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Comment les entreprises, les employés et l'Etat se liguent contre la crise

Par Philippe Le Bé - Mis en ligne le 26.03.2009 à 06:00

Emploi. Dans toute la Suisse, les chiffres du chômage technique explosent. Mais le monde du travail réagit: les idées fusent. Imposée par la mauvaise conjoncture, la réduction des horaires peut-être une occasion de redéfinir sa carrière.

CHÔMAGE PARTIEL AU SCANNER
 
Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a édité un document 1 qui donne un aperçu des droits et des obligations des entrepreneurs qui souhaitent introduire une réduction de l’horaire de travail (RHT) dans leur entreprise. En voici quelques extraits mis en perspective.
 
De quoi parle-t-on? La RHT est une réduction temporaire ou une suspension complète de l’activité de l’entreprise alors que les rapports de travail contractuels sont maintenus. Son objectif est donc de garantir les emplois. Ainsi, les pertes de travail qui ne sont vraisemblablement pas temporaires ou qui ne permettent pas de préserver les postes de travail ne sont pas considérées comme une RHT.

Qui a droit a l’indemnité? Les travailleurs soumis à l’obligation de cotiser à l’assurance chômage; ceux qui ont achevé leur scolarité obligatoire et qui n’ont pas encore atteint l’âge minimal pour cotiser à l’AVS. Sont notamment exclus les travailleurs qui ont un emploi à durée déterminée, les apprentis, les travailleurs intérimaires, les travailleurs sur appel, etc.

Quel est le montant de l’indemnité? A la date habituelle de la paie, l’employeur verse aux travailleurs concernés 80% de la perte de gain. Cette avance lui sera ensuite remboursée par la caisse de chômage. En plus du salaire versé avant le début de la RHT, cette indemnité comprend les allocations régulières convenues par le contrat.

Quelle est la durée maximale de l’indemnisation? Le Conseil fédéral vient de la prolonger de 12 à 18 mois, du 1er avril 2009 jusqu’au 31 mars 2011. Par ailleurs, la mise en œuvre de la RHT est assouplie. L’autorité cantonale pourra d’emblée l’accorder pour une durée renouvelable de six mois au lieu de trois précédemment.

Une formation professionnelle est-elle possible? Elle est non seulement possible mais souhaitable. Dans une communication du 10 mars 2009 adressée aux cantons, le Seco «encourage vivement» l’employeur à utiliser, complètement ou partiellement, le temps de travail qui est supprimé pour permettre aux travailleurs concernés de se perfectionner dans leur profession. C’est à l’entreprise de financer l’organisation d’une telle formation en son sein ou à l’extérieur. Comme le constate un porte-parole du Seco, «l’assurance chômage n’en a pas les moyens».

Quelle marche à suivre pour un préavis? En règle générale, 10 jours au moins avant la RHT, l’employeur doit adresser un préavis écrit au service de l’emploi de la direction de l’économie publique de son canton. Lequel a ensuite 10 jours pour prendre sa décision. •

1 «L’indemnité en cas de réduction de l’horaire de travail»: www.seco.admin.ch, rubrique travail.
Et si un autre monde était possible? Un autre monde dans lequel, confrontés à la énième dérive du système capitaliste, les gens qui travaillent et participent à la richesse de toute la communauté se mettaient autour d’une table pour réfléchir à la meilleure manière de traverser la crise actuelle. Dans cette dynamique, la solution du chômage partiel semble la plus séduisante, apte à rassembler les syndicalistes les plus clairvoyants, les patrons les plus audacieux et les fonctionnaires les plus pragmatiques. Cette solution est en train d’être massivement mise en pratique en Suisse. En février, plus de 2000 préavis de réduction de l’horaire de travail ont été déposés. Pour les six cantons romands plus Berne, ce type d’organisation du travail concerne déjà près de 17 000 personnes, contre moins de 4000 en décembre.

Et les chiffres ne cessent d’augmenter: des préavis touchant plus de 6000 personnes ont été déposés à la mi-mars pour les seuls cantons de Fribourg, Neuchâtel et du Jura. On s’en souvient: à la suite de la crise des subprimes et de la défaillance des banques, l’économie réelle a été brutalement touchée, à l’automne dernier. C’est surtout la branche automobile qui a souffert. Les usines se sont arrêtées, asséchant leurs stocks et leurs commandes. En Suisse romande, l’arc jurassien et le Valais, où sont établis de gros fournisseurs du secteur (Alcan à Sierre, Tornos à Moutier) ont souffert avant les autres. C’est l’industrie d’exportation, celle qui fait vivre des pans entiers du pays, qui trinque d’abord. «Mais des sociétés du secteur tertiaire commencent à se renseigner» sur les conditions d’octroi de l’assurance chômage, indique Sylvain Babey, chef du Service de l’emploi à Neuchâtel. Les banques, qui se séparent discrètement d’un certain nombre de collaborateurs, sont-elles prêtes à introduire ce type d’organisation du travail? Une panacée, le chômage partiel? Cette solution a l’avantage d’éviter les licenciements, la casse humaine et la destruction de compétences professionnelles si utiles au moment du redémarrage de l’économie. Dans ce scénario-là, il n’y a que des gagnants: le collaborateur garde son emploi, l’entreprise reste accrochée vaille que vaille à son marché et l’Etat ne doit pas faire face aux mille problèmes posés par un chômage à large échelle. La crise peut même déboucher sur d’heureuses reconversions.

Lisez cette belle histoire: Lydia Mbodila était bobineuse chez LEM, une entreprise industrielle genevoise (900 employés dont 300 à Plan-les-Ouates, leader mondial des capteurs). Désireuse d’élargir son champ de compétences, elle s’est mise à suivre des cours du soir, grâce notamment à un chèque de 750 francs versé par l’Ifage de Genève. Responsable des ressources humaines du site genevois, Anne-Marie Bonnamour apprend son initiative. Aujourd’hui, l’ouvrière prépare ses cartons pour rejoindre le service de la comptabilité qui ne chôme pas en raison précisément de la crise: il faut courir après les débiteurs de la société.

Quand l’écoute et le dialogue social ont cours, cette période tourmentée peut être traversée avec moins d’angoisse. A Moutier, les bonnes relations entre direction et représentant des travailleurs ont permis la mise sur pied d’un système ingénieux d’horaire fluctuant qui permet de repousser autant que faire se peut des licenciements (lire en page 20). Dans le canton de Vaud, se félicite Yves Defferrard, permanent du syndicat Unia, «nous avons mis en place avec le Centre patronal un programme d’échanges de compétences entre entreprises. Au lieu de licencier des gens ou d’avoir du personnel qui tourne en rond dans les locaux, les sociétés se prêtent des collaborateurs.» «Nous essaierons d’occuper des gens dans d’autres services si la production ne devait pas redémarrer», confirme Anne-Marie Bonnamour. Cette polyvalence avait déjà été introduite avec bonheur chez Tornos, à Moutier, en 2004.
 
Réduction de l’horaire. Dans d’autres firmes, le chômage partiel – ou plutôt la plus politiquement correcte Réduction de l’Horaire de Travail – est introduit par rotation, ce qui permet d’éviter la formation de deux camps, «ceux qui chôment» et «ceux qui ne chôment pas».

Partout en Suisse romande, les responsables des ressources humaines redoublent de doigté pour essayer d’éviter des cassures au sein de l’entreprise, notamment entre cols bleus de la production, davantage touchés, et cols blancs qui continuent à travailler à plein régime. «Avec cette crise, nous mettons vraiment du sens au mot «ressources humaines», résume joliment Angus McMichael, responsable du personnel pour le groupe LEM. Président de l’UIG (Union industrielle genevoise), Jean-Luc Favre salue ces démarches et en profite pour signaler que son entreprise – ABB Sécheron, axée sur l’industrie ferroviaire – embauche encore!

La RHT entre peu à peu dans les mœurs, même si bon nombre d’entreprises peinent encore à communiquer sur ce sujet, au grand regret d’Alain Perrat, syndicaliste à Unia Genève, qui lâche: «Ces entreprises se cachent comme si le chômage partiel était une maladie honteuse.» Pourtant, les mentalités ont évolué. Ayant grandi dans l’arc jurassien avant de s’établir à Genève, Olivier Boetsch, 36 ans, chef d’équipe à la Fonderie Kugler Bimetal SA, qui prépare une RHT, confie: «Cela n’a rien à voir avec les années 70 et 80, au moment de la crise horlogère: ma tante avait alors annoncé la perte de son emploi à ma mère. La famille avait vécu cela comme un véritable drame. J’étais tout gosse – j’avais 8 ans – mais je m’en souviens comme si c’était hier.»

Le manque d’information explique aussi ces réticences. C’est notamment le cas au sein de secteurs moins habitués à ce type d’organisation du travail, à l’exemple du groupe Affichage, leader suisse des espaces publicitaires, qui compte introduire le chômage partiel pour 260 de ses collaborateurs dès le 1er avril. «Nous ignorons encore comment nous allons concrètement mettre en place les choses», lâche Ivan Schultheiss, le CEO de ce groupe.
 
Conditions d’octroi. Les réunions servant à plancher sur ce thème de la RHT se multiplient heureusement, à l’exemple d’une réunion qui a attiré 200 chefs d’entreprise à Neuchâtel et d’un débat organisé vendredi matin 27 mars à Genève, dans les locaux de la Fédération des entreprises romandes1, par le Département genevois de l’économie. Il est temps, car les conditions d’octroi du chômage partiel varient rapidement (lire en page 19), la période maximale autorisée pour utiliser la RHT devant passer, dès le 1er avril, de douze à dix-huit mois, alors que la gauche et les syndicats réclament déjà une extension à vingt-quatre mois.

Les types d’organisation varient beaucoup d’une entreprise à l’autre. Les fabricants de machines peuvent arrêter l’usine durant un mois, comme c’est le cas au sein de l’industrie automobile. Les livreurs de composants industriels, eux, imaginent des solutions plus souples, avec une RHT d’un ou de deux jours par semaine. Chez LEM, on chôme pour l’instant chaque vendredi. Une solution qui a tout bonnement permis aux employés de souffler un peu après les cadences infernales de ces derniers mois.

«J’occupe principalement mes vendredis en effectuant le raccordement d’une cuve de récupération d’eau pluviale, détaille Gérard Esmingeaud, 46 ans, marié et père de trois enfants, technicien chez LEM. J’ai notamment remblayé la terre. Ces travaux servent à agrandir notre garage. Je songe aussi à achever de carreler la terrasse. Je pensais confier ces travaux à des artisans, mais j’ai finalement décidé de profiter de ces jours libres pour les faire moi-même. Cela nous fait d’utiles économies.»

Bien sûr, un sentiment diffus d’inquiétude est aussi perceptible. Chômer un jour sur cinq et perdre 200 francs par mois pour un salaire brut de 5000 francs (lire ci-contre), c’est envisageable. Mais, si l’entreprise pratique une RHT de 40%, la pilule – 400 francs en moins – est plus difficile à avaler. A partir de 80%, l’avenir s’assombrit. Surtout pour ceux qui ont la malchance de s’être récemment endettés. Il ne reste donc plus qu’à prier que le brouillard qui sévit encore sur le front de l’économie s’éclaircisse. «La question, c’est quand?» se demandent conjointement Jean-Luc Favre, Angus McMichael, Yves Defferrard et Jacques Kugler, propriétaire de l’entreprise genevoise Kugler Bimetal SA. Chez ce fournisseur de grands noms de l’industrie planétaire, c’est simple: «Nous sommes en train d’élaborer notre sixième budget pour 2009. Je n’ai jamais vu ça», avoue Jacques Kugler.

En attendant ces jours meilleurs, les employés aimeraient bien mettre à profit ces temps d’inaction pour se former. «Je ne sais pas encore comment je vais occuper ces journées, précise Olivier Boetsch. Mais, si on m’offre des cours d’anglais ou de programmation informatique, je suis preneur.» Ariane Belladon, qui travaille depuis vingt-huit ans dans l’industrie, émet un souhait analogue: «J’aimerais suivre une formation dans l’électromagnétisme. Etudier les perturbations externes agissant sur les circuits imprimés, dans le but d’améliorer leur conception. Ou tester de nouveaux matériaux afin de remplacer ceux qui sont néfastes pour l’environnement.»
 
Mauvais scénario. Une période de crise est souvent propice à une remise en question, personnelle ou collective. Si chaque partenaire tient son rôle, l’Etat jouant – comme le résume le Genevois Patrick Schmied, directeur de l’Office cantonal de l’emploi – celui de «facilitateur», cela peut fonctionner. A condition que, d’une part, les entreprises ne profitent pas de la situation pour assécher rapidement les réserves de l’assurance chômage, donc en définitive au détriment de l’ensemble de la collectivité, et, d’autre part, qu’elles ne troquent pas un système de contrats à durée indéterminée contre un système de travail sur appel. Le scénario où tout le monde serait gagnant pourrait alors se changer en scénario où tout le monde serait perdant: l’employé dont la situation serait précarisée, l’entreprise qui pourrait jeter par la fenêtre la loyauté et la fidélité de ses collaborateurs, l’Etat qui devrait colmater les trous de l’assurance chômage. Un monde parfait, cela se mérite. •

1 Fédération des entreprises romandes. Genève. Rue de Saint-Jean 98. Ve 27, de 8 h à 10 h 15. Inscriptions sur www.petitsdejeuners.ch 





Tags: Chômage partiel, crose, entreprise, Etat, économie,

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