L’heure est aux mesures d’urgence: on cherche à sauver un maximum de vies avant qu’il ne soit trop tard. Mais cela n’exonère pas de se poser, déjà, la question de l’après. Comment remettre sur pied durablement un pays qui a été anéanti? Marcel Izard, porte-parole du CICR pour l’Amérique latine, table sur un plan de reconstruction de «cinq ans au minimum». D’autant plus qu’à Haïti, les infrastructures étaient déjà en mauvais état avant le séisme, «affaiblies par les graves inondations de 2004 et des ouragans en 2008». Pour lui, les priorités sont la mise sur pied d’un système d’évacuation et d’alerte en cas de nouvelle catastrophe, l’approvisionnement en eau potable et la réfection du réseau routier.
Rétablir les institutions. Haïti n’est pas une zone sinistrée comme les autres. Ce premier cap passé, il faudra y rétablir les institutions politiques. Repartir pratiquement de zéro. «L’Etat actuel est grand-guignolesque, juge Claude Auroi, professeur à l’Institut des hautes études internationales et de développement (HEID). Il y a un président et des ministres, mais ce sont quelques familles organisées sous la forme de clans qui se partagent le pouvoir réel.» Adam Rogers, chargé de communication au Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) parle de «corruption» et de «manque de transparence». Une situation proche de celle vécue par certains Etats en faillite, comme l’Afghanistan ou la Somalie, qui explique l’insécurité régnant dans le pays, caractérisée par les bandes armées et les enlèvements.
Pour Claude Auroi, la solution passe par la présence d’une police internationale, capable de rétablir la légitimité de l’Etat. La force de l’ONU, la Minustah, présente depuis 2004, joue ce rôle et continuera de le faire, pense Marcel Izard du CICR. Elle a déjà contribué à réduire de façon significative la violence.
Il faudra aussi promouvoir les autorités locales. «Les villes et les villages doivent se prendre en main par eux-mêmes, en incluant la population dans le processus», dit le professeur de la HEID. Pierre Zwahlen, porteparole de Terre des hommes abonde: «Il faut un mode de gouvernement qui parte des communautés locales, un système décentralisé.» La communauté internationale devrait se contenter d’appuyer les autorités, et non se substituer à elles. «Le grand danger, c’est que les étrangers décident pour les Haïtiens», s’inquiète René Zaugg, de la plateforme Haïti de Suisse.
Redonner du travail. Le deuxième grand chantier sera celui de l’économie. Classé par le PNUD en 149e position des pays les moins développés, Haïti souffre d’une pauvreté et d’un chômage endémiques: 70% des moins de 30 ans n’ont pas d’emploi à Port-au-Prince. «Dans un premier temps, la reconstruction elle-même créera du travail pour la population locale, qui sera sollicitée pour ramasser les gravats ou coordonner l’aide étrangère arrivant dans le pays», indique Adam Rogers, du PNUD. Il a calculé que 120 000 emplois pourraient voir le jour dans le sillage de la catastrophe. Gisela Wattendorf, responsable du programme Haïti chez Caritas, parle de son côté de réactiver «d’ici à trois semaines» le programme «Cash for work» mis sur pied lors des dernières inondations: «Les gens recevaient un salaire journalier pour aider à reconstruire ce qui avait été détruit.»
Lors d’une seconde phase, il s’agira de développer le tissu économique, en très mauvais état. Pays essentiellement agricole, Haïti souffre d’un rendement de la terre très bas: la taille moyenne d’une exploitation est de 1,2 hectares et les sols ont été ruinés par la déforestation. Résultat, la production alimentaire couvre à peine 50% des besoins en calories de la population. Les importations de nourriture, surtout des Etats-Unis, sont massives: «La politique ultralibérale imposée par la Banque mondiale a détruit l’agriculture locale en forçant Haïti à libéraliser ses importations, ce qui a ouvert la porte au riz américain, moins cher, déplore Claude Auroi. C’est cette tendance qu’il s’agit aujourd’hui d’inverser. On doit reconstruire des activités productives axées sur l’exportation, comme le café, la canne à sucre, les fruits à forte valeur ajoutée ou le coton.» Il faut y assortir une politique de reboisement. «Cela prendra deux ou trois générations, mais c’est possible. Cela a été fait en Equateur», ajoute le professeur. Juste avant le séisme, les choses avaient commencé à bouger: 100 000 manguiers avaient été plantés, dont la production était destinée au marché américain, et des coopératives de café s’étaient mises à exporter du café équitable vers la Belgique.
Irriguer les terres. Gisela Wattendorf, de Caritas, appelle, elle, à mettre l’accent sur l’irrigation, un élément crucial sachant que seuls 10% de l’eau de pluie entrent dans la terre à cause de l’érosion. «Actuellement, les systèmes d’irrigation sont mal organisés, il n’y a pas d’horaire de distribution et les gens les détruisent pour se fournir en eau.» Le microcrédit a également un rôle à jouer dans la reconstruction: «Comme après le cyclone de 2004, nous allons accorder des prêts de 100 à 200 dollars, remboursables dans les 3 mois à 1 an», indique Corinne Thévoz, chargée du programme Haïti pour l’Entraide protestante.
Sur le plan industriel, il y a également des possibilités de développement. «Haïti n’a que peu de ressources naturelles, dit Adam Rogers, du PNUD. Le pays doit donc se trouver une niche, un avantage compétitif. Il doit faire ce que Taiwan a réussi: se spécialiser et ajouter de la valeur à sa production.» Actuellement, l’industrie se résume à quelques usines d’assemblage et de textile. Des zones franches ont cependant vu le jour le long de la frontière dominicaine. Les entreprises internationales, comme Levi’s, Disney ou Adidas, y font fabriquer leurs produits, profitant de la main-d’œuvre bon marché.
Autre ressource que le pays pourrait exploiter: le tourisme. «Il y a un véritable potentiel dans ce domaine, relève Adam Rogers. Il n’y a qu’à voir ce que la République dominicaine en a fait.» Les premiers vacanciers avaient d’ailleurs commencé à affluer juste avant le tremblement de terre. L’organisateur de croisières Royal Caribbean a investi 55 millions de dollars dans un port à Labadee, au nord de l’île. Plus de 150 bateaux devaient y accoster en 2010. Les chaînes hôtelières occidentales ont aussi commencé à s’établir en Haïti, comme Best Western, Choice International ou Hilton.
Le défi de la formation. Mais tout cela n’aura de sens que si on forme la population, souligne Adam Rogers. «L’éducation est la seule manière de créer de la valeur dans un petit Etat comme Haïti, dont les principales ressources sont humaines.» Une gageure alors que 40% de la population est analphabète, et que les cerveaux fuient vers l’Amérique du Nord et l’Europe. Mais c’est aussi l’argent envoyé par ces migrants à leurs proches restés en Haïti qui fait vivre une bonne partie de l’île. Cette diaspora pourrait aider à combler le déficit de formation dont souffre le pays. «On doit utiliser les compétences haïtiennes de l’étranger pour se reconstruire, les réintégrer dans le pays», préconise Claude Auroi. René Zaugg pense qu’une partie d’entre eux va «réexaminer son projet de vie» à la lumière de la catastrophe actuelle et rentrer. Il cite le cas de l’ancien ministre Raoul Peck, exilé en France, qui a proposé de se mettre au service de son pays ou de certaines infirmières haïtiennes qui ont annoncé vouloir consacrer leurs vacances à travailler bénévolement dans leur patrie.
SRI LANKA: Le coup de pouce à Batticaloa
Vingt-quatre centres récréatifs pour les enfants, c’est ce que Terre des hommes a créé après le tsunami (fin 2004) dans la région d’Ampara et Batticaloa. L’ONG pense créer de mêmes centres en Haïti. Le projet initial a été financé par la Chaîne du bonheur et soutenu par L’Hebdo qui lui a consacré 2 francs par numéro vendu le 6 janvier 2005. En jouant, en faisant du sport ou en participant à des ateliers d’expression, les traumatisés y expriment leurs émotions et apprennent à se reconstruire. Pas moins de 18 000 garçons et filles sont passés par ces centres qui ont été pris en charge par les communautés locales, soit des élus, des enseignants, des animateurs et des responsables religieux.
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