne cherchons pas seulement à participer à la compétition cycliste. Nous voulons aussi créer un état d’esprit d’équipe à même de générer de la sympathie», plaide Michel Thétaz. Mais que se passerait-il si, dans trois ans, ses coureurs s’avéraient incapables de décrocher un palmarès présentable? Le patron est de ces entrepreneurs à la foi inoxydable dans leur projet, quelle que puisse être l’adversité des circonstances: «Je ne peux tout simplement pas imaginer que nous ne remportions absolument aucune victoire.»

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