Que ferez-vous de votre journée le 27 janvier? La lumière de ce matinlà éclairera l’instant où vous pourrez acheter le nouveau Cohen. Il n’est pas si banal, en cette vie, de savoir que des chansons peuvent la changer. On ne parle pas ici d’une question d’humeur. Il s’agit d’un choc donné par intraveineuse, d’une violence irrépressible des mots, du son, les notes attrapant sang et cœur à jamais.
Je me rappelle du vinyle, de l’odeur du carton noir de la pochette, il devait être cinq heures dans l’après-midi de l’adolescence. Les meubles, la pièce, les bruits du dehors, tout est demeuré du moment où Famous Blue Raincoat m’est apparu dans l’air et l’âme, autrefois. Il m’avait fallu sortir de la pièce, me cacher, ne pas fondre sans raison en larmes devant ma mère. Aujourd’hui encore, c’est bête, je ne peux pas enfiler un manteau sans penser à cette seconde.
L’autre soir, j’ai monté le son pour écouter Show Me the Place, premier titre de son nouvel album, Old Ideas. Je me méfie toujours. Je sais l’effet encore, j’appréhende les tourments. Deux arpèges de piano, et cette voix incroyable, inouïe de nouveau, membrane de basses pures, vibration live et immédiate vers la fraternité, la prière, le sensuel, le mystique et l’éros. A la fin, quand il chante «Show me the place where the suffering began», montre-moi l’endroit où la souffrance a commencé, j’avais le souffle coupé. Il n’est pas de retour, Leonard Cohen: il n’a jamais été aussi divin.
Première sainteté de Leonard: La poésie
Les mots de Cohen, miracle originel. La poésie l’a pris en lisant García Lorca. Sa vie de famille à Montréal, où il est né en septembre 1934 dans une famille juive, était réglée par les habitudes domestiques. Rien ne le poussait vers quoi que ce soit d’artistique. La mort de son père à 52 ans, alors qu’il est âgé d’une dizaine d’années, ne le bouleverse guère. En 1991, Leonard raconte aux Inrockuptibles: «Il avait été malade pendant presque toute mon enfance. Ça semblait naturel qu’il meure: il était faible et il est mort. J’étais heureux d’avoir son couteau et son revolver.» Sa mère, infirmière, chante de vieilles chansons russes quand il se met à la guitare.
«Chaque poème qui vous touche est comme un appel, qui nécessite une réponse. On veut y répondre avec sa propre histoire», dit-il en ce temps-là. Il monte bien un petit groupe country, les Buckskin Boys, au début des années 50, mais ça ne dure pas. En 1956 paraît un premier recueil de poésie. La critique le compare carrément à Joyce. Un second volume est publié cinq ans plus tard, puis un roman, The Favorite Game, en 1963, ainsi que le recueil poétique Flowers for Hitler (le culot de ce titre, quatorze ans avant le punk…).
Sa façon d’écrire marie le classicisme à son goût pour la provocation. Elle fait le lien sans cesse entre le sexe et le mystique, ses références transitent chez Lorca ou Yeats ou les coplas andalouses. Il prend son temps, peut laisser un texte des mois ou des années. Il écrit dans le manque, le douloureux, le dénuement, la perte: la vérité de la condition humaine, les éblouissements sensuels et la fin annoncée. Il rabote pour parvenir à l’écorché des phrases. C’est un immense poète, cela bien avant de pondre la moindre mélodie par-dessus.
En 1966, il est à New York lorsque paraît son roman Beautiful Losers. Dans les rues de Manhattan, il rencontre Lou Reed, Warhol, Nico (dont il tombe platoniquement fou amoureux), Janis Joplin qu’il aimera au Chelsea Hotel. Il écrit quelques chansons. Il en propose une à Judy Collins, chanteuse folk croisée dans Greenwich Village, qui l’enregistre aussitôt. Ce refrain porte le prénom de la femme d’un sculpteur, au «corps parfait», qui se refusera à lui dans un hôtel de Montréal. Elle s’appelle Suzanne.
Deuxième sainteté de Leonard: La musique
On ne comprend pas le miracle deuxième, sa musique, si l’on cherche à l’accrocher à un genre. Ce n’est pas vraiment du folk, encore moins de la country (qu’il adore), pas plus du rock ou du blues. S’il faut chercher, ce serait plutôt du côté d’anciennes mélodies slaves ou orientales, vers le liturgique souvent, les psalmodies juives ou médiévales qu’il faut aller trouver les racines possibles de ces mélopées aux simplicités toujours feintes. Il est irréductible aux genres, aux castes, aux filiations de ses compères des sixties (Dylan, Neil Young, Simon & Garfunkel…).
Dès son premier disque, en 1967, il y a cette intoxicante traînasserie dans le grain de la voix qui est le contraire de la mollesse: plutôt une violence contenue, peutêtre une fatigue, souvent une menace de basculement, toujours une incantation dont les vertus magiques, ou dangereuses, ou thérapeutiques, échappent à tous les styles. Il chante à peine, il ne sait pas chanter. Il se sert de sa voix grave comme un jeteur de sort, un sorcier: l’ouvreur de portes vers la liberté de l’esprit. La grâce de Famous Blue Raincoat, c’est cela.
Ce n’est qu’en 1984, sur Various Positions, qu’il parvient à se débarrasser du plan guitare sèche folkeuse. Il décontenance en s’entourant de claviers basiques sonnant bon marché, boîtes à rythmes préprogrammés: un univers entre orgue Bontempi et baloche enfantin demeuré dès lors sa marque de fabrique. Mais cette neutralité des arrangements souligne l’essentiel: la voix, aérien flottement, conduite mélodique en apesanteur.
Troisième sainteté de Leonard: "Hallelujah"
Entre-temps, une épiphanie a débuté: la révélation de son unicité passe par la bonne parole de ses confrères chanteurs et disciples, dont la foule va s’agrandissant à partir des années 80. On compte à ce jour près de 1600 reprises de Cohen, de tous ordres et obédiences musicales. Plus de 180 covers d’Hallelujah, allant de la B.O. de Shrek aux sonneries pour téléphone.
Leonard Cohen a aussi passé quelques années à pratiquer le zen. Un ascétisme qui n’a rien pour lui de religieusement coercitif, et concilie la méditation nécessaire et les désirs terrestres d’un hédoniste amateur de vin et de femmes. Ce sont d’ailleurs les réalités de la vraie vie, Boogie Street, qui vont à partir de 2005 le remettre en mouvement: Cohen s’est fait escroquer des millions de dollars. Son retour sur scène, à partir de 2008, est aussi une manière de se refaire. Mais ce qui arrive dépasse l’imaginable. Le vieil homme, parti pour 40 dates, fera finalement une tournée de 250 concerts.
L’ovation est planétaire. Les salles debout, renversées aux larmes. Il est né avant Elvis, il s’en ira après Amy Winehouse, le vieil homme doux, silhouette à chapeau. Un jour de 1995, Michel Houellebecq, après avoir entendu Cohen, écrivait: «Je remercie Leonard Cohen d’avoir essayé de parler politique comme il parlait d’amour: avec une profonde honnêteté. Je le remercie d’avoir fait passer un peu d’intelligence au milieu de la bêtise, un peu de profondeur au milieu de la platitude. Je le remercie d’avoir pris sur lui la culpabilité qui s’attache toujours, inéluctablement, à l’homme qui essaie de dire la vérité. Ce n’était pas facile à l’époque où il a commencé; ce n’est pas tellement plus facile aujourd’hui.»
De ce combat métaphysique, Cohen a fait une fraternité unique dans l’aventure de la musique. Au milieu de The Darkness, chanson qui sera aussi sur Old Ideas, Cohen se dit «pris par l’obscurité». Gloire à celui qui paie ce prix-là pour dessiller nos yeux sur le monde, et supporter d’y séjourner, un pardessus bleu sur les épaules. Une façon de réveil, de faire naître à eux-mêmes ceux qui l’écoutent, littéralement redonner vie: n’est-ce pas cela, le signe des dieux?
«Old Ideas», 1 CD Sony. Sortie le 27 janvier.
Le songwriting divin de Leonard Cohen en 12 grands travaux
01 «Suzanne» 1967
Une des plus belles ballades de tous les temps. Premier morceau du premier album du Canadien, Suzanne est le prototype ultime, avec sa guitare acoustique, ses chœurs élégiaques et sa figure féminine comme motif central, d’une «Cohen Song».
02 «The Partisan» 1969
Une autre ballade d’une indicible beauté, adaptée du Chant du partisan, un titre écrit à Londres en 1943 pour célébrer la Résistance française.
03 «Famous Blue Raincoat» 1971
Pour de nombreux fans, «la» chanson de Cohen. Déchirant.
04 «Chelsea Hotel No. 2» 1974
Le séducteur aime chanter les femmes de sa vie. Il raconte ici sa nuit avec Janis Joplin.
05 «True Love Leaves No Traces» 1977
Pour son quatrième album, le chanteur surprend en confrontant sa poésie au Wall of Sound de Phil Spector. Si le résultat est inégal, True Love Leaves No Traces – qui n’est pas sans évoquer le génial Burt Bacharach – bouleverse à chaque écoute.
06 «Ballad of the Absent Mare» 1979
Une magnifique histoire d’amour entre un cow-boy et sa jument.
07 «Hallelujah» 1984
La chanson la plus reprise de Cohen. C’est John Cale qui, en y rajoutant en 1991 des strophes écartées par le Canadien, en révélera le premier, avant Jeff Buckley, l’érotisme prégnant.
08 «I’m Your Man» 1988
Le Canadien s’amuse de son pouvoir de séduction: «Si tu veux un amant, je ferai tout ce que tu me demanderas.»
09 «The Future» 1992
Un morceau plus rapide que la plupart des compositions de Cohen, sublimé par un chœur féminin aux beaux accents gospel.
10 «In My Secret Life» 2001
Un poignant duo coécrit et interprété avec Sharon Robinson, qui travaille régulièrement avec son aîné depuis la fin des années 70.
11 «Show Me the Place» 2012
Cohen a vieilli, sa voix s’est épaissie. Dévoilé l’automne dernier, le premier extrait de l’attendu Old Ideas est une ballade crépusculaire qui aurait parfaitement convenu à Tom Waits.
12 «The Darkness» 2012
Deuxième extrait de Old Ideas et deuxième merveille. Un blues obsédant transcendé par un orgue endiablé.
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