DIX DEFIS - SPECIAL USA
Comment les USA ont perdu leur arrière-cour

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 03.10.2012 à 13:20

AMÉRIQUE LATINE. Chasse gardée, la domination par les Etats-Unis du «sous-continent» a pris fin avec le tournant du siècle.

GÉOSTRATÉGIE La fin de l’impérialisme américain au sud du continent

«Yankees go home!» Il fut un temps, récent, où ce graffiti n’était pas rare en Amérique du Sud. Plus aujourd’hui. Parce que le tournant du siècle a mis fin à une longue histoire: celle de la domination qu’ont exercée les Etats-Unis sur le «souscontinent».

Alors que les pays latino-américains accédaient à l’indépendance, le président américain James Monroe annonça la couleur dès 1823: les Européens n’avaient plus rien à faire dans cette partie du monde à considérer désormais comme la zone privilégiée d’influence du grand voisin du Nord. La Grande-Bretagne essaya de lui disputer cette influence. Mais durant tout le XXe siècle, la chasse fut bien gardée.

La liste est longue des interventions militaires et politiques. Un bout de la Colombie lui fut arraché pour créer le Panamá où les Etats-Unis constituèrent une enclave sous sa bannière jusqu’en 1999. Plusieurs présidents furent délogés à l’aide des marines et de la CIA. Au Guatemala, où le «Suisse» Jacobo Arbenz fut renversé en 1954 pour avoir osé une réforme agraire qui parut menacer les propriétés de la United Fruit. Au Chili, en 1974, où les services US aidèrent les putschistes à se débarrasser de Salvador Allende. Au Panamá, où l’ex-agent de la CIA Manuel Noriega eut l’impudence d’affronter Washington pour protéger ses trafics: il fut arrêté après des bombardements meurtriers sur des quartiers entiers de sa ville. Les troupes US débarquèrent en 1983 jusque sur l’île minuscule de Grenade, suspectée d’abriter des agents cubains. Sans parler de la piteuse tentative de renverser Castro avec un débarquement dans la baie des Cochons en 1961 ou, plus récemment, en 2002, de l’appui apporté à la droite vénézuélienne qui essaya, sans succès, de chasser Hugo Chávez par la force. Quant aux dictatures militaires qui affligèrent le cône sud dans les années 70, elles furent épaulées des conseillers américains au nom de la lutte contre la «subversion communiste».

Traces profondes. Ces épisodes ont laissé des traces profondes dans la mémoire latino-américaine. La domination économique a non moins marqué les esprits: les multinationales nord-américaines ont longtemps eu la quasi-exclusivité des grandes cultures agricoles et des mines. Lorsque Hugo Chávez rencontra – la seule fois! – le président Obama lors d’un sommet interaméricain en 2009, le «caudillo» lui offrit l’ouvrage célèbre d’Eduardo Galeano qui pourfend la mainmise nordaméricaine: Les veines ouvertes de l’Amérique latine.

Le livre a pris un coup de vieux. Car dès l’an 2000, les intérêts américains sont moins présents: Européens, Chinois, Japonais, Canadiens… et Suisses (à travers Glencore et Xstrata) se sont invités au banquet des matières premières. Mexique à part, les investissements des USA ne progressent pratiquement plus. Les Latinos eux-mêmes ont créé à leur tour, à partir du Brésil surtout, des multinationales à l’appétit grandissant. La balance commerciale des Etats-Unis avec l’Amérique latine, favorable à ceux-ci dans les années 90, marque aujourd’hui un déficit de plus de 100 milliards de dollars.

Mais c’est sur le plan politique que l’histoire a basculé. George W. Bush y est pour beaucoup. Obsédée par l’Irak, l’Afghanistan et l’Iran, son administration s’est quelque peu détournée de l’Amérique latine. Les guerres ainsi déclenchées, avec leur cortège de déboires, ont eu pour effet de rendre totalement improbable quelque expédition armée que ce soit au sud des Etats-Unis qui pourtant y gardaient maints sujets d’irritation.

Bush tenta néanmoins un coup: la création d’une zone de libre-échange englobant la totalité du continent américain, de l’Alaska au cap Horn. Le Mexique y adhéra avec un enthousiasme aujourd’hui refroidi. Mais l’Amérique du Sud n’entra pas dans le jeu. Elle constitua au contraire des espaces intégrés propres. D’abord sur le plan économique avec le Mercosur, en sus du Pacte andin et de la Celac, communauté latino-américaine et des Caraïbes. Tous ces groupes excluent à dessein les Etats-Unis.

Sur le plan politique, l’offensive fut tout aussi notoire, avec la création de l’Union des nations sud-américaines. Ce club, où le Brésil joue un rôle clé, a des ambitions comparables à celles de l’Union européenne. A commencer par la défense de la démocratie. Tels de grands chantiers transfrontaliers, comme la construction d’une route de l’Atlantique au Pacifique par-dessus les Andes.

Le plus étonnant, c’est que l’influence états-unienne s’est donc réduite, mais sans heurts, sans crises aiguës. Une dérive plus qu’un conflit. Il est vrai que Castro, Chávez, Correa en Equateur et Morales en Bolivie lâchent encore quelques fusées rhétoriques contre «l’impérialisme US», mais leur discours ne soulève pas les foules. Une autre approche, apaisée mais résolue, s’est imposée. Grâce au Brésilien Lula, notamment, qui a fait plus que personne pour l’émancipation mais n’a jamais ferraillé contre le puissant voisin. Qui reste son premier client… juste devant la Chine. Ledit voisin a dû pourtant avaler d’amères pilules. La secrétaire d’Etat Clinton a multiplié les tournées sud-américaines pour convaincre les Etats censés être les plus proches de Washington, tels le Chili et la Colombie, d’isoler Chávez et Castro. Sans succès. Pire: à Cartagena, en avril 2012, lors du dernier sommet de l’Organisation des Etats américains, dernier cercle où les USA siègent avec les pays du Sud, ceux-ci ont exigé que Cuba soit réintégré. Et amené Obama à reconnaître la responsabilité des consommateurs dans le trafic de drogues qui déstabilise la région.

Autre sujet de discorde, inattendu: le Moyen-Orient! La plupart des Etats sudaméricains ont reconnu l’Etat palestinien. Démarche symbolique mais qui contredit de front la volonté de Washington. A la clé de ce geste, Lula encore. Un Brésil qui entend jouer un rôle international accru et revendique un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Et aussi la présence de communautés palestiniennes importantes, notamment en Argentine et au Chili.

Chercher sa voie propre. Dernier revers en date: la politique de la Colombie, pourtant arrimée aux Etats-Unis par d’étroits accords militaires et économiques. Son nouveau président, Juan Manuel Santos, a non seulement normalisé les relations avec le Venezuela de Chávez, mais engage des négociations avec les «terroristes» des FARC. Elles vont commencer à Oslo et se poursuivre – quelle provocation! – à La Havane. Le plus important n’est pas là. Les Etats-Unis ont perdu pied au Sud d’abord du fait de leurs difficultés économiques et de la faillite des recettes néolibérales imposées hier à la région au nom de ce que l’on appela «le consensus de Washington», relayé par le FMI et la Banque mondiale. L’Amérique du Sud cherche, non sans quelques succès, sa voie propre.

Paradoxe de l’histoire: les Etats-Unis perdent pied au Sud au moment où, sur leur sol, les Latinos n’ont jamais été si nombreux (17% de la population). Ceux-ci gardent pourtant des liens forts avec leurs origines. D’abord par les transferts de fonds aux familles (60 milliards de dollars par an), apport vital pour les pays les plus fragiles, en Amérique centrale surtout. Ainsi qu’à Cuba. Des millions d’émigrés soutiennent leur parenté dans l’île. Les vols directs entre les Etats-Unis et plusieurs villes cubaines témoignent de l’intensité des échanges en dépit des discours politiques sur le blocus tenus de part et d’autre.

 

L’OFFENSIVE FUT TOUT AUSSI NOTOIRE AVEC LA CRÉATION DE L’UNION DES NATIONS SUD-AMÉRICAINES.

 

Les Sud-Américains sont encore nombreux à nourrir l’american dream. Les familles des classes moyennes se bousculent à Disney World et hantent les boutiques de Miami. Mais les Latinos sont aujourd’hui moins nombreux à demander la Green Card que les Asiatiques. S’ils continuent à fuir le Mexique martyrisé par la guerre de la drogue, à chercher à quitter à tout prix la misérable Amérique centrale, ceux du Sud, en revanche, ne voient plus leur avenir au Nord. Les Brésiliens sont fiers de se voir «émerger» sur la scène mondiale. Ils peuvent même s’offrir le luxe de ne plus avoir à tempêter contre «l’impérialisme yankee».

Ce qui ne les empêche pas de rester vigilants. La partie Nord-Sud n’est pas jouée. Si la diplomatie étatsunienne fait profil bas en Amérique du Sud, le Pentagone, lui, ne chôme pas. Au printemps de cette année, le général Martin Dempsey, chef d’étatmajor adjoint, a fait remarquer que le renforcement de la présence militaire ne doit pas se faire qu’en direction de l’Asie-Pacifique mais par «un réseau d’alliances tout autour du globe». Le secrétaire d’Etat Leon Panetta s’est rendu en Colombie, où des facilités sont offertes aux troupes US, et au Chili où vient d’être inaugurée la base militaire de Concón, près de Valparaíso. Construite en 60 jours par le Commando Sud et la marine chilienne comme camp d’entraînement pour la guerre urbaine pour «faire face à l’éventualité où l’armée nationale se trouverait dépassée dans une situation d’urgence», selon le ministre chilien Andrés Allamand. Les fantasmes d’hier sont encore vivaces ici et là.

Le Pentagone fait enfin le forcing pour convaincre le Brésil d’acheter 36 chasseurs F/A-18 plutôt que des Rafale français. Réponse du test dans les mois à venir.

Ces manœuvres ne peuvent néanmoins changer la donne de fond: les Etats-Unis ne sont plus en mesure d’imposer leur volonté dans une partie du monde qu’ils ont longtemps prise pour leur arrière-cour. Le vrai défi qui se pose à eux est politique: comment nouer avec le Sud des relations de partenariat apaisé après une si longue domination? Les Latinos ont déjà empoigné le leur: sortir des vieux schémas «antiimpérialistes» et affirmer leur dignité en toute sérénité.

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