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ONE WTC La principale tour du site culmine déjà aux alentours de son 72e étage (elle en comptera 108). En bas, le Mémorial, empreintes des anciennes Twins.
Joe Woolhead / Silverstein Properties

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Chantier de Ground Zero
Comment New York remonte

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 29.06.2011 à 09:57

La plus haute tour d’Amérique fonce enfin vers le ciel. Mais entre mémoire, revanche et commerce, Manhattan n’a pas encore guéri la blessure du 11 septembre.

«Que se passera-t-il si Ralph Lauren vient nous voir en voiture? Pourra-t-il accéder à l’immeuble?» C’est la question que les dirigeants de Condé Nast, l’un des plus grands éditeurs de magazines du monde (Vogue, Vanity Fair, le New Yorker), ont posée à la Port Authority de New York, avant de parapher le contrat de bail le mois dernier.

«LE PROBLÈME, C’EST QUE CES STA RS DE L’ARCHITECTURE ONT CHACUNE FAIT LE PIRE BOULOT DE LEUR CARRIÈRE.» Nicolai Ouroussoff, du New York Times

Condé Nast, à partir de 2014, devrait occuper les étages 20 à 41 de One WTC, à Ground Zero, île de Manhattan. Cinq mille employés sont concernés. Un contrat énorme et décisif, de 2 milliards de dollars sur vingt-cinq ans.

L’interrogation au sujet des visiteurs n’est cependant pas une blague: le niveau inédit de sécurité, style zone militaire, notamment pour les voitures (on a une trouille bleue des véhicules piégés), qui sera exigé aux abords du futur site, traduit l’esprit et les vertiges d’un projet énorme qui sort à peine d’années de polémiques.

Mais pour le moment, les passants et les touristes, aux alentours de Liberty Street, voient enfin pousser quelque chose. Durant des années, Ground Zero n’avait été qu’une cicatrice, tragique, presque incongrue. Derrière les palissades molles, le déblaiement mortifère et cruel ne semblait pas avoir de fin. Les fondations du futur s’éternisaient au ras du sol.

Seul le «petit» Seven WTC (228 mètres, quand même) avait été reconstruit dès 2006. Troisième bâtiment à s’effondrer en 2001, il abritait notamment une importante centrale électrique, alimentant une grande partie de Manhattan. Il était nécessaire de la faire repartir au plus vite.

One WTC. Mais maintenant, dans la poisseur chaude de l’été venant sur New York, elle monte. Ce qui fut longtemps la Freedom Tower a été, en 2009, rebaptisée One World Trade Center. Ce qui a provoqué une millième passe d’armes: «Fini la Liberté», s’exclama le quotidien populaire Daily News, accusant l’Autorité portuaire, propriétaire, «d’effacer l’histoire».

Aux abords du chantier, il y a désormais un bruit énorme, bourdonnement violent d’infrabasses et de suraigus émanant des grues ou des marteauxpiqueurs: le son dur de la vie qui reprend, 2000 ouvriers au travail.

En février, One WTC atteignait son 54e étage: la moitié de sa hauteur finale, qui sera audelà de 540 mètres. Depuis, la tour continue de foncer direction ciel à la vitesse de plus d’un étage par semaine. Fin juin, on en était déjà au 72e étage. Le verre, brillant comme du miroir, commence à recouvrir tout le bas de l’immeuble, massif, colossal.

Il n’est cependant pas sûr que les New-Yorkais prennent cette tour à 3 milliards de dollars rapidement en affection. Le souvenir des anciennes Twins, effondrées il y a dix ans, perdure. Leur destruction a généré un effet de manque et une nostalgie.

Dans un bistrot de Chelsea, Heather, jeune employée d’assurance, dit ce bleu à l’âme: «Je les adorais. Ou plutôt, depuis qu’elles ne sont plus là, je les regrette, je les cherche du regard. Avant, je ne me rappelle plus vraiment ce que j’en pensais.»

Pour Nicolai Ouroussoff, le critique d’architecture du New York Times, elles avaient aussi en cette ville une histoire particulière: «Leur beauté était géométrique, avec cette forme très simple. Surtout, elles représentaient une époque, le début des seventies, une formidable confiance de New York en elle-même. Ensuite, très vite, il y a eu la ville en banqueroute, les difficultés dans le South Bronx, les scandales politiques. Cette confiance n’est jamais revenue.»

Guerre de tranchées. Les avatars du projet de reconstruction de Ground Zero n’ont rien fait pour améliorer ça. D’où l’idée folle du milliardaire Donald Trump, en 2005, de carrément reconstruire les tours originelles, presque à l’identique. «Ce n’était peut-être pas une si mauvaise idée», sourit Nicolai Ouroussoff. «Cela évitait tous les conflits. Et ce qu’on a fait à la place, est-ce si intéressant?»

En 2003, quand le projet de l’architecte américain Daniel Libeskind l’emporte, l’affaire semblait bien lancée, avec pour horizon septembre 2011, pile dix ans après les attaques.

Ensuite, ce fut une guerre de tranchées, cynique et sans merci, entre des intérêts divergents. Larry Silverstein, qui avait acheté les Twin Towers moins de deux mois avant les attentats, ne s’entendait guère avec la Port Authority de la ville, qui gérait le site. L’Autorité est aujourd’hui maître d’œuvre de la tour 1, Silverstein des autres.

Ensuite la police pensa que la solidité des bâtiments prévus n’était pas suffisante, générant une multitude de coûts additionnels et de retards dus au renforcement de la sécurité. Silverstein réclama aussi encore plus de place pour les bureaux et les commerces.

Les parties culturelles du projet initial furent enfin, peu à peu, toutes mises de côté. L’architecte Frank Gehry devait construire un Art Center abritant de grandes compagnies de théâtre et de ballet: ce fut abandonné, faute de fonds, etc.

Gehry s’est consolé avec la magnifique Beekman Tower, tout près, sur Spruce Street. Des façades vitrées ondulées, éclairées à chaque instant différemment par le soleil.

A Ground Zero, ce ne fut ainsi pas avant début 2008 que les travaux purent réellement débuter. Et encore: le financement de plusieurs buildings, notamment les tours 2 et 3, n’est pas assuré à ce jour (on devrait commencer par construire la 3) et leur sortie de terre pourrait être retardée de plusieurs années.

Trop vite? Pour beaucoup de New-Yorkais, le chantier s’est ainsi longtemps présenté comme une sorte d’abstraction. Selon Ouroussoff, «les gens étaient épuisés émotionnellement, autant par le 11 septembre que par les batailles autour du projet». Résultat, une drôle d’indifférence s’est mise en place à son endroit, mélange de tristesse et de fatalisme.

«La question du temps est très intéressante», poursuit Nicolai Ouroussoff. «D’un côté, il y a ce sentiment d’enlisement. Tout le monde s’était peu ou prou inventé cette barre des dix ans. On s’est rendu compte que ça ne serait pas possible, qu’on allait se retrouver juste avec une demi-tour et un Mémorial. Mais est-on pour autant allé trop lentement? Je pense exactement le contraire: à Ground Zero, tout a été pensé beaucoup trop vite.»

Architecture ennuyeuse. Pour ce spécialiste en urbanisme, l’émotion était trop forte dans les premiers mois, s’additionnant des opportunismes politiques et des immanquables considérations commerciales (New York avait simplement besoin de bureaux).

«Au début, il a été proposé de laisser le site sans rien construire, juste comme un grand parc. On aurait eu au moins le temps de réfléchir à ce qu’on pouvait y faire, plus tard.»

«LE BORDEL DE GROUND ZERO EST DANS L’ESPRIT DE LA SOCIÉTÉ NEWYORKAISE. C’EST COMME ÇA QUE ÇA MARCHE.» Michael Shulan, creative director du Museum

Gratte-ciels maintes fois amendés, pris en main par divers architectes parmi les plus réputés, Daniel Libeskind de plus en plus éloigné du projet général, on en est arrivé à une juxtaposition d’immeubles.

«Le manque d’unité entre eux ne me gêne pas, souligne Ouroussoff, il peut très bien y avoir plusieurs voix dans un projet, une friction, des philosophies différentes, c’est vivant. Mais le problème ici, c’est que toutes ces stars de l’architecture ont fait chacune le pire boulot de leur carrière.»

Le casting est pourtant incroyable. Norman Foster, Pritzker 1999 (le Nobel des architectes) s’est occupé de la tour 2. La numéro 3, c’est Richard Rogers, Pritzker 2007. Le Japonais Fumihiko Maki, Pritzker 1993, a dessiné la tour 4. Quant au spectaculaire design de la gare souterraine, il est l’œuvre de l’Espagnol Santiago Calatrava, célèbre pour la Cité des arts de Valence ou les arches élégantes du stade olympique des derniers Jeux d’Athènes.

Leur problème est d’avoir dû travailler les mains liées la plupart du temps. Le coût général de l’ensemble du site émarge aux alentours de 20 milliards de dollars, et il a fallu économiser ici, rajouter des surfaces commerciales là, raboter ailleurs.

«Il en résulte une architecture assez inintéressante, voire ennuyeuse», se désole Ouroussoff. «One WTC a été transformée en une véritable forteresse, avec des fondations de titane et d’acier spécial, capables de résister à tout, car demeurait la peur d’être encore une fois une cible. Nous sommes plus dans le machisme que dans l’élégance formelle.»

Pour Michael Shulan, creative director du Musée du 11 septembre, qui sera inauguré en 2012, ce qui s’est passé est normal. «En démocratie, la bagarre est toujours légitime. Peut-être est on parti d’une idée trop chargée en symboles, presque rigide.

Alors, en un certain sens, le bordel qui a suivi est tout à fait dans l’esprit de la culture et de la société américaine, new-yorkaise en particulier. C’est comme ça que ça marche. La démocratie n’implique ni n’engendre la perfection, ni que tout soit joli: plutôt une conjugaison des intérêts divers, et je crois que c’est ce qui s’est passé dans ce processus.»

Un musée et du sens. Shulan, écrivain, fut l’homme de Here is New York, dans une galerie lancée à Prince Street peu après le 11 septembre: on y regroupait des milliers de photos amateurs ou professionnelles autour de la tragédie. Cela devint ensuite un livre et une exposition qui fit le tour du monde.

«Cette catastrophe m’a changé personnellement. En 2006, on m’a proposé de venir downtown parler de l’expo, et l’on m’a ensuite demandé comment j’imaginais un futur musée. J’en suis devenu le creative director.»

Le Mémorial et le musée, devisés à plus 800 millions de dollars, sont l’autre grande affaire de Ground Zero, sans cesse tiraillé entre la volonté d’aller de l’avant et la volonté de commémorer ce qui s’est passé.

Shulan explique que le musée, qui devrait ouvrir le 11 septembre 2012, sera «puissant et émouvant». On y attend 2 millions de visiteurs annuels, et il sera d’une taille comparable au Guggenheim ou au Whitney Museum.

On s’y confrontera en entrant à un immense trident, rare vestige récupéré en état d’une des tours originelles: une pièce de métal impressionnante, de 21 mètres de haut. Mais ensuite, le musée sera en dessous: «Pas de lumière du jour. Vous descendrez dans Ground Zero. Ce sera très émouvant. Ce n’est pas un sujet très gai pour un musée, mais c’est aussi une histoire sur la façon de continuer à vivre ensemble.»

Y sont prévues des expositions sur l’histoire du jour fatidique, sur les victimes, mais aussi sur al-Qaida et sur la reconstruction. «Nous chercherons à donner une signification à cette catastrophe, à l’expliquer, la comprendre. Elle fait désormais partie de la mémoire collective, bien au-delà cette ville, et nous devrons rester attentifs à ne pas offenser les familles de victimes.»

Le 11 septembre prochain, dix ans après, il n’y aura que le Mémorial qui pourra être vraiment inauguré officiellement. Il consiste en les deux empreintes (footprints) des Twin Towers, deux bassins géants de neuf mètres de profondeur dont les murs seront parcourus de cascades d’eau. Autour, sur des parapets, seront inscrits les noms des quelque 2700 victimes mortes ce jour-là. Plus de cinq millions de visiteurs devraient y être accueillis chaque année.

Verticalité. Mais Nicolai Ouroussoff reste sévère: «Le Mémorial était présent dès le début du projet. Mais y ajouter cet énorme musée m’a ensuite semblé hors de proportion. C’est hors d’échelle avec ce site. Nous avons dans ce pays d’autres lieux de mémoire, que ce soit au sujet de la Seconde Guerre mondiale, du Vietnam, de plein de tragédies, mais celui-là est si énorme. Tout cela résulte d’une paranoïa.»

New York remonte enfin, cependant. Shulan et Ouroussoff sont d’accord sur un point: le 11 septembre, le site de Ground Zero sera en partie redonné aux New-Yorkais, qui ne l’ont plus foulé depuis dix ans. «Cela contribuera à l’apaisement, à la résilience de cette ville, jure Shulan. L’ombre de One WTC, qui devrait alors avoir dépassé le 85e étage, aura déjà hauteur de symbole.

New York ressemble à une drôle de chaîne de montagnes artificielles. C’est dans la verticalité que la ville a toujours trouvé son espérance, sa façon d’insolence encore, l’arrogance qu’on lui prêta jadis, mais qui se confond aujourd’hui avec la poursuite des fantômes et des nostalgies superposées.

Il faudra encore la patine du temps et les histoires humaines pour que les futurs immeubles de Ground Zero racontent leur propre histoire, qui ne soit pas seulement celle de leur hauteur ou de leur exploit d’ingénierie.

Sur les radios new-yorkaises, Empire State of Mind, le tube de Jay-Z et d’Alicia Keys, a remplacé depuis longtemps ce bon vieux New York, New York comme hymne officieux de la ville.

Mme Keys y chante cette «jungle de béton où les rêves se construisent / Il n’y a rien que tu ne puisses pas faire / Maintenant que tu es à New York / Ces rues te feront sentir comme neuf / Ces grandes lumières t’inspireront». A Ground Zero, c’est cela l’espérance.


Le projet actuel

ONE WTC Appelée précédemment Freedom Tower, ce sera la plus haute tour américaine: 108 étages (72 déjà construits), 541 mètres, bureaux, restaurants, observatoire. Architecte: David Childs. En construction. Livraison prévue: janvier 2014.

TWO WTC Avec son toit diamant, elle culminera à 411 mètres avec 79 étages. Architecte: Norman Foster. Construction: on en est aux fondations, jusqu’à fin 2011. Après c’est le flou, bisbilles financières et locataires trop peu nombreux. Livraison: difficilement avant 2016.

THREE WTC Le projet vient encore d’être modifié pour raisons économiques. 71 étages et 383 mètres. Architecte: Richard Rogers. Elle devrait être construite avant la tour 2. Mais pas avant 2015.

FOUR WTC Avec One WTC, la plus avancée. 72 étages (31 déjà montés) et 297 mètres. Architecte: Fumihiko Maki. Livraison peut-être dès 2012.

SEVEN WTC Le troisième immeuble à s’être effondré en 2001. Déjà reconstruit dès 2006. 52 étages, 228 mètres. Architecte: David Childs.

MÉMORIAL ET MUSÉE Les footprints des tours: le Mémorial. Au milieu, le Musée du 11 septembre. Ouverture du Mémorial: 11 septembre 2011. Le Musée (architecte: Michael Arad) un an plus tard.

GARE DU PATH Ce sera l’une des plus grandes gares de New York, connectant les trains et le métro new-yorkais. Design: Santiago Calatrava. Livraison prévue vers 2013.


Commémorer

Autour de Ground Zero, le tour des tours mortes

Devant la baie vitrée du Centre financier, au-dessus des 6,5 hectares de chantier, Maie Mills raconte. Elle dit ce matin si ordinairement bleu azur du 11 septembre d’il y a dix ans. Elle dit son mari, Charles, au 87e étage de la tour sud, 62 ans, trente ans de mariage, qui avait pris comme chaque jour son boulot de comptable pour le Département d’Etat.

Maie était en dehors de New York, le premier avion s’est encastré dans la tour nord. Elle a repris sa voiture pour rentrer à Manhattan, il y eut les téléphones avec les enfants – elle en a cinq – d’abord rassurants.

Puis il y a eu le second avion, cimeterre volant dans l’autre tour, le sentiment de la fin. Elle ne reverrait plus jamais son Charlie. Devant Maie Mills, se tiennent des gens venus de Chine, d’Angleterre, de France ou du Texas. Beaucoup ont des larmes qui viennent.

Maie est une volontaire parmi d’autres s’occupant de la visite que le Tribute WTC Visitor Center propose aux touristes. Une balade forcément émouvante autour de ce chantier demeurant une étrange et énorme tombe dans Manhattan. L’idée est de faire revivre la catastrophe, partant du petit musée situé au 120, Liberty Street.

Histoire des Twins, honneurs aux hommes du feu, rappel du premier attentat, en 1993, ode à ce que fut l’âge d’or des tours, et l’habituel historique, minute par minute, du matin fatidique.

Puis les photos de disparus, comme de modernes ex-voto, deux ou trois vestiges, un bout de tour ou d’avion. Quelques messages tragiques enfin, de ceux qui savaient la mort s’annonçant, et appelèrent femme ou fils, pour dire seulement de l’amour.

Juste à côté, la chapelle Saint-Paul, la plus ancienne de la ville, qui réchappa miraculeusement aux effondrements, demeure aussi lieu de culte. On peut encore se rendre au Memorial Preview Site (20, Vesey Street), où maquettes et images de synthèse préfigurent ce que seront mémorial, musée et gratte-ciels dans les années qui viennent.

Dix ans après, New York n’est pas prête à en finir avec l’ombre des tours mortes.


Gédéon et Jules Naudet, auteurs du documentaire "11/9"

"Nous sommes encore plus attachés à New York"

Quelques mois après la tragédie, les documentaristes français de New York prenaient date avec «9/11», le plus stupéfiant documentaire sur la catastrophe. Jules Naudet rapporta les seules images de l’intérieur des tours en perdition, tandis que Gédéon filmait la rue, caméra à l’épaule.

Demeurant discrets depuis, ils ont accordé à L’Hebdo un entretien rare, dans l’appartement familial, uptown, près de Central Park.

Le 11 septembre prochain, vous serez où?

Gédéon En général, je reste chez moi. Désormais c’est seulement une date, même si elle demeure plus forte à New York. Elle marque aussi la fin d’une certaine naïveté américaine, où les gens ici ne comprenaient pas pourquoi on pouvait en vouloir à leur pays.

Jules Le 11 septembre, pour moi, c’est toujours à la caserne. Je suis resté très lié au chef Joseph Pfeifer, que je suis dans le film. On se voit ou on déjeune ensemble très régulièrement. Chaque année, le rituel est le même. D’abord, nous nous voyons à la caserne, puis je l’accompagne dans le Queens, où se trouve le mémorial pour son frère, pompier lui aussi, qui est mort le 11 septembre.

A l’époque, vous vous considériez comme victimes, ou témoins historiques?

J. Sur le moment, aucun sens historique ne m’apparaît. Quand je me retourne et filme le premier avion, je me dis qu’au moins je ne vais pas me faire engueuler par Gédéon. Je ne prenais la caméra que depuis 3 semaines.

Une fois dans la tour, je ne pense pas un instant que je suis le seul à filmer. Je me sens en sécurité. Et puis je vois les gens qui sautent par les fenêtres et, à partir de là, je filme plus pour me protéger, mettre une distance. Filmer devient une façon de me dire, en quelque sorte, que ça ne m’arrive pas à moi.

Au moment où la tour sud s’effondre, entendre ce bruit, comme un train qui fonce à toute allure, c’était vraiment la mort qui arrive vers moi. Après, on passe en mode survie. Il ne s’agit plus de documenter ce qui se passe. J’ai la lumière sur ma caméra et je ne regarde pas consciemment, je m’en sers pour voir où je suis, aider les pompiers autour de moi.

Comment cette tragédie vous a-t-elle affectés?

J. De façon classique dans ce genre de situation, où l’on est confronté à sa propre condition de mortel, on se recentre sur ce qui est important. La famille, notre relation de frères s’est encore renforcée. Et je me suis marié le 1er juin 2002, dans la caserne. Je me disais: pourquoi attendre? L’endroit avait été un lieu de deuil, et ils jetaient sur nous des pétales de fleurs qui remplissaient leur casque.

Quant au côté trauma, je crois qu’on s’en est plutôt bien tirés. Notamment grâce au travail: la confrontation obligée avec les images qu’on avait filmées, durant des mois, pour le montage. C’était une façon d’exorciser. Je pouvais voir tout ce qui m’était arrivé.

G. J’ai fait la même chose: me recentrer sur ma vie. Il s’est marié, et moi j’ai divorcé, à quelques jours d’écart.

Le début de la reconstruction, c’est un pansement?

J. Pendant les neuf premières années, Ground Zero était une plaie béante, une blessure, qui rappelait en permanence l’attaque aux New-Yorkais. Ce que l’on est maintenant en train de voir, c’est la guérison de cette plaie. A travers la reconstruction, le symbole va changer: on passe du drame à l’idée de revivre.

G. Il y a eu des années de polémiques, de batailles politiciennes ou familiales autour du site. Tout le monde voulait poser sa marque sur le projet, la construction, sa présentation. Ce devenait quelque chose de malsain, même si je comprends évidemment les enjeux. Pour les familles de victimes, c’est un cimetière, et même plus: presque un territoire sacré, un holly ground.

Pour beaucoup, le 11 septembre continue.

G. Oui, déjà deux de nos copains pompiers de la caserne sont morts suite à des maladies causées par le 11 septembre. Le public le sait peu. Seules les familles de ces first responders de la catastrophe s’en inquiètent.

50, 100 personnes mortes depuis 2001? D’autres évaluent ce nombre au-delà de 1000 personnes, décédées de maladies ou de cancers rares. Ce qui autorise des médecins à prédire que si le 11 septembre a tué environ 2700 personnes à New York, le 12 septembre en tuera 10 000. C’est une vraie angoisse.

J. L’hécatombe commence seulement à se mettre en place. Les premières études sérieuses devraient sortir en août ou septembre.

Vous sentez-vous de plus en plus new-yorkais?

G. C’est comme dans toute histoire d’amour ou d’amitié. Vivre une grande épreuve n’a pu que nous attacher davantage à cette ville.

«11/09», 1 DVD Goldfisch/Paramount.


Profil

GÉDÉON ET JULES NAUDET

Nés, l’un en 1970, l’autre en 1973, Gédéon et Jules Naudet, Français, sont arrivés à New York en 1989, suivant leur père Jean-Jacques, cadre du groupe Hachette. Réalisateurs de documentaires, ils ont remporté deux Emmy Awards en 2002 pour «11/09». Ils travaillent actuellement à un film sur les 16 chefs du personnel de la Maison Blanche, de Lyndon Johnson à Obama.


New York

Douze adresses qui font le buzz

L’été new-yorkais est à la fois étouffant et merveilleux, surtout avec un taux de change actuellement très favorable. La ville-monde et ses quartiers fameux se réinventant sans cesse, entre Greenwich et Time Square, c’est désormais aussi vers Harlem, qui séduit toujours plus les classes moyenne et supérieure (avec pour néfaste conséquence une hausse des loyers en venant peu à peu à chasser les anciennes familles noires) que beaucoup se tournent aujourd’hui pour sentir un renouveau possible.

D’où, au sein de cette subjective sélection, un accent mis sur des lieux à découvrir au son des vieux tubes de Bobby Womack ou James Brown, et donc au-delà de la 110e rue.

HÔTEL

ALOFT HARLEM HOTEL

2300 Frederick Douglass Blvd Lancé cette année, ce joli hôtel boutique pas trop cher est le premier hôtel ouvert à Harlem depuis quarantecinq ans. Décor moderne et coloré, bar avenant, le point de départ idéal pour visiter un autre New York.

BARS

40/40 6 W 25th

L’étape new-yorkaise de la chaîne lounge sportive de bars/restaurants/ club de Jay-Z, fameux rappeur (Empire State of Mind, avec Alicia Keys, c’est lui), homme d’affaires, mari de Beyoncé. L’endroit résonne de R’n’B, est flashy, cher, m’as-tu-vu, mais complètement hip si on aime le genre.

MONKEY BAR

Elysée Hotel, 60 E. 54th St. Rénové et looké chic brasserie parisienne, on peut aussi manger, mais la partie bar est élégante et agréable, les conversations faciles à lier avec voisines et voisins.

RESTAURANTS

RED ROOSTER

310 Lenox Ave. (W. 125th St.), Harlem Ouvert par un Ethiopien d’origine suédoise, le restaurant archi à la mode de Harlem. Joli décor, soul food excellente. Beaucoup de monde. Prudent de réserver.

THE RED CAT

227 10th Ave. (entre 23rd & 24th St.) Un joli petit bistrot de quartier à Chelsea. Très bonne cuisine teintée d’Italie, bons vins. Romantique mais vite un peu bruyant quand ça se remplit.

MUSÉES

MUSEUM OF THE MOVING IMAGE

36-01 35th Avenue (vers la 37th St.) Astoria, Queens. Refait à neuf et rouvert depuis janvier, il est consacré à l’histoire du cinéma et des technologies visuelles. Architecture futuriste à la Matrix, on entre dans les décors et l’on se fait expliquer les effets spéciaux. Fascinant.

GROUND ZERO MUSEUM WORKSHOP

420 West 14th St., 2e étage (212) 209-3370

Le photographe Gary Marlon Suson fut le seul à accompagner plusieurs mois durant les pompiers dégageant les gravats et les corps de Ground Zero juste après le 11 septembre. Il en fait un petit musée privé tenant dans une seule pièce: photos, vestiges, et pas mal d’émotion. Visites par groupes, il faut réserver.

MUSIQUE

LENOX LOUNGE

288 Lenox Ave. (125th St.), Harlem Au cœur de Harlem, avec ses fameux murs genre peau de zèbre dans le fond, l’endroit demeure mythique et moins habituel que les clubs de jazz plus bas dans Manhattan. Certaines scènes d’American Gangster y furent tournées. Billie Holiday ou John Coltrane s’y produisirent. On peut aussi se restaurer avant le concert.

MOMA PS1

2225 Jackson Ave, Long Island City, Queens Le PS1 est depuis longtemps un des plus fameux centres d’art contemporain des Etats-Unis. Il est associé au MoMa et organise chaque été au cœur du centre, en plein air, de fameux concerts (sous l’étiquette Warm Up) chaque samedi après-midi. DJ qui montent, les plus novateurs des musiciens expérimentaux sont là. Formidable et très couru. Entre les samedis 2 juillet et 3 septembre seulement.

SPECTACLE

SPIDER-MAN, TURN OFF THE DARK

Hilton Theatre, 213 West 42nd St. La première du show dont on cause à New York a été retardée à six reprises (!), avant d’avoir enfin lieu le 14 juin. C’est la comédie musicale la plus chère de l’histoire, incroyablement spectaculaire avec Spider-Man qui vole au-dessus du public. Musique de Bono et The Edge.

SHOPPING

HOUSE OF HOOPS

268 W 125th St.

(entre Seventh Ave and Eighth Ave), Harlem ou 11 W. 34th Street (entre 5th and 6th Avenue, dans le magasin Foot Locker). Le fameux NBA Store fermé (loyer trop cher), les fanatiques de basket peuvent se consoler sous l’enseigne House of Hoops: maillots, T-shirts, chaussures. L’échoppe de Harlem est la plus tendance.

SEVEN NEW YORK

110 Mercer St. Cette boutique de mode aux airs de galerie d’art dans Soho passe pour être l’une des adresses les plus branchées du monde. Femmes et hommes, jeunes créateurs comme Christopher Kane, Gareth Pugh ou l’Anglais David Koma.




Tags: New York, Ground Zero, mémorial, reconstruction,

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