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Le stade olympique se veut le symbole d’une régénération réussie de l’est de Londres: après les JO, il doit servir les besoins de la population locale. Pour l’heure, le droit d’en faire «leur» stade.
Photo Renaud Bournoud

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ACTUELS
Comment Londres se métamorphose

Par Julie Zaugg - Mis en ligne le 04.01.2012 à 11:57

TRANSFORMATION. L’est de la capitale a longtemps été accablé par la pauvreté et le chômage. Grâce aux Jeux olympiques, ces quartiers défavorisés sont actuellement en pleine régénération. Mais l’innovation ne surgit pas toujours là où on l’attend.

La grande tour d’acier rouge, qui ressemble à un filament d’ADN géant, forme un contraste saisissant avec le ciel gris surplombant le site des Jeux olympiques de 2012, tout à l’est de Londres. Cette gigantesque œuvre d’art, cofinancée par le baron de l’acier indien Lakshmi Mittal et réalisée par son compatriote Anish Kapoor, représente, avec le centre aquatique dessiné par l’Anglo-Irakienne Zaha Hadid, la seule marque de grandeur architecturale de ces JO. Point de nid d’oiseau ici. Le stade est une construction purement fonctionnelle; la plupart des halles seront démontées à l’issue des Jeux.

L’explication de cette modestie se trouve à quelques centaines de mètres de là, du côté des HLM insalubres et des entrepôts industriels qui entourent le site. L’est de Londres est l’une des régions les plus défavorisées du pays et les JO ont été conçus, dès le premier jour, comme un catalyseur pour la régénération de cette zone. «Lorsqu’un pays organise les JO, il a toujours un message à faire passer, détaille Daniel Ritterband, le directeur du marketing des JO pour la ville de Londres. La Russie et la Chine ont voulu montrer qu’elles étaient des puissances mondiales avec lesquelles il va désormais falloir compter. L’Australie a cherché à se présenter comme une destination touristique. Pour nous, l’enjeu se trouve du côté de l’héritage que les Jeux peuvent laisser dans une partie de Londres qui a cruellement besoin d’investissement.»

Les conditions de vie dans l’est de Londres sont en effet désastreuses. Seuls 64,2% des résidents locaux ont un emploi, contre 70,4% des Londoniens. La criminalité y est 20% plus élevée que dans le reste de la ville. Ce n’est pas un phénomène nouveau. L’est de Londres a toujours été un quartier pauvre, avec une forte population immigrée: les huguenots français s’y sont installés à la fin du XVIIIe siècle, suivis des Irlandais au XIXe siècle, des juifs ashkénazes à la fin du XIXe siècle et des Bangladais dès les années 60. Le quartier a longtemps été caractérisé par ses ruelles sombres et encrassées, ses logements surpeuplés, ses prostituées et sa criminalité. La fermeture des docks dès la fin des années 60 et l’émergence d’une culture de gangs dès les années 80 n’ont rien arrangé.

La régénération en cours actuellement doit donc renverser plusieurs siècles de sous-investissement. Quelque 9,3 milliards de livres (13,6 milliards de francs) ont été injectés dans le projet olympique. Mais comment cet argent sera-t-il utilisé concrètement? Il faudra tout d’abord convertir les infrastructures sportives à l’issue des JO, pour coller aux besoins de la population. La piscine du centre aquatique sera divisée en deux bassins de 25 mètres, la halle de handball deviendra une salle multisport et le vélodrome un circuit de mountain bike.

Guerre des tranchées. Mais il y a déjà eu quelques couacs. Le stade a fait l’objet d’une guerre de tranchées entre les clubs de foot West Ham et Tottenham Hotspur, qui voulaient tous deux l’acquérir. Le premier a remporté l’appel d’offres, mais le second a fait appel. Résultat, il restera en mains publiques et sera loué, ce qui coûtera 60 millions de livres au contribuable britannique. En 2017, il servira à accueillir les Championnats mondiaux d’athlétisme.
Globalement, les investisseurs privés ne se pressent pas au portillon.

«A l’origine, on pensait que beaucoup de choses se feraient sur le mode du partenariat public-privé, mais de nombreux promoteurs se sont retirés après la crise de 2008, explique Andrew Smith, maître enseignant à l’Université de Westminster et auteur d’un rapport sur l’héritage des JO. L’Etat a ainsi dû intervenir en catastrophe pour financer entièrement le village olympique et le centre des médias.»

Autre objectif de la régénération: créer du logement. L’objectif est de construire 50000 nouvelles habitations d’ici à 2015, dont 10000 rien que sur le site olympique. «Parmi celles-ci, 35% seront à loyer abordable, même 50% dans le village des athlètes», a promis l’Olympic Park Legacy Company, une instance mise en place en 2009 pour veiller à l’héritage des JO. Malgré ces assurances, certains craignent que les résidents locaux ne puissent pas se payer ces nouveaux logements. «Les plans originaux prévoyaient des habitations à forte densité, mais ils ont été revus à la baisse pour privilégier des maisons plus spacieuses, note Penny Bernstock, qui codirige le London East Research Institute.

A titre d’exemple, le village olympique est passé de 4000 à 2818 logements, dont 1379 seront à loyer modéré mais seuls 675 seront subventionnés. Si l’on soustrait à ce chiffre les 450 familles modestes qui ont dû être relogées pour permettre la construction du site, les gains en termes de logement social sont négligeables.» Elle craint que, à terme, les résidents locaux ne soient contraints de quitter ces quartiers pour aller plus à l’est. «Nous avons déjà des signaux nous montrant que des gens ont commencé à déménager à Dagenham et Barking, des banlieues moins chères.»

Part du gâteau immobilier. Le professeur Gavin Poynter, qui a consacré plusieurs études à la régénération de l’est de Londres, s’est pour sa part inquiété, lors d’un séminaire consacré à l’héritage olympique, de voir les promoteurs privés se précipiter sur les parts de ce gâteau immobilier. «Le consortium Qatari Diar & Delancey a acheté la moitié du village olympique à un très bon prix (557 millions de livres, ndlr) et je ne pense pas qu’il va privilégier les loyers modérés. N’oublions pas que Qatari Diar est issu du fonds souverain du Qatar et que son objectif premier est de diversifier ses investissements, pas de faire du social.» La même remarque vaut pour le développement de Sugar Lane, non loin de là, où le géant du meuble suédois Ikea prévoit de construire 1500 logements.

Troisième point fort de la régénération de l’est de Londres: les transports. Une nouvelle gare a été construite à Stratford, les lignes de métro ont été étendues vers l’est et l’Eurostar va bientôt s’y arrêter, ce qui placera l’East End à moins de trois heures de Paris. «Un métro quitte Stratford toutes les 45 secondes», soulignait Neale Coleman, le responsable du dossier olympique auprès des autorités du Grand Londres, lors d’une conférence consacrée à l’avenir de la capitale. Il s’agit désormais de l’une des zones les mieux connectées de la ville.» Dès 2018, une nouvelle ligne rapide traversant la capitale d’est en ouest (Crossrail) améliorera encore l’accès à cette partie de la ville.

Transformation sociale. La transformation de l’est de Londres ne doit pas être uniquement physique, mais aussi sociale et économique, ont dès le départ insisté les organisateurs des JO. L’objectif ambitieux est de créer 120000 nouveaux emplois. Mais seule une petite partie est directement liée aux Jeux (construction, hôtellerie, sécurité, nettoyage) et les résidents locaux n’en ont que peu profité: entre 60 et 70% des postes sont allés à des ouvriers, souvent plus qualifiés, importés du reste de la Grande-Bretagne ou de l’étranger. Des emplois ont aussi été perdus: «Le site du parc olympique abritait un grand nombre de PME (ferrailleurs, revendeurs de voitures, petites usines) qui ont dû être relocalisées, rappelle Andrew Smith. Certaines ont pu s’en sortir, mais d’autres ont fait faillite.» Au total, quelque 5000 personnes y travaillaient.

Et après les JO? «Initialement, les emplois seront peu qualifiés (entretien du parc, construction), mais c’est ce dont le quartier a besoin, répond Daniel Ritterband. Par la suite, on verra apparaître des postes à plus forte valeur ajoutée.» Le centre des médias devrait ainsi être transformé en «hub créatif», destiné à accueillir des start-up dans le domaine des nouvelles technologies ou des énergies vertes. Des industries plus traditionnelles, comme Siemens, ont annoncé leur arrivée dans la région. London First, un think tank d’entrepreneurs, estime que Stratford pourrait devenir «un middle ou un back office pour les services financiers de la City» ou «s’inspirer des usines verticalisées de Singapour». Le maire de Londres Boris Johnson aimerait pour sa part faire du site olympique l’une des principales destinations touristiques du pays.

Pour Andrew Smith, tout le problème est là: «On n’a pas une vision unifiée de ce que doit être cette zone après les Jeux. Plusieurs conceptions se superposent, parfois même se contredisent.» Il met également en garde contre une trop grande focalisation sur le site olympique. «On risque de créer un îlot de régénération, entouré de quartiers pauvres.»
C’est ce qui s’est passé à Canary Wharf, la seule partie de l’East End à avoir connu un vrai développement. La légende veut que Michael Heseltine, une figure du gouvernement de Margaret Thatcher, ait un jour survolé la zone en avion, lorsqu’il cherchait un emplacement pour l’aéroport de la City, et se soit rendu compte que cette péninsule isolée, située dans un coude de la Tamise, représentait une opportunité en or. «Il y avait 850 hectares de terrain pratiquement vierge, laissé à l’abandon depuis la fermeture des docks, à quelques encablures de la City et du centre de Londres, relate Hamish McDougall, responsable de la communication du Canary Wharf Group, qui possède la moitié de cet espace. Une corporation a donc été créée afin d’attirer des investisseurs.»

Croissance phénoménale. Au début, peu de firmes sont intéressées. Mais l’ouverture du Docklands Light Railway en 1990, qui améliore considérablement l’accès à la zone, marque le début d’une croissance phénoménale. «En 1992, 8000 personnes travaillaient ici, aujourd’hui il y en a 95000», relève Hamish McDougall. HSBC, Barclays, First Boston, Merrill Lynch, Credit Suisse et Morgan Stanley sont tous basés ici. Aujourd’hui, l’expansion se poursuit plus à l’est, avec la réhabilitation des Royal Docks, ce qui devrait doubler la capacité de Canary Wharf d’ici à 2025.

Mais la création de cette petite enclave de richesse n’a que peu profité aux résidents locaux. «Canary Wharf a enregistré la plus forte création d’emplois du pays ces dernières années et pourtant Tower Hamlets (le district auquel il est rattaché, ndlr) possède l’un des taux de chômage les plus élevés du Royaume-Uni», souligne Robin Wales, le maire de Newham, un arrondissement voisin. «Cet endroit fonctionne comme une ville dans la ville, note Andrew Smith. Tout est fait pour éviter les interactions avec le reste du quartier: il y a des check points à l’entrée, des gardes de sécurité et la barrière naturelle formée par la Tamise. C’est un modèle de développement que le site olympique doit absolument éviter de reproduire.»

The Silicon Roundabout. Un écueil que l’autre poche de prospérité à avoir vu le jour dans l’est de Londres ces dernières années semble avoir évité. Depuis deux ans, la zone autour du rond-point d’Old Street, au cœur du quartier bobo de Shoreditch, est devenue un hub pour les start-up dans le domaine des nouvelles technologies. A tel point qu’on l’a surnommée The Silicon Roundabout. «Il s’agit désormais du plus grand cluster numérique d’Europe, indique Eric Van Der Kleij, le CEO de la Tech City Investment Organisation, une entité créée en février par le gouvernement pour promouvoir ce phénomène. En 2008, il n’y avait qu’une quinzaine de start-up ici. En 2010, elles étaient 200 et aujourd’hui, on en compte 600.» Les success stories locales abondent, comme Last.fm, Mind Candy, la firme derrière les Moshi Monsters, ou TweetDeck, racheté récemment par Twitter pour 25 millions de livres.

Les gros poissons ont aussi commencé à arriver. «Google a acquis un bâtiment de sept étages pour y installer un centre d’innovation et Cisco s’est engagé à investir 500 millions de livres ici sur cinq ans», note l’entrepreneur. A terme, l’ambition est d’étendre le Silicon Roundabout jusqu’au site olympique et de le fusionner avec le «hub créatif» qui doit y voir le jour. Les pouvoirs publics ne ménagent pas leurs efforts. Sous la bannière «Tech City», un concept lancé en grande pompe par le premier ministre David Cameron en novembre 2010, ils ont fourni des prêts à 18 start-up, ont organisé une tournée aux Etats-Unis pour attirer des investisseurs et, surtout, ont adapté la législation. «Les business angels verront leur facture fiscale diminuer de 50% dès 2012, l’impôt sur les sociétés passera à 23% d’ici à 2014, ce qui est le taux le plus bas parmi les pays du G7, et la taxe sur les gains en capitaux a été limitée à 10% pour les 10 premiers millions de livres», détaille Eric Van Der Kleij.

Le succès du Silicon Roundabout doit beaucoup à l’émergence d’une autre forme de régénération, moins visible mais qui a tout aussi fondamentalement modifié la perception et la démographie de l’East End. «Dans les années 90, de grandes agences de marketing, de web design, de publicité ou proches de l’industrie cinématographique ont choisi de s’installer à Shoreditch, parce que ce quartier leur permettait de louer de grandes surfaces pour pas cher tout en restant à proximité de leur clientèle dans la City ou le West End, explique Eric Van Der Kleij. Cela a attiré toute une faune de créatifs, qui travaillaient ici, y vivaient et organisaient des fêtes mémorables dans les entrepôts vides du coin.»

Effervescence artistique. Une autre communauté a elle aussi choisi de s’installer non loin de là, à Whitechapel. «Dans les années 80, des membres du Mouvement des jeunes artistes britanniques y ont aménagé leurs ateliers, à l’instar de Rachel Whiteread ou de Michael Craig-Martin, attirés par l’abondance d’espaces bon marché et lumineux», indique Rachel Mapplebeck, la porte-parole de la Whitechapel Art Gallery, une institution centenaire qui s’est retrouvée au cœur de cette effervescence. Les artistes ont rapidement été suivis par les galeries. «Il y en a plus de 200 aujourd’hui», dit-elle.
Ces quartiers en plein renouveau culturel sont rapidement devenus les plus branchés de la capitale. «Quand nous sommes arrivés ici, cela ressemblait au far west, il n’y avait pas d’éclairage public, les loyers étaient extrêmement bas et les seuls magasins étaient des revendeurs en gros de chaussures et de sacs à main, se souvient Vickie Hayward, la directrice artistique de Jaguar Shoes, un collectif qui possède deux bars et un magasin à Shoreditch. Aujour-d’hui, c’est plus propret: il y a une abondance de bars, de restaurants et de boutiques.»

Inévitablement, comme avec tout phénomène de gentrification, les prix ont pris l’ascenseur au fur et à mesure que les touristes et les habitants des banlieues découvraient ce lieu. Aujourd’hui, Shoreditch a un peu perdu de son lustre alternatif et les chasseurs de tendances ont commencé à se déplacer plus au nord, vers Dalston. «Mais les Jeux olympiques ont stoppé tout net ce mouvement naturel, déplore Vickie Hayward. De nombreux entrepôts à Hackney Wick, utilisés par des artistes comme ateliers, ont été démolis pour faire de la place aux JO.» Rachel Mapplebeck résume ainsi l’enjeu: «Vouloir amener de l’investissement et de la régénération dans cette zone trop longtemps laissée à l’abandon ne peut être qu’une bonne chose, mais il s’agit d’un écosystème fragile. On doit prendre garde à ce qu’il ne perde pas son âme.»




Tags: Londres, JO 2012, City, développement urbain,

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Réaction de Jean-Francois Morf
le 06.01.2012 à 10:30
Prédiction: après les jeux, ils auront 10 PIB de dettes! http://www.atlantico.fr/pepites/dette-b
Réaction de Fafnir
le 05.01.2012 à 19:48
"Les business angels". C'est probablement une bonne politique d'inciter des...
 
Réaction de crocus
le 05.01.2012 à 08:25
on voit bien que l'argent existe mais souvent pour ce...
 



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