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Comment l’affaire Kadhafi est devenue une bombe

Par Daniel Audétat - Mis en ligne le 21.08.2008 à 06:00

Genève. Les autorités cantonales sont sur la sellette. Leurs difficultés à se concerter ont-elles ou non intensifié la crise avec la Libye? Reconstitution.

Mardi 15 juillet, au troisième étage de l’Hôtel Président-Wilson. Voilà bientôt une heure que des policiers en civil tournent en rond devant une porte du cinq-étoiles. Celle de la suite qu’occupent depuis le 5 juillet Hannibal Kadhafi et son épouse Aline, enceinte de neuf mois. Les agents de la police judiciaire cantonale sont là pour interpeller le couple. Le 11 juillet, deux de ses domestiques l’ont dénoncé pour les sévices qu’il leur infligeait.

En armes chez Madame. Les admonestations sont vaines, la porte des Kadhafi reste close. Pour le chef de section qui mène l’opération, pas question de céder. Malgré la présence d’une représentante de l’ambassade de Libye. Intransigeance entendue d’avance. Une vingtaine d’inspecteurs sont sur les lieux. Le gradé obtient du service de sécurité de l’hôtel un passe-partout pour ouvrir la porte qui lui résiste.
Pistolet au poing, les vingt inspecteurs se précipitent dans la suite. Ils maîtrisent d’abord les deux gorilles libyens présents, qui tentent de s’interposer. Ceux-là ne sont pas armés, contrairement aux deux gardes du corps loués à une agence suisse. Mais ces derniers n’opposent aucune résistance. Les policiers déboulent jusque dans la chambre de Madame, l’arme toujours braquée.
Après avoir été interrogé le lendemain par le juge d’instruction Michel-Alexandre Graber, le couple est inculpé pour lésions corporelles simples, menaces et contrainte. La séquestration est écartée. Le surlendemain, Hannibal et Aline sont libérés sous caution.

Pouvoirs en question. Le colonel Kadhafi, Guide de la révolution libyenne, n’a pas apprécié le traitement infligé à son quatrième fils. Des excuses n’ont pas tardé à être exigées. Pour ce que l’on en sait, elles portent davantage sur les formes de l’intervention que sur ses motifs. Même en Libye, Hannibal est réputé caractériel et compromettant pour l’image de la Grande Jamahiriya. Cela n’empêche pas de respecter la proportionnalité, ont argumenté les diplomates libyens auprès de leurs homologues helvétiques. En réitérant leur demande d’excuses.

Tout dans la manière. Personne, ni à Genève, ni à Berne, ni peut-être même à l’ambassade de Libye, ne conteste le principe de la procédure pénale ouverte contre le fils du colonel Kadhafi et sa femme Aline. Pour tous, c’est entendu, la justice genevoise se devait de donner suite à la dénonciation des deux domestiques du couple libyen. D’une manière ou d’une autre...
L’ampleur de la crise diplomatique occasionnée par l’interpellation des deux Libyens était-elle programmée vu la nature du régime Kadhafi? Ou aurait-il été possible de la modérer par une meilleure concertation des autorités cantonales et fédérales. Lundi 18 août, la Commission de politique extérieure du Conseil des Etats a demandé des explications.
Autrement dit, les autorités genevoises, qui se pâment si volontiers de la dimension internationale de leur cité, ont-elles été à la hauteur du problème? Le traitement du dossier n’aurait-il pas souffert de pouvoirs provinciaux trop jaloux de leurs prérogatives respectives, et donc peu enclins à s’entendre? Sans compter que chacun d’eux souffre de fâcheuses dissensions internes. Alors, comment l’affaire s’est-elle emmanchée?

Latitude policière. Pour la police, il n’y a pas de week-ends. Tout s’est joué le samedi 12 juillet. Déjà. Ce jour-là, conciliabules et réunions s’enchaînent au siège de la police judiciaire, boulevard Carl-Vogt. Ses responsables viennent d’être informés de la dénonciation qui a été formulée la veille par les deux domestiques du couple Kadhafi au poste de gendarmerie des Pâquis.
Dans une telle circonstance, la marge de manœuvre laissée à la police genevoise est grande. Elle a toute latitude pour définir comment amener devant la justice le suspect visé par une plainte. Une première alternative s’offre à la PJ. Simple convocation pour commencer en douceur? Ou mandat d’amener, sans tarder, parce qu’il y a risque de fuite, de collusion ou, pire encore, parce qu’une personne pourrait souffrir du suspect s’il était laissé en liberté?

Deux victimes à l’abri. Ce samedi 12 juillet, l’intégrité des deux domestiques du couple Kadhafi n’est plus menacée. Grâce aux gendarmes du poste des Pâquis, qui n’ont pas eu la tâche facile. Le vendredi 11 juillet, Police-Secours avait déjà enregistré des appels d’employés de l’Hôtel Président-Wilson, qui avaient été témoins des violences infligées à une domestique tunisienne des Kadhafi. La jeune femme était apparemment séquestrée, comme l’homme à tout faire marocain de Hannibal.
A deux reprises, des gendarmes se sont rendus jusqu’à la réception de l’hôtel, mais ont été dissuadés d’aller au-delà par des représentants de l’ambassade de Libye. Selon une version non confirmée, le responsable de la sécurité du cinq-étoiles aurait alors prêté son téléphone mobile à la domestique tunisienne pour qu’elle puisse converser directement avec les gendarmes.
Quoi qu’il en soit, deux ou trois agents sont alors montés jusqu’à l’appartement du couple Kadhafi et ont emmené les deux employés en détresse. Qui ont alors été pris en charge conformément aux modalités de la loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions (LAVI). Ils ont été conduits à l’Hôpital cantonal, où les violences subies ont été constatées.

Un flic, un vrai. Cette issue n’a guère pesé sur les réflexions de la police judiciaire. L’avis d’un de ses chefs de section, Jacques Pahud, s’est rapidement imposé. Un homme qui ne manque ni d’expérience ni d’influence. Dans les semaines qui viennent, le Conseil d’Etat devrait d’ailleurs le nommer au poste d’adjoint du chef de la police judiciaire, Alexandre Vanzo. Cet ex-juge d’instruction, en place depuis tout juste une année, s’est rapidement laissé convaincre par les arguments de son futur numéro deux, tout comme la cheffe de la police, Monica Bonfanti.
Les antécédents de Hannibal Kadhafi ont pesé lourd dans la réflexion. Tels ces coups échangés en 2004 entre les gorilles armés du Libyen et des policiers parisiens intervenus à la suite d’un excès de vitesse sur les Champs-Elysées... Deux solutions extrêmes ont alors été jugées inappropriées par les Genevois: la convocation aurait pu favoriser une fuite des Kadhafi et une opération choc du groupe d’intervention de la gendarmerie aurait pris une tournure trop spectaculaire. De même, une action en rue a été jugée trop risquée. Restait la solution des vingt inspecteurs. Pourquoi vingt? Parce que la PJ craignait que Hannibal soit entouré de huit gorilles, chaque gorille nécessitant deux hommes pour être immobilisé, les quatre derniers agents se consacrant à l’interpellation du couple.
Au sein de la police, cette action a été critiquée. On a rappelé que Jacques Pahud est avant tout un flic d’action. Lorsque des voitures étaient incendiées à Genève, c’est lui qui avait encouragé la conseillère d’Etat Micheline Spoerri à emprunter des drones de l’armée pour dépister les incendiaires. L’idée avait fait des vagues politiques avant d’être abandonnée. Dans l’affaire Kadhafi, le ministre socialiste Laurent Moutinot a donné sa bénédiction à l’action de sa police lorsqu’elle a commencé à être contestée.
Petite politique au Parquet. Le procureur général Daniel Zappelli n’a pas eu cette sollicitude envers Yves Bertossa, un de ses substituts que la police avait informé de l’opération en cours, lundi 14 juillet en fin d’après-midi. Au début d’août, deux conseillers nationaux, le libéral Christian Lüscher et l’UDC Yves Nidegger, ont reproché par médias interposés au substitut d’avoir tardé à transmettre ces informations à son procureur, et d’avoir avalisé ainsi une opération policière disproportionnée. En réalité, le procureur avait été prévenu dès le mardi 15 juillet au matin, avant l’intervention de la police.
Mais comme le substitut est socialiste (et fils du précédent procureur), tandis que le procureur est radical, certains ont vu là l’occasion d’un coup politique. Le procureur général a attendu trois semaines pour remettre les choses à leur place. Au bout du compte, cette polémique a rendu l’affaire Kadhafi difficile à comprendre pour le grand public.

Diplomates pris de court. En toute discrétion, le Département fédéral des affaires étrangères a fait connaître son agacement. En laissant entendre qu’on aurait pu le tenir au courant de ce qui se préparait autour de Hannibal Kadhafi. Les Genevois ont répondu que cela a été fait quand la Mission suisse auprès des Nations Unies a été interrogée sur le statut diplomatique du fils Kadhafi. Mais, mené par e-mail, l’échange fut réduit. Lorsque la réponse fédérale est tombée, le lundi 14 juillet, elle relevait que Hannibal n’était pas au profit d’une immunité juridictionnelle. La Mission suisse à Genève aurait ajouté que le cas était «sensible».
Une appréciation qui aurait dû conduire à quelques discussions approfondies en vue d’une action concertée entre police, justice et diplomatie, comme on est en droit de l’attendre d’une démocratie mature. Mais le mardi 15 juillet déjà, vers midi, la police genevoise fondait sur l’Hôtel Président-Wilson. Pour que justice soit faite. Et peut-être aussi pour la gloire...





Tags: affaire Kadhafi, Hannibal Kadhafi, Tripoli,

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