C’est un constat inquiétant pour les partis politiques et leur fonctionnement sur la base d’un système de milice. L’économie est en passe de les lâcher, si ce n’est déjà fait.
«C’EST DÉSORMAIS UNE QUESTION DE BONNE GOUVERNANCE QUE DE PRATIQUER LA TRANSPARENCE DANS CE DOMAINE, MÊME S’IL EST VRAI QUE LA LOI NE LE PRESCRIT PAS EXPRESSÉMENT.» Roby Tschopp, directeur d’Actares
Sur la base d’un sondage exclusif réalisé par L’Hebdo, il s’avère que seules quatorze entreprises sur un total de 122 qui ont répondu, soit un maigre 11%, croient encore nécessaire de donner un coup de pouce financier aux partis.
L’Hebdo a ratissé large. En février dernier, nous avons contacté les deux cents plus grandes entreprises de Suisse. But de cette démarche ambitieuse: tenter de mieux cerner la relation – par trop incestueuse aux yeux de la gauche – entre l’économie et la politique. Faut-il s’en étonner, nous nous sommes souvent heurtés à un mur de silence. Un silence assourdissant.
Quid des actionnaires? Septante-huit des deux cents entreprises sollicitées n’ont pas daigné répondre, comme La Bâloise, Kudelski ou encore EMS Chemie – l’entreprise désormais dirigée par Magdalena Martullo-Blocher, la fille aînée de Christoph Blocher.
Ces cachotteries n’ont pourtant plus de raison d’être, selon Roby Tschopp, directeur d’Actares, une association d’actionnaires prônant le développement durable dans les entreprises. «C’est désormais une question de bonne gouvernance que de pratiquer la transparence dans ce domaine, même s’il est vrai que la loi ne le prescrit pas expressément», estime-t-il.
Actares mène d’ailleurs ses propres recherches. En novembre dernier, elle a interrogé les vingt plus grandes entreprises suisses cotées en Bourse.
Ce qui ne signifie pas que cette association s’oppose à un engagement de l’économie en faveur du système politique suisse: «Mais nous nous interrogeons sur la légitimité de soutenir des partis politiques sans en référer aux actionnaires», précise Roby Tschopp.
En fait, les résultats provisoires d’Actares, que L’Hebdo dévoile ici, sont un peu moins préoccupants pour les partis. Sur les seize entreprises ayant répondu, six soit un taux de 37%, soutiennent les partis: Holcim, Julius Bär, Nestlé, Novartis, Roche et Zurich Assurances.
Trois (Actelion, Adecco et SwissRe) déclarent une aide indirecte par le biais des associations de branche. Sept (dont Swatch Group et provisoirement UBS et Credit Suisse) renoncent à un engagement financier, tandis que les quatre dernières n’ont pas répondu.
Les deux enquêtes révèlent deux enseignements majeurs. D’une part, le thème reste encore largement tabou, malgré tous les préceptes de bonne gouvernance qui prévalent aujourd’hui. Seules quelques rares entreprises lâchent des chiffres précis (voir ci-contre). «Nous sommes pour la transparence financière et la publication des liens d’intérêt», déclare la coopérative agricole Fenaco.
«IL N’Y A PAS DE HONTE POUR L’ÉCONOMIE À SOUTENIR LES PARTIS, MAIS IL FAUT LE DIRE.» Raymond Loretan, constituant genevois
Mais presque toutes les autres multiplient les formules les plus alambiquées pour ne pas dévoiler de montants. Dans sa réponse à Actares, Nestlé parle ainsi «d’un ordre de grandeur minimal qui ne peut pas être qualifié de substantiel»!
Une attitude décevante aux yeux du constituant genevois Raymond Loretan, autrefois secrétaire général du PDC: «Il n’y a pas de honte pour l’économie à soutenir les partis, mais il faut le dire, pour une question aujourd’hui évidente de transparence.»
La Mobilière assume. D’autre part, l’histoire d’un amour romantique entre l’économie et la politique, célébrant le Sonderfall helvétique et son système de milice, est bien finie. Il n’y a plus guère que l’assureur La Mobilière pour soutenir les partis de manière totalement désintéressée.
Bien que son chef des affaires publiques soit le conseiller aux Etats Werner Lüginbühl (PBD/ BE), elle verse 10 000 francs à tous les partis représentés sous la Coupole fédérale, y compris aux formations de gauche. «Les partis sont des institutions importantes de notre démocratie. Or, nous ne tenons pas à acheter leurs voix», fait savoir La Mobilière.
Soutien aux conditions cadres. Celle-ci reste pourtant l’exception qui confirme la règle. Dans l’ensemble, les entreprises qui s’engagent le font de manière beaucoup plus ciblée en ne soutenant que les partis du bloc bourgeois.
Toujours interpellé par Actares, Nestlé parle ainsi d’une «contribution de solidarité aux partis qui s’engagent en faveur de conditions cadres avantageuses pour l’économie».
A L’Hebdo, l’assureur Swisslife révèle qu’il consacre chaque année 100 000 francs au financement des partis d’essence libérale, ceux à même d’éviter que la Suisse ne se dote de «régulations exagérées». De son côté, Fenaco indique qu’elle verse «un montant symbolique de 10 000 francs» au PDC, au PLR et à l’UDC qui s’engagent en faveur d’une «agriculture suisse productive».
Reste le cas spécifique des deux grandes banques UBS et Credit Suisse, qui furent jadis parmi les plus gros contributeurs des formations de droite. Toutes deux ont dû cesser leurs dons aux partis dès l’éclatement de la crise financière en automne 2008.
Ironie du sort: ces deux géants, qui engrangent à nouveau des milliards de bénéfices et distribuent de généreux bonus, ne se bornent désormais, comme soutien à la politique, qu’à encourager symboliquement «l’engagement politique de leurs collaborateurs». Ceux-ci sont au nombre de 300 chez UBS; même «libéralité» à Credit Suisse qui laisse ses employés consacrer 20% de leur temps de travail, le cas échéant, à leur mandat politique.
Le règne des «public affairs». Qu’on ne se trompe pourtant pas: les deux banques conservent la même emprise qu’auparavant sur le monde politique. Car si les grandes multinationales ne cultivent plus le Sonderfall par pur idéal, elles ont diversifié leurs leviers d’influence.
C’est ainsi qu’elles n’hésitent pas à recruter des élus siégeant déjà sous la Coupole. Zurich Assurances, qui souhaite que la Suisse signe un accord bilatéral avec l’UE sur les assurances, a engagé la jeune europhile bernoise Christa Markwalder. UBS vient de s’assurer les services du conseiller national Martin Landolt (PBD/GL) en tant que «conseiller politique».
Et Credit Suisse peut compter sur le conseiller aux Etats Felix Gutzwiller (PLR/ZH), membre du conseil d’administration d’une de ses filiales (Clariden Leu), qui avait même touché jusqu’à 100 000 francs par an pour siéger jadis au sein d’un lucratif «conseil de réflexion» du CS aujourd’hui supprimé.
Le débat sur les mesures relatives aux banques trop grandes pour faire faillite (too big to fail) promet d’être très révélateur sur l’influence que garde le monde bancaire sur la politique. Le projet du Conseil fédéral risque fort de sortir très édulcoré des travaux des Chambres.
Lorsqu’on demande aux deux banques quand elles reprendront leur aide aux partis, elles répondent: «No comment.» Comme si elles laissaient sciemment régner le suspense.
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